Le Trésor Des Kerguelen

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202 Les dangers des Glaces, de la glace…

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202  Les dangers des Glaces, de la glace…



     Vous êtes toujours aussi nombreux à me questionner sur la Terre de Feu, le Cap Horn, la Patagonie et ses canaux glacés. C'est bien vrai, cette zone géographique fait rêver. C'est l'une des rares régions du monde "civilisé" à nous montrer une nature encore vierge, à l'image de l'origine des temps. Un endroit où les paysages sont à couper le souffle, où la nature demeure sublime, magique. Un endroit d'où on ne veut plus partir, une fois que l'on y est !

     Toute cette zone est sous contrôle de la marine chilienne. Elle est pratiquement la seule à y être de façon régulière, hormis quelques pêcheurs Chilotes (+ des palangriers coréens, japonnais, présents la nuit sur les tombants extérieurs...). De rares cargos empruntent aussi le passage de Magellan entre le Pacifique et l'Atlantique Sud.


     Si durant l'été, les glaces dérivantes ne sont pas trop présentes, il n'en est pas de même durant l'automne et l'hiver. Les fronts de glaciers charrient de nombreux blocs sortant des vallées glacières pour venir encombrer les chenaux, loin de leur lieu de naissance. Ces blocs de glace portent de jolis noms, souvent d'origine anglo-saxonne comme growlers, pack-ice, brush, floes, ou bien en français aussi comme tabulaire, cul-de-bouteille, soupe, miroir… Tous ces noms curieux désignent avec précision, le type de bloc ou de glace que l'on rencontre dans cette région.

Certains blocs sont polis par les ans, d'autres découpés dans des formes dantesques, magnifiques mais bien souvent agressifs, voire dangereux.
Aucun n'est semblable et leur vision est fascinante. Pénétrer ce milieu n'en reste pas moins une aventure extraordinaire. Mais elle se mérite...


Ce midi, on s'amarre sur un growler le temps de déjeuner ! Celui-ci doit bien faire 4 ou 500 T.


Les très gros blocs de glaces dérivantes du large, les icebergs…

     Ces icebergs peuvent mesurer de quelques dizaines de mètres à plus de 50 km de longueur. Ils sont issus de la banquise, débâcle de l'Antarctique. Ils peuvent dériver autour du pôle Sud durant des années, ne fondant que très lentement. Ils sont fréquents près de la Terre de Feu, terre continentale la plus Sud du globe avec 56° de latitude S. Leur hauteur au-dessus de la surface peut varier de quelques mètres à plus de 50 mètres. On imagine donc le danger que peuvent induire ces mastodontes à la dérive dans les mers du Sud. Certains remontent vers les latitudes Nord élevées (35°), au gré des courants et des tempêtes… Il faut se rappeler que seulement 10% de leur masse totale est visible hors de la surface. Dans leur partie immergée, ils peuvent donc largement déborder loin de la base "visible".

     En naviguant dans cette zone australe, le premier danger viendra donc de ces icebergs que l'on peut rencontrer au large, tout comme près des côtes (à partir des 35°S). On les appelle aussi, tabulaires ou tempanos (espagnol). Ces très gros blocs proviennent de l'Antarctique et dérivent lentement dans les mers du Sud. En général, ils sont suivis par satellite et font l'objet d'Avurnav aux navigateurs (leur position polaire est transmise régulièrement – latitude, longitude, cap et vitesse de déplacement) lors des bulletins météos et/ou d'avis aux navigateurs. Ces gros icebergs ne nous donnent plus aucun souci, une fois entrés à l'intérieur de la Terre de Feu et des Canaux de Patagonie. Par contre, ils représentent un réel danger lors de la descente vers le Horn et l'arrivée en Terre de Feu, jusqu'à à l'entrée des canaux Magellan ou Beagle. Il est donc indispensable de posséder un Radar pour les « voir », les surveiller dans le mauvais temps et/ou la nuit.

Premier point donc : dans cette zone, écouter attentivement les Avurnav, la météo et surveiller l'horizon au Radar.



Les blocs moyens, issus des glaciers, les growlers…


     J'appelle bloc moyen, les growlers mesurant plus de 1 à 2 m3 de volume (ce qui donnera déjà un poids conséquent : minimum de 2 - 3 tonne !).
     Une fois entrés dans les canaux, ce sont les glaces issues des glaciers de la Terre de Feu (campos de hielos) qui feront leur apparition dès le moment où, vous approcherez de leurs zones. EIles sont bien signalées sur les cartes marines. La présence de ces glaces dérivantes, faible au début mais de plus en plus visible et conséquente (au gré des vents dominants et des courants de marées), vous indiqueront rapidement que vous entrez bien dans leur domaine. Un endroit très chargé en growlers devient un pack-ice.
C'est là que les angoisses commencent...

     Car si au début, les blocs sont peu nombreux, on peut donc les éviter et les contourner aisément. Mais plus on avance vers les zones de fronts de glaciers, plus les blocs seront gros d'une part mais plus ils seront nombreux d'autre part ! Et là, il n'est pratiquement plus possible d'avancer sans les toucher, sans les pousser, les refouler, les écarter pour se frayer un passage et continuer la route avec son bateau. C'est là que commence réellement « la vie dans les glaces ».

L'angoisse survient quand le taux de glaces dérivantes devient supérieur (en surface), aux zones d'eaux libres. Car, après être entré dans ces zones, vous vous apercevez que les glaces se referment derrière vous dans votre sillage ! Vous êtes alors enfermé « dedans ».

On finit par se rassurer quand même car si on a pu « entrer dedans », eh bien, en faisant demi-tour on pourrait tout aussi bien « en ressortir» ! Et là, le raisonnement, la sérénité, cette première expérience l'emporte sur la crainte. Ce qui fait que l'on continue…

A noter toutefois que dans ces zones chargées de growlers, si le vent, ou pire la houle, vient jouer les trouble-fêtes, les ennuis peuvent surgir très vite. En effet dans les vallées ouvertes à la houle du large ou bien suffisamment grande pour lever du clapot, ces même blocs, ces growlers vont devenir dangereux par agglomération et collision spontanée avec votre coque. Cette houle les soulève en permanence et démarre une danse, un jeu de quille devenant vraiment dangereux pour votre bateau et votre sécurité. Il sera donc impératif de ne pas continuer dans ces zones malmenées par de la houle ou du clapot. Il faudra attendre le retour du calme de la surface avant de poursuivre la navigation dans ces champs de growlers dense (le pack-ice).


Les petits blocs, le floes et la soupe…


     Ce sont tous les petits blocs dont la taille sera inférieure à un mètre cube de glace (environ).
C'est dans cette catégorie que l'on trouvera aussi le plus souvent, des glaçons particuliers : les « culs-de-bouteilles ». Ces glaçons sont appelés ainsi car ils proviennent de l'intérieur, de la base des fronts de glaciers. Ils sont lisses, polis et de formes régulières. Ils sont constitués d'une glace pure, dense et lourde, ressemblant à du verre, d'où leur nom. Ils contiennent très peu de bulles d'air et dépassent à peine au-dessus de l'eau. Leur couleur est verte (alors que les autres glaces sont blanches, grises ou bleutées) donc une teinte pratiquement identique à celle de l'eau ambiante. Ce qui fait qu'ils sont particulièrement sournois et dangereux. Il faut apprendre à les déceler et vraiment s'en méfier. Ce sont ceux qui font le plus de dégâts contre nos coques.

Tous ces petits blocs, en général…
…S'ils paraissent moins agressifs, ils n'en sont pas pour autant anodins. Certes, ils sont moins gros et lourds que les premiers growlers mais leur petitesse les fait aussi s'agglomérer plus aisément en une soupe compacte. Cela impressionne car on n'aperçoit même plus la surface de l'eau en pataugeant dans ce floes, cette « soupe de glaçons ».
Le floes, la soupe de glace, marque généralement le signe de fin de vie de ces glaces dérivantes. Mais pas forcément car si un coup de vent glacial survient (en particulier avec des vents catabatiques), eh bien ces champs de soupe peuvent se solidifier brutalement. Et là, c'est l'emprise, l'enfermement pur et dur dans les glaces, une glace épaisse et agressive. C'est un réel danger dans ces zones gelées. Il faudra donc veiller, en cas de mauvais temps annoncé, à ne pas séjourner ainsi dans, ou trop près, d'un champ de floes, de soupe de glaçons.



La Glace, les baies gelées…

     Enfin, un dernier cas de glace possible…
     Celle-ci n'a rien à voir avec les glaciers et le produit de leur lente désintégration…
Non, cette glace se constitue d'un coup durant la nuit principalement au passage d'une violente perturbation météo. Il s'agit de la conséquence de pluies, tombant sur un sol déjà gelé, et s'accumulant au fond des baies, des fjords, durant la tempête. Ainsi au bout de quelques heures, ces pluies verglacées accumulent une grande quantité d'eau douce dans le fond des bahias qui congèle aussitôt en surface. Cela se produit le plus souvent en fin de nuit. Vous vous réveillez au petit matin et là, surprise, le bateau est prisonnier dans la glace. Glace pouvant atteindre plusieurs centimètres d'épaisseur en quelques heures seulement. Cela nous est arrivé à plusieurs reprises. Cette glace gèle comme sur nos étangs (de France). Elle est constituée seulement d'eau douce et ne se solidifie donc qu'en surface, donnant l'impression d'être posé avec son bateau au centre d'un immense miroir. Cette eau est issue du ruissellement et n'a pas eu le temps de se mélanger aux eaux saumâtres des baies et des canaux. Se faire prendre dans cette glace n'est pas spécialement dangereux en soi. Elle dépasse rarement 5 à 6 cm d'épaisseur. Il suffit alors de la casser pour se frayer un chemin jusque vers les eaux libres. Mais de tels épisodes sont impressionnants quand même et il faut du temps pour briser la glace et se sortir d'un tel piège.
Cela fait partie du charme de la navigation hivernale dans les canaux gelés du bout du monde !


Moïse ici à l'exercice matinal : casser la glace pour sortir du mouillage (fait environ 5 cm d'épaisseur). Non seulement la baie à geler mais au petit matin une couche de neige est tombée en plus. Ce qui rend l'effet encore plus grandiose et poétique ! (neige bien visible ici sur la photo).


Nous avons passé ainsi tout l'automne et l'hiver (fin Mars à début août 92) dans les canaux gelés de la Patagonie chilienne. Ce fut (avec la remontée de l'Orénoque, en Amazonie) l'un des plus impressionnants et des plus beaux séjours de tout notre périple autour du monde, vraiment.


Dernière recommandation…

     Si un jour vous avez à toucher la glace de très près, ne vous avisez jamais de coller dessus vos doigts ou une quelconque partie de votre corps nu (sans protection) car vous y resteriez collé à jamais ! Ne riez pas, c'est un réel danger que de toucher de la glace très froide avec une partie de son corps, nu. Ceci sera d'autant plus vrai que l'air sera très froid et très sec. Si par hasard cela vous arrivait, eh bien, il serait nécessaire de couper à l'aide d'un couteau (bistouris) la peau en contact avec la glace (ou de l'eau bouillante mais donc brulures !)… Dès que l'on doit toucher la glace, il faudra donc penser à se protéger avec des gants et ne jamais y coller son visage (y poser les lèvres pour goûter) même si cela vous tentait…


Notes...
On pourrait penser que vu le grand nombre de canaux existants en Patagonie, il serait aisé d'éviter les zones chargées en glaces dérivantes, et donc de les contourner... Mais non, ce n'est pas possible "simplement". Car par endroit la seule possibilité de les éviter serait de ressortir au large donc en mer libre ( dans le Pacifique qui lui, ne l'est pas du tout "pacifique" !)... Sur les 2500 km du parcours total (entre Ushuaïa et Valdivia), il y a donc ainsi 3 ou 4 zones obligées de pénétration dans le brush, quasi obligatoires.
De même, pour la remontée dans ces canaux de Patagonie, il y a également un passage obligatoire par l'extérieur, en sortant sur le Pacifique car aucun canal ne permet le passage en eaux intérieures. C'est le passage du cabo Raper (sur la Peninsula dos Tres Montes - 46° 50' S / 75° 37' W). Un cap, un endroit battu par les tempêtes, toujours délicat à contourner.




Qu'on se le dise …et bon vent !



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20/03/2013
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