Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 104 - L'Ile Mystérieuse

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  Chapitre 104

 

L'ILE MYSTERIEUSE

 

 

     Quand on aborde cette petite île inhabitée on est tout de suite saisi par une étrange sensation de mystère. Il plane au-dessus de Tintamarre, c'est son nom, toutes sortes de légendes, les plus folles et les plus anciennes de toute la Caraïbe...

 

     Précisons d'abord sa position géographique : flanquée entre sa "mère" Saint-Martin et sa "cousine" Anguilla, cette île est la plus au large à l'extrême Nord-Ouest de l'arc antillais. Cela en fait une plate-forme idéale, une situation stratégique, pour la flibuste de tout poil. Kidd, le célèbre corsaire écossais, pilleur de galions de profession, aurait caché dans cette région des trésors fabuleux... Trésors qui, bien entendu, n'ont encore jamais été retrouvés !

 

     Nous pressentons cette île comme mystérieuse…

 

     Une île abandonnée des hommes... Des falaises dans lesquelles se creusent des grottes, à l'abri des regards indiscrets... Il n'en faut guère plus pour bâtir les fabulations les plus audacieuses... Notre curiosité s'éveille, naturellement... Qui n'a rêvé un jour d'aller à la chasse au trésor sur une île déserte ? Et bien sûr nous nous piquons au jeu nous aussi...!

 

     La première visite que nous effectuons sur la terre ferme nous plonge immédiatement dans le mystère... Au milieu du plateau intérieur, cachée derrière la barrière de filaos qui ombrage le haut de la plage, nous découvrons une ancienne piste d'atterrissage... Cette aire, qui doit mesurer pas loin d'un kilomètre de longueur pour cent mètres de large, est faite de corail et de roches compactés en partie recouverte de sable. Au bout de celle-ci, nouvelle surprise, nous tombons nez à nez avec des épaves d'avions dispersées dans un marigot couvert de broussailles. Les appareils semblent être des avions-cargos de la dernière guerre, genre DC3. Complètement disloqués, dans et autour du marécage, ils témoignent sans équivoque des heures sombres de cette époque où les trafics les plus audacieux étaient permis... Au centre de la piste se trouve une autre épave d'avion qui nous raconte une autre histoire, beaucoup plus récente. C'est celle d'un petit Piper quadriplace, immatriculé aux États Unis, venu se "vacher" en catastrophe sur cette zone dégagée. Quant à nos pionniers avec leurs lourd bimoteurs cargos, les bougres devaient être des sacrés virtuoses du manche à balai pour oser se poser et décoller sur cette piste rudimentaire !

 

     Bâties sur le flanc des petites collines avoisinant le terrain, de belles maisons, encore assez bien conservées, confirment ce passé riche d'aventures et de contrebande menée avec la complicité des aviateurs... Autour d'elles de beaux jardinets sont alignés au cordeau et séparés par de hauts murets de pierres. Mais les épineux ont envahi parterres et semis qui commencent même à se faufiler dans les habitations. Heureusement les chèvres redevenues sauvages qui peuplent l'île se chargent assidûment de contenir leur avance ! Très nombreuses, elles dévorent tout ce qui pousse. Nous les voyons détaler à grands bonds au moindre bruissement de feuillage, au résonnement de nos pas. De petits cabris suivent la horde, bêlant à qui mieux mieux en trébuchant dans les pierres des murets à demi écroulés... Au cours de nos explorations nous avons pu dénombrer près de 200 bêtes... Parmi les animaux habitant cette île nous avons aussi déniché deux grosses tortues de terre aux écailles jaunes et noires ainsi qu'une sorte de dindon, sans doute un rescapé de la belle époque... Par contre, bizarrement, nous n'avons pas trouvé le moindre arbre fruitier, hormis deux cocotiers tristounets qui ont bien du mal à survivre.

 

     Les fonds sous-marins tout autour de l'île sont exceptionnellement beaux et riches. Mais attention ! Tout paradis possède ses gardiens... C'est autour de Tintamarre que nous avons rencontré les requins les plus dangereux, les plus menaçants de toute la zone Caraïbe ! En plus de ces désagréables rencontres, les courants sont forts et le ressac violent, mais par contre l'eau est cristalline... C'est incontestablement dans ces parages que nous ferons nos plus belles pêches. Et les jours où la mer est trop agitée pour pêcher sous l'eau il reste la pêche à pied dans les rochers ! Sur la côte au vent le bas des falaises est couvert de burgaux gros comme le poing. Ce sont de délicieux coquillages, cousins géants proches de nos bigorneaux de Bretagne, un autre régal !

 

     Cet après-midi nous sommes tous les trois sainement occupés à une séance de pêche sous-marine. Marie-Claude cherche des cigales (de mer !) dans les faibles profondeurs au pied des falaises. Moïse nage à ses côtés en se tenant à la bouée couronne qui sert de flotteur et de support au filet de pêche. Quant à moi, je suis occupé un peu plus loin à farfouiller dans un dédale d'éboulis de roches garni de coraux multicolores. Chacun est très absorbé par sa tâche...

 

     Tout à coup je m'arrête de palmer, subjugué par une énorme langouste posée bien à plat et en pleine lumière sur une "corne d'élan" ! Je n'en crois pas mes yeux... La bête est monstrueuse ! Immobile, elle est tout juste à quatre mètres de fond ! Avec ses pattes et ses antennes repliées sur les côtés, elle couvre plus d'un mètre carré de surface ! Je n'ai jamais vu une langouste aussi imposante, même dans un aquarium ! C'est une "royale" : elle est mouchetée de blanc et de brun, alors que ses cousines, les "brésiliennes", sont de taille réduite en générale et surtout tigrées de rouge et de noir. Celle-ci est tellement grosse que son corps en est disproportionné, comme si les mues successives l'avaient dénaturée ! Sa queue, étalée en éventail, est large comme mes deux mains ouvertes côte à côte... J'ai tellement peur de la faire fuir que je n'ose plus bouger une palme... Finalement je me laisse remonter à la surface, sans mouvement. Il me faut d'abord me ventiler, ensuite je pourrai réfléchir. J'avais pourtant mon fusil à la main, prêt à décocher la flèche, mais cette rencontre m'a tellement surpris que je n'aie pas pu tirer. Il faut dire qu'il y a quelque chose d'illogique dans tout ça… Les langoustes, habituellement, ne sortent pas durant la journée. Elles restent bien cachées. Quand on part à leurs trousses, c'est toujours dans leurs cachettes qu'il faut les chercher. Bien à l'abri dans les failles des rochers, ou retirées au plus profond des enchevêtrements de coraux, il n'est pas aisé de les tirer. Bien souvent elles sont trahies par leurs longues antennes qui dépassent de leurs repaires. Les connaisseurs les détectent aussi grâce au bruit de crécelle caractéristique qu'elles émettent en frottant leurs mandibules l'une contre l'autre. Mais elles sont toujours cachées.

 

     Mais celle-ci est en pleine eau, à découvert, posée sur sa terrasse de feu. Franchement, elle vient nous narguer ! Ce doit être un vieux guerrier qui ne craint personne, pas même les énormes mérous ou les loches qui peuvent avaler les plus grosses d'entre elles d'un coup de gueule, et sans se piquer la langue...!

 

     Depuis notre arrivée, nous n'avons pas encore chassé les "épineuses". Nous avions préféré les petits poissons, garanti non "gratteux" dans ce coin de pêche... Mais là, aujourd'hui, l'occasion est trop belle…

     - Swiippp… L'arbalète a craché son dard !

 

     La réaction ne se fait pas attendre, elle est même immédiate. Le monstre, fouettant l'eau de rapides coups de queue, a fait un bond prodigieux en direction des rochers... L'ardillon tient bon dans la carapace. Je la ramène aussitôt en pleine eau pour plus de sûreté. C'est à ce moment-là que les choses commencent à se compliquer. Je m'aperçois de mon dénuement alors que je veux l'achever d'une autre flèche ou d'un coup de poignard. Je n'ai même pas une bouée pour amarrer mon fusil harpon, comme je le fais régulièrement en chasse. Faute de mieux je la saisis en tenaille sous mon bras pour tenter de l'étouffer, mais d'un violent coup de queue c'est elle qui me blesse en cisaillant le tissu Néoprène de ma combinaison, aussi facilement qu'une feuille de papier. Les plaques latérales de ses écailles, munies d'éperons extrêmement durs et pointus, m'ont lacéré le bras et je n'ai même pas eu le temps de voir arriver les coups. J'en suis stupéfait !

 

     Débute alors une partie de catch, sous-marine, à laquelle je ne m'attendais pas du tout. La bestiole ne me lâche plus le bras maintenant… Plus j'essaie de m'en débarrasser et plus elle s'agrippe et me serre le bras dans cet étau articulé sur lequel je ne trouve aucune prise pour me libérer. Bien loin d'avoir le dessus du combat, au contraire même, c'est elle qui continue de me griffer les cuisses et de me larder de coups d'antennes dont elle se sert comme d'un fouet... En l'espace de deux minutes, la partie de chasse, pour moi, se transforme en un véritable combat de gladiateur !

 

     Marie-Claude, qui a entendu ce remue-ménage et aperçu mes gestes désordonnés, remonte aussitôt dans le youyou mouillé à proximité et attrape le gamin au passage. Elle me dira plus tard qu'elle a immédiatement pensé que j'étais attaqué par un squale. C'est que nous en avions déjà vu rôder dans le mouillage... Elle arrive sur moi très vite et je dois dire que je ne me fais pas longtemps prier pour attraper le bord de l'annexe et me reposer un moment. Ce combat m'a fait boire la tasse deux ou trois fois d'affilée et j'en suis tout essoufflé !

 

     Je montre mon bras meurtri et en quelques mots j'arrive à expliquer ce qui s'est passé, enfin ce qui se passe car ce n'est pas fini... En attendant, j'ai lâché le fusil qui est reparti vers le fond marquant ainsi l'endroit où s'est réfugié notre guerrier. Je récupère mes gants en cuir et le sac en filet de pêche accroché sur la bouée couronne. Et je retourne sur les traces de mon "Léviathan"...

 

     Cette fois le combat tourne très vite en ma faveur et l'animal est amené à bord illico. Les deux belles brésiliennes écarlates, que Marie-Claude à pêchées dans le même temps, ont l'air de lilliputiennes à côté de cette grosse royale. Au peson elle accusera près de 5,5 kg. Sacré bestiau !

 

     Si on pêche, c'est pour se nourrir, n'est-ce pas ? Hé bien nous allons en manger de la langouste. Au déjeuner, au souper, de la langouste et encore de la langouste... à n'en plus vouloir ! Dans ce joli et tranquille mouillage de Tintamarre nous aurons l'occasion d'essayer toutes sortes de recettes... Grillée, au court-bouillon, en sauce, en soupe, en salade, en conserve, nous essayerons même d'en boucaner quelques tranchettes, pour voir...!

 

     Nous reviendrons plusieurs fois sur cette île paradisiaque. Notre deuxième séjour aura une connotation écologique...

 

     Lors de notre premier passage nous avions remarqué qu'il n'y avait que deux cocotiers sur l'île. Nous avons donc décidé de combler cette lacune, due sans doute à l'action conjuguée du soleil brûlant, des pluies parcimonieuses et des chèvres grignoteuses... Nous sommes d'abord passés à Névis, notre île fétiche, où nous avons sélectionné une vingtaine de grosses noix germées. Nous avons spécialement choisi les plus belles, bien lourdes, avec déjà deux ou trois feuilles. La journée d'aujourd'hui est consacrée à la plantation. Le plus délicat n'est pas tant de planter que de protéger les jeunes plants contre les chèvres qui broutent tout ce qui passe à portée de langue. Nous allons jusqu'au marigot récupérer sur les épaves d'avions des morceaux de tôle d'aluminium. Nous disposons ainsi des protections autour des plants que nous enterrons sur le haut de la plage, près des rangées de filaos.

 

     Nous faisons le vœu de revenir un jour manger des noix de "nos" cocotiers. Il ne manque que la minute de silence et le clairon pour que ces cocotiers, alignés en haut de la plage, ne se mettent au garde-à-vous !

 

     Nous avons la sensation d'avoir effectué une bonne action...

 

     Kerguelen est seul au mouillage et nous passons des heures heureuses à nous baigner dans les eaux transparentes de cet îlot enchanteur. Moïse va fêter ses trois ans. Il commence à goûter les plaisirs de la découverte du monde sous-marin. Comme nous n'avions pas trouvé de masque à la dimension de son visage, nous lui avons confectionné un "visionoscope". N'ayez pas peur du mot, c'est tout bêtement un panneau d'altuglas collé sur le fond d'une bassine ! Allongé sur son matelas pneumatique, il nous suit ainsi à la pêche et ne rate pas une miette du spectacle qui se déroule sous ses yeux... Il faut même lui enlever de force son aquarium du nez et ses barbotines (palmes - empruntés à nos confrères québécois, ils sont nombreux à fréquenter les Antilles), lorsque sonne l'heure des repas...

 

     L'après-midi, quand le soleil commence à se faire un peu moins mordant, nous nous piquons au jeu de la chasse au trésor. Une exploration minutieuse de l'île nous fait découvrir deux petites grottes dans la partie la plus accidentée du plateau rocheux. Nous y descendons facilement. Mais non, il ne doit pas y avoir de trésor là-dedans, finalement ces grottes encombrées d'éboulis ne font pas d'excellentes caches. Nous poursuivons les recherches dans les hautes falaises de la côte Ouest mais sans résultat... Réflexion faite, pour chercher un trésor, il faut une carte, un plan, au moins un indice du genre… "Alignez le dernier rayon du soleil couchant par la pierre penchée et le crâne du capitaine, de là faire 25 pas vers le Sud"… Mais le seigneur Kidd ne nous a laissé aucune indication, pas le plus petit message. Alors nous n'allons quand même pas nous mettre à retourner l'île de fond en comble pour un improbable butin !

 

     Nous rentrons au bateau les poches vides mais la tête pleine d'histoires de flibuste, les yeux emplis d'images de joailleries et de pierres précieuses... Non loin de la plage Sud il y a un haut-fond dangereux pour la navigation qui porte le nom évocateur de "La Basse Espagnole"... Ce nom prouve bien que des galions aient terminé leur route sur ces bancs... Où sont donc passées leurs riches et fabuleuses cargaisons... ?

 

     Cette région sent la flibuste. Juste à côté il y a Anguilla, une île aux nombreuses grottes et falaises inexplorées... Ce sera le lieu de la prochaine exploration des Kerguelen. Après la lecture de quelques ouvrages relatant la vie des corsaires dans les Caraïbes, nous décidons de poursuivre la visite systématique de toutes les îles de l'arc antillais jusqu'à Porto Rico...

 

     Porto Rico, "puerto rico"... Encore un autre nom évocateur de richesse, de boucaniers, d'aventures et de trésors cachés...

 

     Les grandes vacances se terminent. Il nous faut reprendre la route de l'école. Ces deux mois sont passés si vite de mouillage en mouillage, d'une île à l'autre... Nous n'avions jamais eu une vie aussi tranquille et heureuse que celle de vagabond aux Caraïbes...

 

     Les projets des vacances de Noël se dessinent déjà, mais cette fois nous serons quatre. Nous attendons la naissance du petit frère, ou de la petite sœur...

 

     Il n'y a pas que les îles qui soient mystérieuses...

 

Suite du livre... Chapitre 105...

 

Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-18 , consulté 5674 fois

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