Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 111 - L'Ile Tranquille aux Cent Moulins

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 Chapitre 111


L'ILE TRANQUILLE AUX CENT MOULINS

 

 

     Marie-Galante est une île des Antilles devenue récemment populaire grâce à la chanson de Laurent Voulzy. Il y a fort longtemps sa célébrité venait de ses moulins. Formée d'un plateau calcaire posé tel une galette sur l'océan, à côté de sa grande sœur la Guadeloupe, elle est largement exposée au puissant alizé venu de l'Atlantique. Les planteurs du siècle dernier ont su exploiter efficacement cette énergie abondante et gratuite en édifiant de nombreux moulins à vent. Ils se donnaient ainsi, sur place, un outil de production directe pour le sucre et le rhum tirés de leurs immenses champs de cannes.


     D'après la légende, qui plane aujourd'hui dans les vestiges des magnifiques bâtisses de pierre de taille, plus d'une centaine de moulins à vent couvraient autrefois la Marie-Galante ! A présent ces témoins, discrets et chargés d'histoire, sommeillent à jamais dans les herbes folles des grands domaines. Cette île est paisible, sans nul doute, avec son doux relief et les vastes étendues de ses plantations de canne à sucre. Ses habitants sont accueillants et chaleureux. C'est donc à juste titre qu'elle fut nommée : "L'île tranquille aux cent moulins".


Eh bien, aujourd'hui, nous partons pour cette "île tranquille aux cent moulins"…


     Nous y partons d'autant plus vite que Pointe-à-Pitre est en effervescence. En effet, depuis dix jours déjà, la marina du Bas du Fort grouille de monde et de bateaux. La Transat en solitaire, la Route du Rhum, égrène ses concurrents, et le port de plaisance est submergé par la foule. Tous les locaux de la capitainerie ont été investis. Même le bureau, dont je dispose habituellement près de celui des services d'immigration, a été réquisitionné comme salle de presse. C'est dire que le moindre mètre carré est envahi de reporters, de journalistes, d'officiels, d'équipes de télévision, sans oublier les Vedettes que sont les concurrents. Des têtes célèbres, des barbes inconnues, des langues inhabituelles, des "look" venus d'ailleurs arpentent jours et nuits les pontons. Tout ceci ne se fait pas sans organisation, sans distinction... Il nous faut même un badge pour accéder à notre propre bateau qui se trouve sur la même panne que celle des régatiers. Il n'est plus question de se rendre à la douche la brosse à dent sur l'oreille et la serviette autour des reins, en sifflotant… Non, hélas, et heureusement à la fois, il faut montrer pattes blanches. Mais le monde médiatique, la notoriété, la foule, la sécurité, ont leurs exigences qu'on ne peut transgresser.


     Tôt ce samedi matin, fuyant le vacarme citadin, Kerguelen et Madoline partent de concert vers Saint-Louis de Marie-Galante. Les deux voiliers se "tirent la bourre" dès le Mouchoir Carré paré. C'est un haut fond malsain situé dans l'entonnoir d'entrée de ce grand Cul-de-Sac de Pointe-à-Pitre. Notre sortie, à nous, n'a rien d'une régate. Nos deux bateaux sont avant tout des maisons flottantes, et notre simulacre de course à surtout pour objet de faire plaisir aux enfants qui se renvoient des " Vas-y papa, on va les gratter... Vas-y maman, bordes, on fait un meilleur près...". Pour les grands, il est plaisant de sortir en balade avec les copains, tout simplement.


     Les "pioches" des deux bateaux tombent en même temps dans la jolie baie de Saint-Louis. Trois autres voiliers sont déjà ancrés dans le mouillage, mais la place ne manque pas. La tranquillité du week-end est assurée ! Il est temps à présent de partir à la chasse afin de pourvoir au repas de midi. Bill et moi partons aussitôt en Zodiac pour la cueillette, vers la côte au vent, de l'autre côté de l'îlet Vieux Fort. C'est un bon coin, en principe. Pendant ce temps Marie-Claude et Anne-Marie papotent et les enfants barbotent, ou se baladent sur les planches à voile jetées à l'eau en guise de canoës.


     Le retour de la chasse amène toujours la même scène. Dès que le pneumatique se pointe sur l'horizon, les enfants reviennent vers les bateaux à grandes brassées. Quant aux cheftaines cuistots, la question rituelle est du genre... : " Poissons ?... Crustacés ?... Coquillages ?... Ou bien... rien à bouffer ?..."

     - Aujourd'hui c'est... coquillages !


     Nous rapportons une bonne récolte de lambis. Cela n'arrange pas nos chefs cuistots car ces strombes sont assez longs à préparer et l'heure du déjeuner est plus que passée...

     - Chacun à sa tâche, en dix minutes, c'est prêt. Exécution !


     C'est Bill qui vient de prononcer cette sentence. Elle est plus qu'optimiste, c'est certain, mais nous sommes en vacances dans un mouillage super, tranquille, alors allons-y pour le nettoyage... Nous mangerons après. L'heure a-t-elle vraiment de l'importance? En Caraïbe… Non !


     Pour extraire l'animal de sa coquille il faut connaître le secret de sa carapace, sinon il est impossible de le déloger. Ces bestioles ont une force colossale en comparaison de leur taille. Le "truc" c'est de donner un coup de marteau (ou tout autre engin pouvant poinçonner une coquille de nacre...) entre la deuxième et la troisième rangée de pointes du colimaçon, à l'opposé de l'ouverture. Une fois percée, il faut y engager, bien à plat, une fine lame de couteau et sectionner le "pied" de l'animal. Le geste est séculaire, la technique ancestrale. L'opération doit être un rituel, qu'il est nécessaire de garder secret. Il faut me le promettre...! Nous pouvons maintenant sortir nos gros "bourgognes marins" de leurs maisons. Mais la préparation est loin d'être terminée…


     Il faut ensuite débarrasser les lambis de leur gangue gélatineuse en les frottant dans le sable, et puis les laver et rincer à grande eau... Cette opération de thalassothérapie ne suffit encore pas. Il faut en plus avoir recours à la chirurgie esthétique... N'ayez pas peur, point n'est besoin de bistouri. Il suffit de les gratifier de quelques bons coups de marteau pour attendrir leurs chairs d'un naturel plutôt résistant. Voilà le lifting effectué, et les jolies protéines sont devenues malléables à souhait, donc propices à se mettre sous la dent. Sans ce traitement de jouvence, ces coquillages sont si coriaces, qu'il serait impossible de les manger. Même bien cuits, les lames les plus fines de votre coutellerie y perdraient leur tranchant. Mais ainsi préparés, ce mets est un régal. Et meilleur encore si vous l'accompagnez de quelque bonne bouteille d'Alsace ou du pays nantais... D'un petit blanc sec, quoi !


     Nous déjeunons (enfin ! ) à bord de Madoline dont le carré est suffisamment grand pour nous accueillir tous. Neuf personnes, ça commence à compter autour d'une table.


Nous n'avons pas encore bu le café que les enfants, repartis sur l'eau, nous appellent...

     - Y'a plein de bateaux qui arrivent, nous lance Hervé.


D'un bras accusateur, il montre l'horizon en direction de la Grande Terre (l'aile tribord du "papillon" de la Guadeloupe !)... Effectivement, une multitude de voiles blanches se profilent sur le lointain et semblent se diriger vers Marie-Galante, sur nous.

     - C'est une régate de l'AVPP ? demande Anne-Marie.

     - Non, je ne crois pas, avec la Route du Rhum, tout le monde est occupé par l'accueil des concurrents !...


     Nous retournons à notre café, et, puisque la pêche a été bonne, nous nous offrons même un pousse-café, pourquoi pas ? Santé ! Et quelle est la meilleure conclusion à un bon repas...? Une bonne sieste… Eh bien, soit !


En émergeant de notre farniente, une surprise nous attend...


     Près de cinquante voiliers sont déjà au mouillage autour de nous. Mais pire que cela, il y en a au moins le double ou le triple qui arrivent encore sur l'horizon... Avant la sieste, nous n'avions pas de voisins mais maintenant, si ! J'interpelle le plus proche... Et quand un "béqué" parle à un "zoreille", la compréhension n'est pas immédiate de part et d'autre... surtout lorsque 50 mètres venteux et clapoteux les séparent...

     - Ohé, du bateau, que se passe-t-il ? Il y a une course ?

     - Non, c'est la Route du Punch !

     - Mais ...la course du "Rhum", c'est à Bas du Fort que ça se passe...!

     - Ouais ...mais justement, maintenant c'est la "Rou-te-du-Punch" …c'est ici que tous les bateaux viennent faire la fête !


     Le club des Amis de la Voile de Pointe-à-Pitre (AVPP - voir nota en bas) a organisé un grand rassemblement de bateaux à Saint-Louis de Marie-Galante pour fêter dignement le tomber de rideau de la Route du Rhum. Cette régate promenade, sans gagnant, sans classement, est une sorte de cérémonie de clôture de la célèbre transat en solitaire : et c'est la Route du Punch ! Ces cocktails se marient bien, n'est-ce pas ? Bien sûr, vous diront les habitants de l'île aux cent moulins, puisque le rhum de Marie-Galante est le meilleur de toute la zone Caraïbe ! Nous n'en doutons pas les copains, sa couleur et son degré sont comme le Horn, pur et dur, jamais en dessous de 56 degrés de "latitude éthylique"...!


     Marie-Galante est seulement à 4 ou 5 heures de voile de Pointe-à-Pitre. La baie est très grande et bien abritée, en somme le lieu idéal pour accueillir un rassemblement de bateaux. Tout ce qui flotte et qui est capable d'avancer sur l'eau, dans la région, est en train d'affluer vers Marie-Galante. Plaisanciers, concurrents de la transat, accompagnateurs, sponsors, amis, familles, curieux, vagabonds, bouffeurs d'écoute, mordus de la boussole, nerveux du speed boat, flemmards de saloon cruiser, traîne-godilles, mouille-culs et fêtards, tous... Ils sont tous …en train de converger ici pour cette grande fête de la mer.


Dans la soirée, ce sont plus de 200 bateaux de toute nature qui envahissent la baie !


     Nous qui cherchions, avec nos amis de Madoline, à fuir le vacarme de Bas du Fort, c'est complètement raté. Dans l'après-midi, regardant avec mon copain "Biloche" les voiliers et les vedettes se frayer péniblement un chemin entre tous les bateaux déjà au mouillage, nous avons pensé sérieusement lever la pioche et aller plus loin chercher un endroit vraiment tranquille. Il y a une petite crique pas loin, la baie des Irois, et c'est à moins d'une heure d'ici... Mais, réflexion faite, puisqu'on est là, on y reste ! Après tout, la fête de la mer c'est aussi pour nous, non ? D'ailleurs les enfants ont trouvé ce rassemblement de bateaux tellement joli et sympathique qu'ils ne veulent pas partir... Au fond, ils ont bien raison car le spectacle, il s'agit bien d'un spectacle vous en conviendrez, est chouette. En plus, n'étions-nous pas les premiers dans la place ? Si ! Alors, nous ne partirons d'ici que par la force des vaguelettes. Qu'on se le dise !


     A la tombée de la nuit, une féerie de lumière illumine toute la baie. De grands feux de bois embrasent la plage comme à la Saint Jean. Les "coqs" d'équipages sont descendus à terre, ils préparent les grillades et les boucans de la soirée. Au-dessus des bateaux, éclairés par leurs phares de pont, des feux d'artifices, des fusées éclatent de toutes parts. Sur Madoline comme sur Kerguelen, nous sortons également nos vieux feux à mains et nos vieilles fusées périmées. C'est l'occasion de s'entraîner à tirer ces artifices qui ne nous serviront plus jamais à rien... Des bouquets rouges et orangés, fluorescents, projettent partout autour de nous des millions de paillettes lumineuses. Des pluies d'étoiles multicolores se reflètent sur l'eau. Les enfants sont émerveillés par le spectacle. Peu à peu une chaude ambiance s'installe avec la soirée qui avance. Les pétards, les sirènes, les cornes de brume et autres accessoires générateurs de décibels se déchaînent dans la nuit. Nous avons bien fait de rester. Il aurait été vraiment dommage de manquer pareille fête !


     Bientôt la musique remplace les artifices. Les roulements des Gros-Ka invitent les équipages à se retrouver autour des groupes improvisés. Le steel-band résonne de ses bidons métalliques, et fait sortir tous les habitants du village, subjugués. La danse anime la place des fêtes de tendres rencontres...


     Le reggae et la béguine continueront à se faire entendre, decrescendo, jusqu'au petit jour.


     Dans la matinée, pour les plus courageux, une visite guidée de l'île est organisée par la municipalité de Saint-Louis. Toutes les voitures et les cars disponibles sur la commune ont été réquisitionnés pour l'occasion... Le convoi s'ébranle. Visite de Gros-Bourg, la capitale, puis les Basses, Capesterre, et bien sûr le Château Murat : dernier grand bastion de l'époque coloniale. Ce domaine est parfaitement conservé avec ses fameux moulins.

D'ailleurs, heureusement qu'ils existent, ceux-là, sinon on se demanderait bien le pourquoi de ce surnom évocateur de moulins. Tous les autres sont en ruines, invisibles, introuvables... Retour de la caravane dans la cour de l'école de Saint-Louis où nous attend un super... punch d'honneur. Quand même, cette route du punch, elle nous y amène enfin... au punch ! Après avoir salué les participants, Monsieur le Maire nous invite tous à nous plonger, en guise de conclusion, dans le "punch". L'essence de vesou s'est mise à couler à flots.


     Tous les habitants de Saint-Louis sont ravis par cette joyeuse activité, inhabituelle dans leur village. Même les bœufs et leurs charrettes légendaires ont participé à la fête. Ils ont transporté les bancs de l'école, installés sur la place pour servir de tribune d'honneur, et les palmes de cocotiers qui décorent tous les lieux publics.


Dimanche, dans l'après-midi, tous les bateaux repartent ensemble vers Pointe-à-Pitre sous spinnaker. Cette grosse voile ballon, légère et multicolore, gonflée comme une montgolfière, assure le spectacle. Tableau grandiose et inoubliable...


     Pour nous aussi ce week-end est à marquer d'une pierre blanche, pour la première fois Anne, qui a 26 mois passés, se tient debout toute seule... La petite grenouille, comme nous l'appelons gentiment, s'est enfin hissée au monde des humains. Elle fait ses premiers pas sur cette belle plage qui longe les interminables champs de canne de Saint-Louis de Marie-Galante.


     A tous les amis navigateurs de la mer des Caraïbes, rappelez-vous... La Route du Punch : une fête de la mer exceptionnelle, comme on aimerait en voir plus souvent. C'est à l'occasion de l'arrivée de la Route du Rhum.


     Et cela se passait à Saint-Louis de Marie-Galante…


     L'île tranquille aux cent moulins...

 

Nota : Une association très active en Guadeloupe, elle peut être une aide précieuse pour navigateurs de tout poil ! ...Présentation via le site de la Marina du Bas-du-Fort...ici...

ou Contact direct : avpp@mediaserv.net


Suite du livre... Chapitre 112...

 

Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-18 , consulté 3292 fois

Commentaires


GeGeMaFa le 19/10/2007 à 10:40:15
Emouvant de lire cette fête de la Route du Punche. Nous y avons participé bien par hasard mais quelle ambiance..., un souvenir innoubliable pour nous aussi, réellement, des vacances un peu particulière. C'était notre voyage de noces sur cette belle île de La Marie_Galante. Quel beau souvenir !

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