Chapitre 112
LE MIRACULE DE PORTO RICO
Depuis que nous avons traversé l'Atlantique, il y a trois ans déjà, c'est la première fois que nous repartons vers le large en navigation hauturière. C'est une première expérience avec Anne, un essai...
Nous aurions pu suivre les îles qui s'égrainent en chapelet jusqu'à notre destination finale : Porto Rico... Mais nous avons choisi la route directe. Nous voulons tester notre dernière acquisition : un navigateur par satellite, appareil encore assez peu utilisé, à cette époque, sur les voiliers. Nous l'avons acheté d'occasion à un concurrent de la Route du Rhum. C'était une opportunité à saisir, ce que nous n'avons pas manqué de faire.
L'atterrissage sur la côte Est de la première île des Grandes Antilles, Porto Rico, n'est pas des plus faciles. Les abords sont truffés de pièges : têtes de roches affleurantes, forts courants traversiers, zones interdites, balisage inverse du nôtre... En trois mots, c'est un véritable casse-tête chinois, qui nous donnera aussi bien des soucis au retour...
Une première escale touristique à Saint-Thomas, l'une des îles Vierges Américaines, nous laisse songeurs quant au bien-fondé de leur nom... Dans la baie de Charlotte Amalie, capitale touristique et administrative de l'archipel, il n'y a pas moins de 300 à 350 voiliers au mouillage. Du trois-mâts école à voiles carrées au foiler racé sur le retour d'une course transocéanique, tous les types de bateaux se côtoient. Le plan d'eau est une forêt de mâts de cocagne que sillonnent autant d'annexes de toute nature.
Nous faisons partie du lot des vagabonds hauturiers reconnaissables à leurs ponts encombrés. Avec les années le bateau devient une véritable maison flottante. La "terrasse", c'est à dire le pont, se retrouve vite surchargée de matériel hétéroclite du genre : bouteilles de gaz, mini vélo, échelle, planche à voile ou de surf, blocs de plongée... Vient s'y ajouter le classique attirail de l'autonomie énergétique : éoliennes, panneaux solaires et autres accessoires de la production d'électrons qui garnissent nos balcons.
A tout cela, apparaît parfois la silhouette plus ou moins imposante du premier ami de l'homme : le toutou du bord. Compagnon utile, autant par son amicale présence que pour son oreille attentive, il est toutefois un tantinet encombrant sur nos petits bateaux. Hormis un gentil gecko se nourrissant de nos fidèles cafards antillais (!), il n'y a pas d'animal à bord de Kerguelen. Nous aimerions pourtant bien pour Anne. Mais nous voulons conserver une totale liberté de mouvement pour visiter les lieux où nous accostons. A ce point de vue il faut reconnaître qu'un animal est une entrave importante. Surtout que certaines îles, en particulier les Anglo-saxonnes, refusent catégoriquement le débarquement sur leurs terres de nos compagnons à quatre pattes. Pour la garde du bateau nous avons donc choisi une autre formule, certes plus technique, mais probablement aussi efficace. Nous venons d'installer à bord une alarme électronique. Hurlant allègrement son quintal de décibel, elle imite à merveille la sirène de Police Secours. La dissuasion nous semble de bon aloi pour décourager les voleurs les plus audacieux.
Noyé dans ce Hongkong de la plaisance made in U.S.A., les annexes ont du mal à se frayer un chemin jusqu'aux abords des quais.
Alors que nous accostons au wharf principal, nous sommes stupéfaits par ce que nous découvrons à l'intérieur du port. Non seulement il y déjà quatre paquebots de croisière amarrés à quai, à la queue leu leu, mais en plus il y en a encore deux autres qui attendent un poste d'amarrage. Chacun de ces hôtels flottants déverse ses centaines de clients directement face aux innombrables magasins duty free alignés côte à côte le long des rues qui bordent les quais. Les souvenirs de la Caraïbe "made in Taïwan" se vendent à tour de bras. Écœurés par ce déferlement de visiteurs bedonnants et rougeoyants, mais aussi et surtout par l'aspect uniquement commercial, genre "attrape-nigauds", de la ville nous décidons de ne pas nous y attarder.
Le lendemain matin, au moment même où nous levons l'ancre, un immense paquebot noir et blanc se met à l'ancre au large de la baie. C'est le "France" qui reprend du service sous ses nouvelles couleurs de "Norway". Nous sommes émus car Kerguelen est né, comme lui, à Saint-Nazaire. Ce "bateau gigantesque, capable de croiser mille ans..." que chante Michel Sardou, ne peut pas nous laisser indifférents. Nous immortalisons l'événement sur la pellicule, sentiments obligent ! Décidément, cet endroit n'est pas fait pour nos petits rafiots de vagabonds, les amoureux désargentés de la "nature vierge"...
Nous partons. Il ne nous reste plus que cinquante milles à parcourir vers l'Ouest. Une balade du dimanche en somme. Notre prochaine escale a pour nom Fajardo, petite station balnéaire de la côte Est de Porto Rico...
Porté par un agréable alizé Kerguelen glisse aisément sur les flots. Nous choisissons dans notre "cassettothèque" quelques belles pages de musique classique pour accompagner le doux frou-frou de l'eau caressant la coque...
Nous n'avons même pas mis à l'eau nos sempiternelles lignes de pêche qui traînaillent sur le pont arrière... Le, "les", capitaine farniente... Le maître coq est à ses casseroles ; la cuisine s'élabore en mi-mineur : c'est le gai "Printemps" de Vivaldi... Après le dessert, pris vers la fin du "Boléro" de Monsieur Ravel, le café est servi avec la très dynamique "Danse du Sabre" du grand Khatchatourian... Le temps passe innocent, les heures s'écoulent, délicieuses... Pas de souci particulier de navigation, notre Satnav (positionneur par satellite) fonctionne à merveille. Il nous donne notre position en permanence à quelques centaines de mètres près, et cela quelle que soit l'heure et l'épaisseur de la couverture nuageuse. Comparativement au sextant, le progrès est considérable...
Nous arrivons dans l'entonnoir qui mène au passage le plus étroit entre les îles de Vièques et Culebritta...
L'heure est à la sieste pour Marie-Claude. Anne dort déjà tranquillement. Quant à moi je cherche à capter les émissions de San-Juan de Porto Rico sur le "tuner" de notre téléviseur... C'est donc Moïse, notre moussaillon en herbe, qui veille sur le pont. Sur un "navire" on est déjà un homme de confiance à six ans et demi !
Pas loin de deux heures s'écoulent ainsi, paisibles. Contrairement à mon habitude, je suis resté collé à mon petit écran car j'ai fini par dégotter un canal TV retransmettant une course de stock-car. Ça c'est du spectacle, du rodéo à l'américaine.
Tout à coup, un cri, une voix humaine semble-t-il, nous fait sortir de notre calme méditation dominicale. Le bruit, bien sûr en partie étouffé par le vent et ajouté au murmure des vagues, nous a immédiatement fait penser au cri d'un homme. Aussitôt je monte sur le pont faire un tour d'horizon. Hormis quelques fous de Bassan en quête de nourriture, je ne vois pas âme qui vive. Je n'aperçois pas le moindre objet flottant autour de nous. Ma conclusion est rapide : il y a forcément quelqu'un dans le bateau qui est en train de faire une blague...! Commence alors un petit jeu triangulaire de suspicion entre Cloclo, sortie entre-temps de sa couchette, moi et le gamin qui était tout seul dehors au moment des faits. Mais chacun se défend mordicus d'avoir feint le cri du sauvage déterrant la hache de guerre !... Puisque aucun d'entre nous n'avoue son crime, on finit par se dire que c'est peut-être un oiseau de mer qui a crié en passant au-dessus du bateau... Nous avons entendu ça cent fois. Pourquoi pas ? Les histoires de marins qui entendent des voix, qui ont des apparitions maléfiques ou bien qui disparaissent mystérieusement ne manquent pas... La peur nous gagnerait presque à raconter des trucs pareils. D'autant plus que nous arrivons justement dans le fameux secteur du Triangle des Bermudes. Il commence ici même, le long des côtes de Porto Rico...
En vérité toutes ces interrogations n'ont pas duré plus d'une minute... Quand un nouveau cri arrive jusqu'à nous. Cette fois, on en est certain, cet appel est un appel au secours. L'intonation est celle d'un cri de détresse, il n'y a pas de doute. Marie-Claude et moi avons très bien entendu l'appel. Immédiatement c'est le branle-bas de combat. Finie la sieste, tout le monde à son poste !
Bien sûr on n'arrête pas un voilier de dix tonnes lancé à sept nœuds, au grand largue, et sous pilote automatique, comme on le fait avec une voiture... Il n'y a pas de freins sur un bateau, et la "route" n'est pas balisée... Il faut donc commencer par relever la position - à cette époque les Satnav ne possèdent pas encore l'alarme automatique d'homme à la mer - et aussi noter l'heure. Ensuite, larguer le bras du pilote, border les écoutes, remonter au vent, tout en démarrant le moteur auxiliaire... Puis il faut abattre, choquer, ferler, saisir, tout en surveillant les enfants pendant les changements d'allure et les mouvements désordonnés du bateau... La manœuvre se termine par un demi-tour pour revenir sur la zone de notre "homme à la mer", car il y a forcément un homme à la mer.
On scrute la surface à la jumelle, on a beau écarquiller les yeux on ne voit toujours rien ni personne...C'est alors qu'on se rend compte de ce qu'il aurait fallu faire en tout premier lieu : balancer un fumigène à la mer pour repérer la zone.
Là, comme des imbéciles, on remonte le vent à l'aveuglette... C'est probablement dans la bonne direction, mais où est-ce exactement...? Rien ne ressemble plus à une vague qu'une autre vague.
Il fait beau, la mer est agitée mais sans plus, le soleil est encore haut dans le ciel, donc la visibilité sur la surface excellente... En résumé, ce sont de parfaites conditions pour effectuer des recherches. Mais en cas de mauvais temps... Que se passerait-il ? Nous n'osons pas y penser... Et on commence alors à tourner en rond. Nous nous rendons compte de notre maladresse... Tu te rends compte si cela arrivait à l'un des enfants...?
On aurait dû... Et si... Y'a qu'a... Faut qu'on (!) et vrais idiots...
Les solutions nous sautent aux yeux, bien sûr, mais après coup...
Nous élargissons les cercles en essayant de tenir compte du courant de dérive, relativement fort dans ce passage... Un bon quart d'heure s'est déjà écoulé depuis le deuxième appel lorsqu'un nouveau cri nous fait découvrir notre naufragé. Une tête apparaît, accrochée à une espèce de baluchon qui flotte entre deux eaux. Notre homme est en combinaison de plongée et le paquet, près de lui, n'est autre qu'un énorme sac en filet de pêche amarré à de vieux bidons d'huile en plastique servant de flotteur. Il paraît complètement épuisé... Dernière manœuvre pour venir nous mettre à son vent, et le voilier dérive dans sa direction en lui en offrant une certaine protection. Nous lui envoyons aussitôt une bouée dans laquelle notre miraculé s'assoit illico.
La pêche est pour le moins originale aujourd'hui.
La barre est amarrée sous le vent et le bateau garde la cape, tranquillement, à sec de toile. Dès que notre "homme-grenouille" approche de la coque, nous mettons en place l'échelle de bain pour l'aider à monter à bord. Mais là, les choses ne se passent pas du tout comme nous le pensions...
D'abord notre bonhomme raconte des choses complètement incompréhensibles, entrecoupées de pauses "hoquetantes"... C'est un véritable charabia auquel nous ne comprenons strictement rien... Cédant alors la parole au geste, nous lui faisons comprendre qu'il peut monter à bord. Mais il ne veut rien savoir ! Il reste assis dans sa bouée, accroché d'une main à l'échelle alors que de l'autre il ne lâche pas son sac de filet. En regardant mieux nous nous apercevons que ce sac est rempli de grosses langoustes. Et en plus quatre belles tortues, des carets, nagent autour de lui, tenues en laisse par un fil de Nylon fixé sur une de leurs "pattes". Des accessoires de chasse sous-marine dépassent également de son baluchon. Pas de doute, nous avons affaire à un chasseur sous-marin. Mais le bateau ? Il faut bien un bateau pour aller chasser. Nous sommes encore à plus de dix milles de la côte... Cela nous semble un curieux mystère... Le Triangle des Bermudes commence bien ici !
Ayant retrouvé un peu sa respiration, notre naufragé relève enfin la tête et le dialogue peut quand même s'établir. Moitié en espagnol, moitié en anglais, mais on y arrive tout de même. Notre homme dit s'appeler Andro. Et notre ami Andro s'est fait "déposer" ce matin en canot par des collègues. Cette pratique est courante, paraît-il, dans le coin. Un speed-boat largue les chasseurs près des têtes de roches qui sont disséminées un peu partout dans cette zone. Et c'est ensuite ce même bateau, en principe, qui fait le ramassage trois ou quatre heures plus tard. Ça c'est pour la théorie. Car pour notre ami Andro, le rendez-vous de la récupération a été manqué. Et pour cause : Andro a été entraîné par son filet surchargé et par ses tortues qui le tiraillaient dans le courant. Mais aussi loin de la côte, sans repère, allez donc retrouver une tête humaine à la surface...? De tous les hauts-fonds qui encombrent ce passage, et ils sont nombreux c'est vrai, un seul émerge d'une manière reconnaissable. C'est Rock Sail, un rocher remarquable par sa forme en voile de bateau, d'où son nom. C'est aussi le plus éloigné. Mais les autres sont à ras des flots, dépassant à peine de cinquante centimètres pour certains, il est pratiquement impossible de les apercevoir sans connaître les lieux par cœur...!
Cela fait une bonne demi-heure que Andro, notre miraculé, est assis dans son fauteuil aquatique. Lui, il contemple sa pêche et nous, on commence vraiment à se demander quel stratagème il va falloir utiliser pour le décider à monter à bord du voilier. Nous n'osons pas le bousculer, tout de même... Alors on attend. Quoi ? On se le demande avec un peu d'impatience, mais on attend quand même.
Au fond, on se dit que, finalement, patience et flegme nous font sérieusement défaut. Nous ne pouvons même pas attendre une petite heure alors que nous sommes "chez nous" tranquilles, reposés, tandis que lui est dans l'eau et sans doute complètement épuisé...! On voudrait bien lui faire comprendre que l'on respecte son attitude, son travail. Car il s'agit bien de son travail quotidien. La meilleure façon de lui faire comprendre est encore de le laisser faire comme il veut. On se contente donc de surveiller les fonds et notre dérive.
Un petit moment passe donc ainsi...
Soudain on aperçoit une embarcation rapide, qui remonte assez loin dans le Sud, sur notre bâbord. Les occupants de ce speed boat se sont sans doute rendu compte de notre allure bizarre car maintenant le bateau vient droit sur nous et décrit aussitôt un grand cercle autour du voilier. Ils semblent d'abord nous observer puis finissent quand même par s'approcher sous notre vent.
Là, aussitôt, notre ami Andro retrouve toute sa vigueur et se met à gesticuler. Il semble avoir reconnu le bateau, "son taxi", à moins que ce ne soit l'effet du verre de rhum que nous lui avons servi tout à l'heure. Il l'a avalé d'un trait, toujours dans l'eau, assis dans la bouée couronne et imperturbable ! Mais là, reconnaissant ses potes, il les hèle par de grands gestes et montre sa pêche dont il a l'air d'être particulièrement fier...!
La réponse des quatre compères n'a pas l'air d'être celle attendue par notre miraculé... À peine ont-ils accosté que la conversation tourne franchement à la bonne engueulade. Vu le ton et les gestes employés par ses collègues le pauvre Andro n'est pas en train de se faire congratuler... Leur langage étant devenu incompréhensible, nous interprétons... Rapidement tout le matériel est embarqué dans le speed boat : le sac de langoustes, les tortues, les flotteurs, et Andro lui-même est hissé, basculé à bord tel un sac de noix de coco ! Sans nous laisser le temps de dire ou de faire quoi que ce soit VROUUMMM ! le gros canot disparaît dans une gerbe d'écume, comme il est arrivé...
Tout cela s'est passé si vite que nous n'avons même pas pu dire un mot d'adieu à Andro, le miraculé de Porto Rico ! Tous les quatre accrochés à nos filières, nous sommes encore en train de contempler la mer... Mais il n'y a plus rien à voir. C'est à se demander si l'on n'a pas rêvé...!
Bon, eh bien puisque c'est fini, il n'y a plus qu'à remettre en route ! Pour Andro, il n'y a aucun doute, c'est une dure journée qui se termine bien.
Nous arrivons à la nuit tombante sur la côte portoricaine. Nous venons mouiller dans le superbe fundeadero de la Isletta Marina. C'est un groupe de petits îlots minuscules, collés entre eux et garnis d'une poignée de gratte-ciel multicolores. Nous sommes au pied de la petite ville de Fajardo, très pittoresque villégiature des habitants de San-Juan de Porto Rico.
Nous redevenons des terriens pour quelques petites semaines. Le temps de visiter cette île des Grandes Antilles aux multiples facettes, découverte par Christophe Colomb en 1493.
Après cette expérience nous passerons quelques soirées à méditer sur les actions vitales à mettre en œuvre pour porter secours à un homme à la mer avec le maximum d'efficacité. Rien de tel qu'un bon exercice en temps et situation réelle pour se rendre compte de l'importance de certains gestes. Finalement la rencontre avec Andro aura été un bon entraînement. On ne peut pas être parfait du premier coup. Mais...
Errare humanum es !
L'erreur est humaine, n'est ce pas ?
Suite du livre... Chapitre 113...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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