Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 118 - L'Accueil des Armes

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Chapitre 118


L'ACCUEIL DES ARMES

 

 

     Notre premier mouillage sur l'Orénoque nous semble être à la fois un jardin d'acclimatation et un square désert. Nous sommes au cœur d'une végétation exubérante. Il n'y a pas âme qui vive, pas un bruit, comme une place de village un lendemain de fête. Cette première escale est une nécessité logistique de la plus haute importance.


     Nous quittons la zone maritime pour nous immiscer à l'intérieur du continent sud-américain, dans une vaste zone fluviale pour laquelle n'existe pas de carte. Nous avons résolu le problème en nous procurant, lors d'un voyage précédant à Caracas, une carte d'aviation américaine qui couvre toute cette région et, bien sûr, la carte marine traditionnelle. Mais cette dernière donne seulement le tracé du chenal principal du fleuve. Tout le reste, qui figure en pointillé, est à compléter par les candidats à l'exploration. Joyeuses perspectives en vérité, c'est le jeu du "Trivial Pursuit", mais sans les réponses en somme !...


     Munis de nos trois cartes, la compilation des éléments terre, mer, et air, devrait nous offrir, logiquement, une reconstitution complète de la cartographie des lieux jusqu'à Puerto Ayacucho, but de notre voyage, aux confins des territoires d'Amazonas, lieux de tri jonction des frontières colombiennes et brésiliennes.


     Nous voici donc penchés sur nos précieux documents, à définir les routes, choisir les escales, prévoir les ravitaillements, ancrés ici, sur notre camp de base, à moins de deux milles de la petite station de pilotage de San José de Amacuro.


     L'unique bâtisse de la station est visible de loin grâce à son pylône radio édifié sur la rive droite du fleuve, tout au coin de la rivière Barima. C'est un petit affluent qui s'enfonce dans les terres, parallèlement à la côte, vers la frontière du Guyana ; soi dit en passant, zone de discorde diplomatique et de revendications territoriales entre les deux pays... Nous ne pouvons pas trop nous en approcher à cause de notre tirant d'eau important. Une presqu'île du même nom, la Pointe Barima, formée par les bancs d'alluvions de la rivière, créé à cet endroit une petite anse bien protégée de la houle du large et des vents dominants par les gigantesques arbres de la forêt omniprésente...


     Près de nous l'épave d'un grand bateau-feu, le "Yaracuy", échoué bien droit dans son linceul fangeux, en plein milieu de la baie, donne un air d'apocalypse à ces lieux... Des centaines de cormorans et de frégates ont élu domicile sur ce magnifique vapeur aux superstructures impressionnantes, il est le fier et silencieux témoin du gigantisme de la belle époque de l'industrialisation.


     Alentours, pas de mangrove, pas de vasière couverte de palétuviers comme nous les connaissons habituellement sur les autres fleuves d'Amazonie. Ici, la Selva , la grande forêt, s'est imposée sur les plus petits îlots. Nous sommes les spectateurs privilégiés d'un combat discret mais mortel entre deux géants : la forêt majestueuse mais envahissante, et l'océan sournois mais puissant. A notre grand étonnement aussi, dans l'estuaire autour de nous, l'eau reste douce et limpide, quelle que soit l'heure de la marée. Le marnage est faible, un mètre environ. Il n'y a pas de "renverse" et le courant demeure invariablement à descendre. C'est l'une des particularités de ce grand fleuve. Sa forte pente et son débit colossal lui confèrent un régime bien singulier. Aussi allons-nous, comme tous nos prédécesseurs, découvrir une faune et une flore nouvelles, bien spécifiques : celles de l'Orénoque.


     Séduits par la tranquillité de ce jardin d'Eden nous décidons d'y passer une seconde journée à explorer les environs en annexe.


     Plusieurs carbets sur pilotis, aux cloisons de bambous ajourés et aux toits de palmes tressées, indiquent la présence de quelques familles indiennes vivant ici, disséminées sur les berges du Boca Grande. De temps en temps nous croisons une pirogue qui glisse, furtivement, sans une ride, sans un bruit, sous les feuillages tombants des mahoganis, des palissandres et des ficus géants qui ponctuent royalement les flancs de la forêt.


     Nous "sentons" la présence indigène, mais la discrétion semble être une règle absolue. Respectueux de cette coutume, nous nous déplacerons, autour de ce havre, uniquement à l'aviron. Pas de moteur pétaradant, pas de fusil, dans cette nature vierge. La chasse et la pêche se pratiquent avec un seul et même outil : l'arc muni de très longues flèches. La technique est vieille comme le monde mais toujours aussi efficace. Si le silence est d'or, pour une fois, disons que le camouflage est d'argent... Aussi, dans ces conditions, avons-nous beaucoup de mal à entrer en contact avec les très justement nommés "Guaroa" : les Hommes qui se cachent, dans le dialecte indien de cette tribu. Ceux que nous voyons dans leurs abattis, partie de la forêt défrichée et brûlée pour la culture, sont souvent seuls. Ils cultivent, en pratiquant l'écobuage, du manioc, des platanos , variété de grosses bananes légumes, et des raïcas , une sorte d'igname.


     Grands, très beaux et très typés, ils portent parfois une longue sarbacane en bandoulière et, pendu à leur cou, une sorte de fourreau minuscule, un étui à fléchettes empoisonnées au curare, destinées plus particulièrement à la capture des oiseaux et des petits mammifères. Agamis, hoccos, toucans, aras, sapajous, coatis, ratons laveurs, margays, agoutis, eyras... abondent dans les environs.


     Seuls les enfants qui jouent dans l'eau près des casetas , les huttes, nous saluent par de timides gestes de bonjour. Nous les surprenons, quelquefois, assis sur les rampes de bambous permettant un accès direct du fleuve à la maison. Ils jouent par petits groupes. Parfois aussi nous les croisons dans leurs précaires embarcations : des petites pirogues sculptées d'une seule pièce de bois, à même le tronc d'un arbre. Ces chicos font la tournée de leurs pièges à crabes et à écrevisses : des nasses en jonc tressé, très épaisses, en forme de fuseaux. Ils les pendent aux branches basses des arbres par des crins de palmes, ou bien ils les coincent directement dans les racines découvertes des berges, à marée basse.


     Nous leur demanderons, avec circonspection d'ailleurs, comment cela fonctionne, car ces trampas ne possèdent pas de goulet d'entrée comme nos bonnes vieilles nasses bretonnes. En guise de réponse nous n'obtiendrons que des sourires... Peut-être aussi les enfants ne parlent-ils pas le castellano ? Les Indiens Guaroa ont leurs secrets que nous ne percerons pas !


     Le lendemain nous commençons véritablement notre lente remontée qui devrait nous emmener jusqu'à Barrancas, première ville importante, à la jonction des bras du grand delta. C'est là que nous pensons pouvoir effectuer nos formalités d'entrée au Venezuela.


     Dans la première partie du Boca Grande de nombreux bancs de sable émergent un peu partout sur les bords, en dessinant de grands méandres. Ils nous obligent à naviguer dans le chenal principal, au demeurant très bien balisé de mille en mille par des bouées numérotées mais, très curieusement, en kilomètres. Par exemple sur celle-ci, que nous dépassons en ce moment même, il est écrit : PK 19,3... Punto kilometrico 19,3. Pourquoi cette bizarrerie ? Nous ne le saurons pas...


     Grâce à ce système nous pouvons aisément suivre notre progression sur le rio. Mais les bouées ne défilent pas à la même vitesse que celle indiquée par le lock speedo. Sept nœuds s'inscrivent au compteur de milles, alors que nous ne voyons défiler que trois ou quatre bouées seulement par heure. Le courant moyen est donc beaucoup plus fort que prévu, notre vitesse réelle tombe entre trois et quatre nœuds.


     Nous reprenons nos cartes, et un calcul rapide nous positionne, à ce régime, à une semaine de navigation de Barrancas. Exactement le double du temps que nous avions envisagé au départ. Eu égard à notre réserve de gas-oil, qui est limitée à six cents nautiques, soit onze cents kilomètres pour parler le langage des bouées, il nous faudra impérativement "refueler" pour le retour.


     Réflexion faite, il ne faut pas trop s'embarrasser de questions, nous décidons de prendre le temps qu'il faudra... et, après tout, vive les vacances ! Le décor est magnifique, on se croirait exactement en train de vivre les aventures de Tintin chez les Arumbayas. C'est, in situ, "l'Oreille Cassée" de Hergé, le maître incontesté de la BD de notre enfance...


     Le soir venu nous quittons le chenal balisé, qui zigzague parfois en segments inattendus, afin de prendre le mouillage pour la nuit. Forts de cette première expérience, nous décidons de ne naviguer que de jour ; repos et sécurité obligent. Naviguer de nuit serait possible, tout le balisage est lumineux. Cela serait quelque peu stressant, sinon fatiguant, mais surtout inintéressant, rien ne nous y contraint. La place ne manque pas sur le fleuve, tous les soirs nous pourrons trouver un "parking" à notre maison flottante.


     C'est au sondeur que nous nous engageons vers un îlot de sable, sur lequel deux grands amers, semblables à des pylônes électriques servent d'alignement de route pour les cargos. En dehors du chenal le courant paraît moins fort, et la profondeur est encore importante même à quelques mètres des rives, c'est une autre surprise. Ce soir est vraiment notre première halte fluviale. Nous sommes au beau milieu de cette immense vallée liquide, seuls. La nuit tombée, des feux de foyers nous indiquent la présence d'un village indigène sur la rive gauche, il est en partie caché par deux islotes (îlots), Cangrejo et Tercera.


     Nous nous devons d'honorer notre première veillée sur le rio. A cette occasion nous dînerons aux chandelles et au champagne en portant un toast, comme il se doit, à la mémoire des découvreurs de l'Orénoque.


     Dès les premières heures du jour, le lendemain matin, une cacophonie épouvantable nous fait bondir hors de nos couchettes. Des milliers de aras multicolores traversent le fleuve vers le sud-est en se contant bruyamment mille et une cocasseries de perroquets. Le spectacle est féerique dans le soleil levant. Le ciel est pur, l'air calme et léger nous diffuse les arômes de la forêt. Ces oiseaux, des guacamayos , volent par petites formations de deux, quatre ou six individus. Toujours en nombre pair, on pense qu'ils se déplacent par couples. Il y en a partout. Le nuage de volatiles défile ainsi pendant près d'une demi-heure. Puis il va se perdre dans les frondaisons des grands fromagers que l'on distingue de l'autre côté du fleuve, se découpant en ombre géante sur la silhouette brumeuse du massif du Roraïma.


     Nous pensions nous recoucher, car il est très tôt, mais c'est impossible, nous sommes trop émerveillés par le spectacle qui nous entoure. Nous restons assis sur le pont à contempler cette nature vierge, pleine de mystères, qui nous livre ici une page de son histoire. C'est une magnifique bouffée d'oxygène, de bonheur et de joie qui s'imprime dans le grand livre de notre vie : Le trésor des Kerguelen...


     Le petit déjeuner est pris sur-le-champ et une bonne humeur nous envahit après ce divertissement matinal.


     Au moment de quitter le mouillage un bruit sourd et rythmé retient notre attention. Il nous faudra patienter plus d'une heure avant d'en découvrir l'origine... L'intrus est une grosse vedette noire et fumante qui descend le fleuve en direction de la station de pilotage de San José. Nous apercevant, elle se déroute et vient à notre hauteur pour nous saluer. Nous en profitons pour demander quelques renseignements pratiques sur les caprices et les dangers du fleuve, le balisage, les courants, les villages, enfin tout ce qui pourrait nous intéresser directement pour la remontée.


     Le jefe, le patron, nous explique, dans un castillan très exotique, qu'ils attendent dans la matinée un avion venant de Puerto-Ordaz avec deux pilotes de cargo à bord... Un coup d'œil sur notre vade-mecum : cette ville ne figure pas sur la carte aérienne. Vérification sur les autres mapas , idem... Serait-ce une cité fantôme ? Le mystère s'installe et nous commençons à douter de la bonne compréhension de nos dialogues avec les marins de cette pilotine. L'association pilote-avion semble logique mais le tandem pilote de cargo plus "avion" nous paraît complètement saugrenu... Il n'y a pas un seul terrain d'aviation à moins de deux cents kilomètres à la ronde, un avion ne peut donc pas venir ici. On en est certain, nous avons la carte aéronautique sous les yeux. Inexplicable... On ne comprend plus rien du tout à cette histoire.

     - Buena suerte, muy buena navegacion amigos, Adios ! Bonne chance !

     - Gracias señores, hasta luego ! Au revoir.


     Chacun reprend sa route vers son destin.


     Tout va s'éclairer d'un coup le lendemain vers midi pendant que nous déjeunons, bien installés dans le cockpit, à l'ombre d'un taud tendu en hâte sous un soleil de plomb.


     Kerguelen trace son sillage et progresse lentement, quand un avion arrive de l'Ouest, de l'amont du fleuve, piquant droit sur nous et à ras des flots. On n'en revient pas... C'était bien vrai cette histoire d'avion.


     Arrivé à notre hauteur l'appareil, à moins de cinquante pieds d'altitude, décrit un cercle serré autour du voilier et nous n'avons pas de mal à identifier un "Catalina" vénézuélien. Au passage je note même son immatriculation ( PZ-ARB ) pensant les contacter par radio... entre collègues on peut bien se dire un petit bonjour. Le bimoteur fait un second cercle autour du bateau. Mais la batterie de mon VHF portable (aviation), que j'ai sorti sur le pont pendant ce temps, est déchargée... impossible d'entrer en liaison avec Roméo-Bravo. Après nous avoir salué en "battant des ailes", l'appareil repart vers l'Est, en direction de San José de Amacuro.


     Comment ai-je pu ne pas y penser ?


     C'est insensé de ma part. Il s'agit d'un hydravion, tout simplement !


     L'appareil amphibie vient récupérer les pilotes qui servent de "guide" aux commandants des tankers descendant le fleuve, comme dans tous les chenaux et les ports du monde entier. Bien sûr, parfois c'est dans le sens inverse que s'effectue le transbordement, en fonction du trafic... Presque chaque jour le petit bimoteur viendra nous saluer en "battant des ailes" ou en décrivant un cercle rapide autour du bateau. Sympathiques ces équipages de "pilotes-pilotes" qui vivent, eux aussi, entre le ciel et la mer, entre le Rio et la Selva.


     Le soir du troisième jour nous arrivons en face d'un gros village qui n'apparaît sur aucune de nos cartes. Il est entièrement construit sur pilotis. Nous allons le savoir très rapidement : il s'appelle Curiapo...


     L'apparition du voilier provoque une certaine animation sur les passerelles devant le village. Nous sommes pourtant à deux bons kilomètres de distance, sur la rive droite.


     Dans cette partie du fleuve nous nous frayons péniblement un chemin parmi de nombreux bancs de végétation et de troncs d'arbres à la dérive. Bien qu'étant au beau milieu de l'été indien, donc en saison sèche, le rio est en pleine période de crues. Ce paradoxe s'explique aisément : l'Orénoque est essentiellement un fleuve nivo-glaciaire, durant cette époque de l'année il est principalement alimenté par l'énorme masse des eaux produites par la fonte des neiges et des glaciers de la partie tropicale de la Cordillère des Andes.


     La nuit va tomber, il est grand temps de trouver un petit coin tranquille pour jeter l'ancre.


     Nous n'avons pas le loisir de décider de cette place que, du village d'en face, arrive vers nous et à toute vitesse, une pirogue fortement motorisée qui vient se coller à couple de Kerguelen, telle une lamproie sur une roche. A son bord se tiennent quatre hommes : trois militaires en tenue et en armes, fusils en main, et le "conducteur", un civil indien. Les trois soldats sautent à bord de notre bateau sans attendre notre invitation.


     Nous sommes stupéfaits !


     Moi, j'ai les yeux rivés sur la surface, très encombrée, et avant même que nous ayons commencé à ouvrir la bouche ce sont eux qui nous demandent, commander serait mieux approprié, de venir mouiller devant le village.


     Avons-nous le choix devant de tels croque-mitaines ? Nous nous exécutons. Ils nous indiquent el muelle , le ponton juste en face de la casa militar. Cette maison militaire est remarquable car peinte en rouge et vert. Cela me rappelle "étrangement" les couleurs favorites de notre Légion... On ne peut pas se tromper de bâtisse, c'est la seule qui possède un semblant de peinture, la dernière couche ayant été probablement appliquée sous la pluie, durant la dernière éclipse de soleil !


     Nous jetons l'ancre à une dizaine de mètres du ponton de bois, les fonds sont faibles. Nous préférons ne pas nous en approcher davantage. Un groupe de militaires et d'indigènes s'est amassé sur la passerelle en face de nous. A la vue de tout ce petit monde grouillant d'impatience, nous pressentons très vite que nous n'allons pas rester vraiment maître des événements à venir...


     On se voit déjà passant notre première nuit "terrienne" en prison, pieds et mains menottés, avant même d'avoir pu expliquer aux Fédéraux que nous nous rendons à Barrancas, justement pour y faire nos formalités d'entrée sur le territoire vénézuélien !


     Nos "gardiens" discutent et rigolent beaucoup, fouinent de-ci de-là sur le pont, touchent et palpent le matériel comme pour s'assurer que cette curieuse chose flottante est bien réelle, du solide. Leurs attitudes comme leurs réactions sont inattendues, comiques pour être francs. Ils parlent abondamment des palos, des mâts, qui les intriguent particulièrement. Nous réalisons que la majorité d'entre eux n'ont jamais vu un voilier de leur vie ! On nous presse, on nous bouscule, on nous propulse sur le "quai", dans un brouhaha général…


     Nous voici tous les quatre plantés dans le bureau de cette mini caserne qui ressemble plus à un hall de foirail du samedi matin qu'à un poste de garde. La moitié des habitants du village, tous des indiens joliment décorés de perles, d'os et de plumes, nous a emboîté le pas en même temps que notre "garde" personnelle. Là, chose bizarre, personne ne nous demande nos papiers, nos visas... Il n'y a pas d'interrogatoire musclé... Nos trois "légionnaires" nous installent même confortablement devant des cafés bien noirs, au parfum corsé !...


     Marie-Claude et moi échangeons des regards étonnés, inquiets même pour être franc. Mais pour le moment que faire d'autre que de s'efforcer de boire avec délicatesse nos fumants breuvages ? Les minutes s'écoulent ; la tension retombe lentement. Après tout, les intentions ne semblent pas hostiles, pourquoi ne seraient-elles pas pacifiques, voire amicales ?


     Pendant ces réflexions dubitatives, Nanou, qui va avoir quatre ans, passe de bras en bras. Les militaires ont l'air d'affectionner particulièrement les petites filles blondinettes aux yeux bleus ! Ce qui m'inquiète bien plus c'est de voir leurs armes, des fusils mitrailleurs, toujours en bandoulière autour de leurs épaules, se balançant sans cesse, la gueule prête à cracher à la moindre fausse manipulation. Quand je vois le calibre de ces arrosoirs d'assauts, je me ronge la lippe d'inquiétude devant tant d'insouciance. Eux, boivent et s'esclaffent comme des gosses très fiers de montrer leurs jouets après Noël. Drôles de jouets...


     Parmi les sujets qui les intéressent au plus haut point, c'est, comme toujours dans ces rencontres, d'où on vient, où on va, pourquoi vivons-nous sur un bateau, quand travaille-t-on, l'école des enfants, etc... Les mille et une questions rituelles posées aux vagabonds des océans.


     En fait nous avons vraiment l'impression qu'ils "occupent le temps", attendant quelque chose ou quelqu'un, profitant gaiement de la diversion que nous leurs offrons. Moins de dix minutes plus tard, nos pressentiments se confirment en effet. Un de nos gais troupiers, sans doute le plus gradé, nous présente el Teniente Léonardo, officier de la police fédérale, responsable de la garnison du village et de ses habitants. Il est à la fois, et la liste en vérité est bien plus longue : le représentant de l'Etat, le policier, le garde-chasse, le taxi, le mécanicien, le confident, la sage-femme, le radio, le coiffeur, l'interprète, l'arbitre, le guide spirituel, matériel et circonstanciel de toute la mision… En un mot le grand chef, le Cacique !


     La communauté compte environ cent cinquante familles indigènes (le mot Indios ne s'utilise pas ici, il est même péjoratif). Toutes, sans exception, de près ou bien de loin, sont cousines à différents degrés. Elles vivent de pêche, de chasse et de petites cultures, en totale autarcie.


     Notre lieutenant Léonardo est très fier de nous saluer et de nous accueillir dans sa mission. La dernière visite d'estranjeros (étrangers) à Curiapo remonte déjà à plus de trois années ; c'était un bateau de recherche océanographique américain. On ne peut donc pas dire qu'il y ait pléthore de visiteurs sur l'Orénoque. Il nous propose de faire une présentation guidée du village. Pour nous, l'heure ne s'y prête guère, nous sommes fatigués par le soleil cuisant de ces deux derniers jours mais, politesse oblige, nous acquiesçons...


     Commence alors la tournée des quioscos , des comptoirs éclairés à la lueur de maigres bougies dont les flammèches dansent dans la moiteur de la nuit tropicale. Toute la soirée va s'écouler ainsi, à déguster des cafés et ingurgiter des limonades de toutes couleurs et de toutes saveurs. Chaque buvette, il y en a une dizaine dans le village, se faisant un point d'honneur d'offrir des refrescos à des étrangers, les hôtes du Grand Chef.


     Il est minuit passé lorsque nous revenons à la case départ, sur la passerelle en face du voilier. Fidèlement accompagnés de nos amis et anges gardiens militaires, toujours fusils-mitrailleurs en bandoulière, nous regagnons enfin notre bord. Anne dort dans mes bras, Moïse a le hoquet, et nous autres, honteux parents débauchés et noctambules, sommes surexcités, pire, indisposés par le détonant mélange café - coca - limonade que nous venons d'avaler !

     - Manaña, mañana por la mañana...


     Demain matin sera très bien pour venir faire les papiers, nous assure le Chef de la police fédérale en nous souhaitant une bonne nuit de repos !

     - Buenas noches, Jefe. Hasta Mañana !


     Lorsque nous nous retrouvons seuls, dans notre "maison", nous nous imposons un bon moment de relaxation, dans la fraîcheur du cockpit. Nous revivons le "film" de notre arrivée ici, les instants de précipitation qui s'en suivirent. On se demandait bien à quelle sauce allait-on être mangé. Ce fût mariné au citron et au café.


     En début de matinée les formalités sont exécutées avec cérémonial, ce n'est pas si souvent que s'ouvre le manifeste de notre régisseur. Nous signons aussi le livre d'or de la mission, et le lieutenant Léonardo nous emmène chez lui pour nous présenter sa petite famille criolo, métis. La station radio, dont il a la charge, est muette depuis plusieurs mois : le groupe électrogène d'alimentation est en panne. Quant au bateau officiel de liaison, un petit day-cruiser de 18 pieds, il est bloqué à terre faute de pièces de rechange pour le gros moteur hors-bord dont il est doté. Il faudrait s'appeler "Mac Gyver" pour vivre ici, à l'américaine, car dès que l'on possède le moindre matériel sophistiqué il faut savoir réparer, transformer, innover, inventer sans cesse, même dans les domaines les plus pointus de la technologie.


     Léonardo nous explique qu'en temps normal - c'est à dire quand le superbe speed-boat marche - il peut rejoindre en trois heures Tucupita, la capitale fédérale et administrative de la province d'Amacuro. La ville est située sur le bras Nord, l'un des principaux du delta, à 150 kilomètres d'ici. Malheureusement, en ce moment, il n'est pas possible de réaliser cet exploit. Avec une pirogue classique, même la plus rapide de la mission, il faut bien compter sept à huit heures pour s'y rendre, si tout va bien.



     Une journée supplémentaire nous permet de participer à la vie quotidienne du village et de partager la joie de vivre de ces familles indigènes. Les femmes nous apprennent à faire un catouri, un porte-bébé en toile, à l'aide d'une seule pièce de tissu carrée nouée autour d'une épaule et sur le côté. A partir de ce jour Nanou va passer beaucoup de temps, durant des années encore, à se reposer ainsi, blottie contre les épaules de papa ou maman, en profitant des promenades et des découvertes, tout comme les guaguas , les bébés de la Selva. Sur le bord de la rivière la toilette des petits est un rituel épicurien auquel nous nous joignons. Le moindre geste est prétexte au jeu, au rire, à la parole. Les mamans, tout comme les bébés, ne pensent qu'à jouir de l'eau vivifiante, du soleil bienfaiteur, de cette nature généreuse, de la vie qui s'écoule simplement...


     Chasse, pêche et culture pour les hommes, tissage, cuisine et enfants pour les femmes, sont les seules véritables préoccupations de leur existence. Leur vie n'est faite que de l'essentiel, où la communication et la tendresse se mêlent jusque dans les événements les plus anodins de tous les jours. Une philosophie existentielle simple et saine, comme nous la rêvons...


     Nous avons complètement oublié notre propre condition, notre arrivée, les militaires, l'accueil des armes... Nous avons l'impression de vivre une journée de la préhistoire, un matin de la création du monde...


     C'est Curiapo, première mission en remontant l'Orénoque.


     Elle coule des jours heureux hors du temps, hors de la "Civilisation"...


Suite du livre... Chapitre 119...

 

Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-18 , consulté 4038 fois

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