Chapitre 119
LA RIVIERE INTERDITE
Notre lente progression continue sur l'Orénoque. Les canaux et les îles se succèdent sans changement notable. Nous avons pris de l'assurance maintenant. Nous abandonnons volontiers le milieu du rio pour venir voir sur le bord un groupe de huttes immergées à demi sous les flots. Sur l'autre bord une grosse drague travaille à l'aplomb du chenal... Parfois c'est une bande de singes hurleurs se chamaillant dans les cimes des catalpas, des jacarandas ou des tamariniers, qui nous attirent. D'autres fois encore, ce sont les dauphins qui captivent notre attention. Ils sont plutôt discrets, mais leur allure clownesque avec leurs ventres roses et leurs museaux aplatis, nous fascinent malgré nous. C'est une espèce spécifique à l'Orénoque.
Parfois, absorbés dans cet environnement exotique, nous passons tellement près des berges, que le grand mât accroche la végétation qui pend sous les grands arbres. Des lianes fleuries de corolles jaunes, oranges, rouges ou violettes se balancent au bout des branchettes dans lesquelles les caciques - oiseaux jaunes et noirs très bruyants communément appelés "culs jaunes"- accrochent leurs nids. Ceux-ci sont suspendus au bout des branches comme des nacelles sous les montgolfières. Ces oiseaux aiment le mouvement, sans aucun doute, car le moindre souffle d'air les bouscule comme des balançoires.
Ce midi nous arrivons dans une vaste zone marécageuse, bien dégagée, dans laquelle restent plantés comme d'immenses épouvantails, des dizaines d'arbres morts. Ils sont en partie calcinés. C'est peut-être un feu de brousse ou bien la foudre qui les ont brûlés ainsi, qui sait ? Des harpies et des aigles pêcheurs y ont élu domicile, cela leur assure des postes d'observation privilégiés pour attendre et repérer leurs proies. Munis de nos jumelles, nous les épions... Ces rapaces sont vraiment superbes, les plus grands volatiles de la selva . Ils sont incontestablement les maîtres des lieux.
Apparaissent également, à partir de cet endroit, toutes sortes d'insectes, volant par nuées... Des coléoptères, des criquets, des papillons, des libellules, des mouches de toutes tailles bourdonnent et tourbillonnent de toute part. Les plus gênants sont les taons, car très agressifs. Ils tournent et retournent autour de leurs victimes, nous en l'occurrence, jusqu'à ce qu'ils nous piquent avec une insistance suicidaire... Quel toupet ! Ce qui nous oblige à nous couvrir malgré la chaleur et l'humidité.
Il n'y a pas un iota de vent. Le ciel est lourd, oppressant. C'est probablement ce temps qui les excite encore davantage, comme avant l'arrivée d'un orage.
Des mouches noires et triangulaires, appelées aussi mouches "sans raison", nous agressent et nous piquent, sans que nous sentions le moindre effleurement... C'est seulement quelques minutes plus tard que des démangeaisons apparaissent, certes supportables mais désagréables quand même au possible. Devant ce déferlement de vermine, nous mettons en place les moustiquaires. Elles sont toujours parées pour ce genre d'attaque surprise. Toutes les ouvertures du pont sont ainsi obturées.
Marie-Claude qui, elle aussi, s'est fait piquer par les mouches noires, déclenche une réaction allergique. Des œdèmes apparaissent à ses mains et aux chevilles. Elle se réfugie dans le bateau, le temps d'avaler un comprimé d'aspirine, se pommader d'un anti-inflammatoire et de s'habiller. Elle ressurgit complè-tement recouverte de la tête aux pieds tel une mauresque. Moïse et moi, en l'apercevant, ne pouvons nous empêcher de pouffer de rire : elle m'a emprunté un vieux pyjama, beaucoup trop large pour sa carrure et, surtout rayée ainsi de bleu et de blanc, elle ressemble à un bagnard des gravures du forçat Lagrange. Plus folklorique encore, elle s'est coiffée d'un chapeau de paille, toute la tête enveloppée en prime dans un voile de tulle...! On dirait un apiculteur se préparant pour la récolte de miel.
La moquerie cesse très vite car, nous autres continuons à nous faire piquer... Nous avons beau nous flageller le dos et les jambes avec nos serviettes de bain, cela n'est pas suffisant et sommes bientôt obligés de faire de même... Anne, avec sa capuche rouge, ressemble à un père Noël... Moïse s'est habillé de sa cape de Zorro... Quant à moi, je me suis emmitouflé dans un drap. Avec la barbe et le cheveu en frises, enveloppé dans ce pallium, je ressemble à Sophocle contemplant ses choreutes lors de la générale de "Oedipe Roi" !
Toute la journée s'écoule ainsi, déguisés comme convives en fête, un soir de carnaval.
A la tombée de la nuit, nous retraversons le fleuve pour fuir ces marécages infestés et trouver un endroit plus serein pour mouiller. Ce lieu est vraiment le théâtre de phénomènes zoologiques particuliers. Nous n'avons jamais vu, ailleurs, de telles concentrations d'insectes.
Passé cet épisode d'intimidation, digne des films d'épouvante d'Alfred Hitchcock, nous pointons sur la carte les villages. Ils se font de plus en plus nombreux, au fur et à mesure que l'on approche de Barrancas, point de jonction du grand delta. Cette ville siège sur le continent. Elle est aussi la capitale de l'Etat du Monagas.
Une dizaine de mision ponctuent la voie fluviale qui nous amène à cette première ville civilisée. Avions, voitures, camions, bruit, fumées et béton, rien n'y manque pour signer l'aventure de ce XXIième siècle galopant... Les décibels et l'agitation sont bel et bien les emblèmes de notre civilisation.
Quel contraste, mes amis, après le Boca Grande...
Après les aventures de Tintin, voici celles de James Bond et son environnement endiablé. Les formalités d'immigration étant effectuées depuis Curiapo, nous n'avons plus aucune raison de nous y arrêter. De plus, nous n'avons besoin de rien pour le moment, ce n'est donc pas la peine de s'attarder.
PK 253,7 indique cette bouée, quelle précision !
La route continue...
Nous retrouvons très rapidement la forêt et sa bienfaisante sérénité. Parfois le fleuve s'élargit démesurément pour former une vaste vallée lacustre. La profondeur y est faible, en général, toutefois suffisante pour nous permettre d'envoyer la toile et faire ainsi quelques longueurs sous voiles. Le temps de nous rappeler que nous sommes toujours en voilier et en vacances...
A la hauteur de Santo Tomé, dans l'un de ces grands "lacs", nous nous faisons surprendre, comme des novices, par un violent orage qui surgit du Sud. Nous avions bien remarqué cette barre nuageuse, noire et basse, qui progressait assez vite sur notre arrière tribord, mais nous en avions déjà vu, à maintes reprises, sur le fleuve. En plus, ici, nous sommes sur une vaste laguna, c'est encore mieux ; il n'y a vraiment aucune crainte à avoir.
La soudaineté et la violence du coup de torchon sont sans égal...
Des dix à douze nœuds de brise venant du Nord, le vent s'inverse brutalement, sans la période de calme habituelle de transition, passant d'un coup d'un seul au sud-ouest avec une vitesse de quarante-cinq à cinquante nœuds sous rafales... Complètement abasourdis, ils se retrouvent, les plaisanciers.
Il n'est même plus question de prendre un ris, deux seraient certainement mieux adaptés à la situation, non, il faut tout affaler, et rapido en prime. Quelques tours de rouleaux viennent à bout du génois en trois secondes trois mouvements. Pour les deux grand-voiles, Moïse, agile comme un singe, nous aide et nous prenons soins d'assurer les garcettes par des Sandows tellement les bourrasques sont saccadées et violentes. De lourdes gouttes d'eau nous cinglent le visage et nous aveuglent. On ne distingue absolument rien à plus de trente mètres alentours.
Nous n'avons pas même eu le temps de démarrer le moteur auxiliaire que Kerguelen, privé de toile, commence à danser sur l'eau, comme un bouchon de liège dans un caniveau... Le vent du grain, qui prend les eaux du fleuve à contre-courant, lève un clapot terrible. En vingt minutes à peine, la surface de la lagune s'est transformée en marmite du diable... Il y a près de deux mètres au creux des vagues qui déferlent sur place en fumant comme du lait chaud !
Nous en sommes suffoqués.
Les voiles sont tout juste ferlées que c'est l'annexe qui nous donne du souci. Sagement amarrée en remorque au balcon arrière, nous l'avions complètement oubliée celle-là. Elle se met à faire des bonds sous le vent du bateau d'une façon très inquiétante...
Nous la traînons d'une part pour dégager le plan de pont, mais surtout pour profiter des petites plages s'offrant à loisir au gré des étapes pour la baignade. Sa retenue est un simple petit cordage de huit millimètres de diamètre et si l'orage dure, elle ne va pas résister longtemps à ce matraquage. Les rafales de vent la soulèvent et la retournent comme un fétu de paille. Fort heureusement il n'y avait rien à l'intérieur et son moteur est à poste sur le balcon arrière... C'est tant mieux. Mais un objet aussi volumineux de vingt-cinq kilos, tournoyant au-dessus des vagues dans tous les sens, peut devenir dangereux... Sans parler qu'avec un courant pareil, si le bout' casse, on se demande bien où et comment on pourra la retrouver...?
Nous n'avons pas le choix. Nous laissons faire...
Pour l'instant, nous nous contentons d'étaler l'offensive au moteur, faisant une sorte de cape molle, nous prenons le vent légèrement par le travers avant. La visibilité est toujours nulle, il fait presque nuit noire dans ce début d'après-midi agité. Nous dérivons ainsi pendant une bonne demi-heure, mais cela nous paraît être une éternité. Ce qui nous conduit, à notre grande surprise, près d'un grand banc de sable découvrant que nous n'avions pas aperçu avant le grain. Dans les derniers rideaux de pluies, c'est les yeux rivés à l'échosondeur que nous recherchons un "chemin" pouvant nous conduire vers des profondeurs plus rassurantes.
Le calme revenu enfin sur la lagune, nous hissons à bord notre brave youyou, miraculeusement indemne après cette séance de manège. Il retrouve sa place au pied du grand mât, solidement arrimé aux rails de fargues par deux sangles. La leçon est édifiante, le message reçu "cinq sur cinq". Sur un grand fleuve, méfiance, la surface peut s'agiter aussi vite qu'en mer... Désormais on y appliquera les mêmes règles.
Le lendemain midi, nouveau changement, nouveau décor, nous découvrons l'immense cité industrielle et minière de Ciudad Guyana. En appelant par radio la capitainerie pour une brève salutation, nous apprenons alors que son grand port minéralier s'appelle... Puerto Ordaz, tiens donc ! Nous avons enfin l'explication de cette cité fantôme qui ne figurait sur aucune de nos cartes. Autour de ce complexe portuaire, une ville nouvelle est en train de s'édifier, juste en face de la coloniale et ancienne Ciudad Guyana. Elles sont séparées par le majestueux Rio Caroni. Dans ce décor, les monstrueuses raffineries pétrolières, les gratte-ciel de béton, les vertigineux cubes de verre et d'acier, sont autant d'injures projetées au visage de la forêt. Toutes ces délirantes silhouettes contrastent gauchement devant la Serrrania de Imataca, avant postes montagneux de la très ancienne chaîne du Roraïma.
Nous voici de nouveau plongés dans la civilisation.
De nombreux bacs traversent le fleuve entre les deux petites stations de Los Barrancos et de San Félix. C'est le seul point de passage sur l'Orénoque desservant cette partie de l'état de Bolivar en venant de Caracas. Ce territoire, le plus vaste de tout le Venezuela, est coupé en deux par le Rio Caroni. L'unique pont existant sur le fleuve est encore plus en amont, à 120 kilomètres de là, à Ciudad Bolivar, la capitale d'état. Ce magnifique ouvrage d'art, suspendu, permet aux cargos de faible tonnage de remonter jusqu'à Caïcara, plaque tournante des Llanos et d'atteindre Puerto Ayacucho, cœur du pays Indien...
Pour l'instant, nous traversons ce tohu-bohu en zigzaguant entre les lanchas , les barges, et les transbordadores , les ferries surchargés. Tous les regards des passagers se tournent vers nous. "C'est la première fois qu'un voilier remonte le fleuve jusqu'au Caroni", nous ferons remarquer les autorités portuaires. Nous retrouvons également notre sympathique hydravion, qui s'entraîne apparemment en décrivant des hippodromes de "tour de piste", dans le braso norte de l'Orénoque : c'est leur hydrobase !
En amont de la ville un grand cargo minéralier gît, couché sur le flan, échoué sur un long banc de sable. Son agonie nous fend le cœur. La nature est cruelle, impitoyable... Nous n'arrivons pas à prononcer le mot "épave" pour qualifier ce bateau. Car oser le dire scellerait son martyre jusqu'à sa mort, et cela, nous ne pouvons l'accepter. C'est un bâtiment récent. Sa belle silhouette jaune vif et gris cendre nous donne une bouffée d'amertume... On voudrait posséder une main de Gulliver pour le redresser, le faire glisser dans le courant... Mais devant la force titanesque de la nature, nous autres, petits d'Hommes, sommes de ridicules fourmis à coté de cette nef d'acier. Nous voulons pourtant croire à son sauvetage... Les autorités locales ont temporairement baissé les bras. Sans doute, nous manque-t-il encore un vrai "dieu", coopératif et tout puissant, au sens matériel, capable de réparer nos maladresses... J'aime à croire que cette invention sera prochaine...
Au loin, sur la gauche, des grues, des norias, des fumées, des terrils nous annoncent le port minéralier de la Compagnie Ferromineral. C'est le complexe minier le plus important de cette région, il possède son propre port, situé juste dans l'entrée du Rio Caroni. C'est là que nous pensons accoster pour demander à la capitainerie les instructions de route et autorisations, si nécessaire, pour la suite du voyage fluvial.
Le Caroni, principal affluent de la rive droite de l'Orénoque, nous permettra d'aller visiter le Salto Angel, la chute d'eau la plus haute du monde. Cette cascade exceptionnelle, découverte seulement en 1961 par un aviateur américain égaré (Jimmy Angel), mesure l'incroyable hauteur de 979 mètres, qui plus est, d'une seule "marche" ! Elle se situe un peu en amont de la Laguna del Guri sur un minuscule affluent du Caroni, le Carrao. Nous devrions pouvoir nous en approcher en suivant le Caroni. Cette région, appelée Cherun-Meru par les Indiens, est une zone quasiment inexplorée, un site exceptionnellement sauvage et accidenté... Ce qui attise encore plus notre curiosité. C'est notre Eldorado !
Bientôt, les eaux jaunes et boueuses de l'Orinoco font place à une eau transparente et noire comme du Coca-Cola : c'est l'artère du Caroni. Il est très curieux de constater que les deux courants, très différents l'un de l'autre, ne se mélangent pas. Ils se jouxtent ainsi pendant des milles avant de se mêler mystérieusement. Ce phénomène se rencontre également sur d'autres rivières d'Amazonie et personne, à notre connaissance, n'explique clairement le pourquoi et le comment de cette énigme. Autre curiosité : l'eau boueuse est parfaitement calme, en surface c'est un miroir, alors que les eaux noires et limpides sont parcourues par de minuscules vaguelettes dansantes. Le vent n'est pourtant qu'un faible soupir mais il prend la surface liquide à "rebrousse poils" et, peut-être, suffit-il à lever cette agitation ? Nous pensons que la charge et la turbidité des eaux de l'Orénoque, plus lourdes et épaisses, ne peuvent s'animer et donnent ce contraste captivant.
Maintenant nous sommes entrés sur le Caroni et venons mouiller un peu en aval du grand quai des minéraliers, dans une petite anse minuscule. Elle nous semble très accueillante car posée en bordure d'une prairie garnie de joncs et de nénuphars. Et puis elle est parfaitement située à moins de cent mètres des bâtiments portuaires de la capitania. Un peu de repos nous ferait également grand bien.
Après dix-sept jours de navigation fluviale nous atteignons la première étape de notre périple, certains d'avoir surmonté les plus gros obstacles de l'expédition. Contents et satisfaits de notre prouesse, nous serions presque tentés de répéter la célèbre formule du grand César annonçant sa victoire sur Pharnace, roi du Bosphore :
" Veni, vidi, vici ". Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu !
Mais nous n'osons pas. La sagesse nous murmure de temporiser... Alors attendons. Nous devons aussi faire le plein de gasoil... Nous avons parcouru plus de cinq cents milles en surface et notre réserve est pratiquement épuisée. Mais dans un pays producteur "d'or noir", c'est une plaisanterie de faire le plein de ce précieux liquide... Du moins le croit-on. Nous sommes quand même étonnés de ne pas voir de station ni de pompe le long des quais...
Et l'on s'enquiert près des autorités pour cette banale opération... C'est à ce moment précis que commencent les véritables difficultés de l'expédition Orénoque : il n'y a pas une seule goutte de ce carburant dans tout l'état de Bolivar !
- Tous les moteurs fonctionnent à l'essence ici... Même les trackers de 800 CV. qui sillonnent les pistes... Tous !
C'est le capitaine du port en personne qui nous fait cette réponse en retour à notre ridicule question.
Nous sommes sidérés !
C'est vraiment la tuile imprévue..., imprévisible de surcroît.
Nous sommes coincés ici par manque de pétrole alors qu'il coule à flots partout... On ne peut pas faire deux kilomètres en dehors de la ville sans croiser ces énormes pipe-lines qui alimentent les raffineries de leur précieuse "huile de pierre"... Les mots nous manquent pour exprimer notre étonnement, notre désarroi. Nous voici perplexes, implorant les Dieux, consultant les Oracles, suppliant la pythonisse d'Endor, mère des prophétesses, pour que s'entrouvre à nos yeux le miracle de la délivrance... Nous aurions possédé un pendule que nous en eussions interrogé - si vous me permettez ce solécisme - sa puissance divinatoire plus rapidement que ne l'eût fait un radiesthésiste. Bien sûr, le tout effectué sur le ton comminatoire du juge voulant connaître le nom de l'assassin avant même le crime commis.
Dans quelle sorte de cache se terre donc la réserve de gasoil dont nous avons tant besoin ?
Nous nous attardons sur le quai, flânant et interrogeant toute la gent laborieuse passant à portée de voix. A force de palabres et de lamentations venant de tout l'équipage de Kerguelen, un espoir va forcément apparaître... C'est ça la chance finalement : il faut d'abord la cultiver. Pour cela il faut aussi semer ; alors semons. Elle finit par arriver la suerte : c'est la récolte. La réponse nous est donnée par l'un des grutiers du port...
- Cette fin de semaine un cargo hollandais est attendu à ce quai. Il vient charger 6500 tonnes de minerai de fer. Trois remorqueurs doivent l'accompagner pour sa manœuvre dont l'un d'eux, le Cayo Sal, fonctionne au gazole !
Voilà ce que nous dit ce brave grutier et nous l'aurions embrassé pour une allégation aussi encourageante. Nous l'avons notre carburant, enfin presque... Il suffira d'en acheter un peu au remorqueur et le tour sera joué ! Nos yeux se mettent à pétiller de joie. La démarche n'est pas très "ordinaire" pour se procurer du gasoil dans ce coin de l'Amérique, mais c'est quand même "super"... Bref, si le jeu de mot est facile, la tâche, elle, ne l'est pas. Nous allons très vite déchanter, mais pour le moment, nous n'en savons rien encore.
Toute la famille se précipite à la capitainerie. C'est l'un des adjoints du "big boss" qui nous reçoit. Ecoutant d'une oreille distraite l'histoire du Cayo Sal, il réagit brusquement lorsque nous parlons d'en acheter un peu ! On se demande quelle mouche l'a piquée tout à coup !
- Acheter du gasõleo...? Ah non, ce n'est pas possible, ça ! On ne peut pas vendre du gazole pompé dans les bateaux de l'Etat...! C'est formellement interdit...! Impossible...! Prohibido... Completamente iligitimo... Ilegal... !
Même un âne, pourvu qu'il soit d'origine latine comprendrait ses tristes mots. Non seulement, le bougre nous fauche l'herbe sous les pieds, mais en plus, vu l'intonation de ses affirmations, il nous coupe le sifflet ! Décapités par sa réponse, on ne peut même plus en avaler notre salive. Le moral tombe vers le zéro absolu : il n'y a plus un seul électron qui gravite dans nos cervelles.
Pendant ce temps, le personnel de la capitania , intrigué par le ton élevé de cette conversation, s'est amassé dans le hall. Sortant du bureau, nous nous retrouvons face au groupe qui a suivi manifestement toute l'histoire. Cette fois un deuxième adjoint, un peu moins soudard et un peu plus tourné vers le "yin" ( passivité et réflexion ) que son collègue, tente directement en direction du grand chef :
- On pourrait, à la rigueur, demander une autorisation aux Douanes...? Ou bien à la Recette Fédérale...?
Et le capitan, sortit d'on ne sait où..., de répondre aussitôt :
- Claro que si, la aduana puede ser... Evidemment, peut-être... Elle est bien la seule qui pourrait faire quelque chose. Nous ne garantissons rien, mais vous pouvez essayer... Nous sommes vraiment désolés, mais tout ce qui touche la Fédérale est très strict...
Nous n'écoutons plus, l'attention nous lâche... Pourtant nous entendons encore notre premier adjoint, le "yang" (mouvement), grommeler toutes sortes de négations dans son langage guerrier... Il faut "po-si-ti-ver", me répétais-je en serrant les quenottes, po-si-ti-vons ! Devant nos mines déconfites, nous sentons une profonde tristesse planer dans la oficina (le bureau) et atteindre également les membres de l'assemblée. Un ange passe... Nous n'avons pas le loisir de voir s'il porte une casquette de pompiste ou pas. A nouveau, s'enchaînent palabres, lamentations, réflexions, discussions ...et sonne bientôt l'heure du déjeuner, c'est l'almuerzo. Tout le monde se quitte en nous promettant d'arranger les choses. On ne demande qu'à les croire, mais obtenir des autorisations exceptionnelles, c'est un autre chapitre…
Le week-end montre sa nonchalance dominicale et, miracle, le minéralier battant pavillon néerlandais se pointe, flanqué de ses trois chiens de garde : les remorqueurs. Aussitôt nous fouillons les colliers, enfin ...les pavois, à la recherche des noms des toutous …je veux dire des bateaux ! Oui, le "Cayo Sal" est bien là parmi eux, c'est le plus gros. Nos visages s'illuminent en le regardant manœuvrer, l'espoir renaît... Nous le tenons presque en laisse notre compagnon, il s'appelle Diesel. Elle est là "notre" réserve de gazole, tout près de nous. C'est bien la première fois que l'on s'intéresse de si près à cet ingénieur allemand qui inventa, sous Dreyfus, le moteur à combustion interne par auto-allumage du gasoil pulvérisé sous pression. Ce fût une révolution sur le plan technique.
A la première heure d'ouverture des bureaux, le lundi matin, nous voici de nouveau à la capitainerie, devant les autorités, en quête de notre précieux chargement...
Il nous faudra passer toute la journée en négociations, tractations, ratifications, confirmations, approbations, le tout enveloppé de préliminaires, consentements, diplomatie, allégeance... Le ministre de l'industrie en personne a dû être sollicité... Mieux, je suis certain que ce fût le premier acte signé, parafé officiellement, au mandat du président Jaime Lusinchi qui vient juste d'être élu à la tête de la nation. Ce jour-là, nous étions au PK 339,7. Je le sais : c'est écrit au livre de bord ! N'ayons pas peur de cette noble facture, rien n'échappe à l'Histoire. Il nous faudra, disais-je donc, patienter toute la journée avant de pouvoir enfin obtenir le feu vert nous permettant de venir à couple du remolcador .
Nous sommes amarrés au Cayo Sal.
Nous siphonnons goulûment 200 litres de gazole que nous paierons en dollars et au prix fort !... Mais, ne nous plaignons pas, nous avons du pétrole...
Alors les idées... comme qui dirait...
La joie, la vraie, revient chez les Kerguelen. Notre fidèle et indispensable serviteur auxiliaire peut continuer à s'alimenter, sa réserve de "nourriture" est pleine. La route peut maintenant se poursuivre. Nous avons une pensée particulière pour notre Jules (l'illustre chef romain) car si nous avons vaincu, nous aussi, les obstacles sont loin d'être tous derrière nous... Il faut encore "monter" sur la rivière Caroni et cela ne sera pas une mince affaire à priori !
En effet, juste en amont du dernier quai de la Ferromineral, un étranglement comprime la rivière, entre deux éperons rocheux hauts d'environ cent mètres. Les tombants des falaises, accores, plongent à pic dans le rio en se rejoignant sous la surface, créant ainsi une véritable "marche". Une pente d'eau trahit cette estacade naturelle et invisible au beau milieu de la rivière. Il nous faudra vaincre ce genre de déversoir qui engendre des courants de huit à dix nœuds et des tourbillons impressionnants, comme ceux qui naissent à l'arrière des piles de pont. Si l'on extrapole la situation, ce paysage est exactement le passage du Bosphore vu de la Corne d'Or, mais en modèle réduit ! Le risque est sévère, attention à ne pas chuter de tourbillon en écueil, de Charybde en Scylla...
En plus, seconde difficulté qui vient s'ajouter à la première, il y a une ligne électrique haute tension traversant la rivière entre les deux promontoires, au même endroit. Celle-ci nous chagrine moins cependant. Elle décrit bien un immense arc de cercle dont le point le plus bas est situé au milieu du passage, mais elle traverse un peu en retrait de la "marche". Nous devrions donc pouvoir passer, semble t-il...
Nouvelle interrogation vers les autorités maritimes des lieux. Ils vont certainement finir par nous classer dans la catégorie des emmerdeurs, pensent-on : on n'arrête pas de les interroger... Surprise, personne ne peut nous préciser la hauteur des fils au-dessus des flots. J'évalue à vingt, vingt-cinq mètres maximum la hauteur de garde dans le passage, cela devrait suffire. Antennes comprises, le haut du mât culmine seulement à quinze mètres au-dessus de l'eau, la marge est faible, mais ça devrait passer... Après réflexion, dans le doute, il faut en venir aux instruments.
Le sextant sort de sa boite feutrée. J'effectue un relevé puis, en triturant les fonctions tangentes de la trigonométrie sphérique et les formules tenues secrètes par Pythagore... (forcement, puisqu'il n'a laissé aucune œuvre écrite !), j'en déduis donc que la distance est de 21,50 mètres. Je vous fais grâce des millimètres, sinon il faut tenir compte de la hauteur des vaguelettes, du taux d'hygrométrie ambiant, de la température au sol, de la vitesse et direction du vent, du point de rosée, de la pression statique et du nombre d'hirondelles posées sur le fil à l'instant de la visée... dont leur poids dépend lui-même de leur sexe et de la quantité de moustiques qu'elles ont avalés... Vous voyez bien, il faut évincer les millimètres…! Inutile de vous dire, mais je le dis quand même, les marineros du port qui sont présents autour de nous, sont abasourdis par notre méthode visuelle de mesure et nos calculs. Car eux pensaient aller se pendre aux câbles, munis d'une bobine de "filoche à plombette"...
Grrzzz... grrzzz... grrzzz...
Mais non, rassurez-vous, ils avaient aussi prévu de couper la "sauce" avant de grimper là-haut... Dans ce cas, leur fis-je remarquer, désinvolte, n'aurait-il pas fallu calculer la flèche supplémentaire due au poids du géomètre contorsionniste...?
- Ah...? fait l'un...Por que ?
- Eh...! fait un autre, Por supuesto que si ...!
Ce détail leur coupa la chique, au point de leur en ôter l'envie de monter.
Les papiers sont enfin en règle, nous avons complété les provisions du bord et nous voici au pied de la muraille liquide pour tenter le passage dans ce goulet rugissant. Nous avons fait un petit nettoyage de l'hélice et de la carène : un chouia de vitesse supplémentaire n'est pas inutile dans ce genre de situation, n'est ce pas ? Le moteur est à bonne température, fin prêt à cracher tous ses chevaux-vapeur pour venir à bout de cette marche...
Nous nous lançons…
Les premiers tourbillons passés, le courant se renforce et nous faisons presque du sur-place à sept nœuds dans le milieu de la passe. Le sondeur affiche quinze mètres de fond, pas d'inquiétude de ce côté-là. L'instant est tendu mais très lentement Kerguelen gravit cette pente d'eau noire et bouillonnante... Nous crions victoire, l'intumescence passe derrière nous... Le bateau monte, accélère, c'est gagné...!
- Mais, au fait, il y a la ligne... la ligne haute tension... zut, vite...
Absorbés par les flots, on allait complètement l'oublier celle-là... L'effet de perspective est terriblement trompeur, et d'un coup, au pied du mur, le doute naît. Je monte quatre à quatre les étriers du grand mât, je préfère jeter un œil de face, à hauteur de situation... Du haut de mon perchoir, l'inquiétude me gagne davantage encore. Il reste moins de cent mètres à parcourir avant la ligne et j'ai la nette sensation que le mât ne passera pas... ou bien trop juste ! La ligne est sous tension, les intensités misent en "jeu", sont phénoménales et cela n'a rien d'un jeu, justement. Nous sommes en train de nous attacher nous-mêmes l'épée de Damoclès avec un crin de cheval au-dessus de notre tête : ce fil qui approche... Peut-on prendre un tel risque ? Ce serait insensé, suicidaire... mortel sur un bateau en acier... Des frissons me parcourent l'échine. Pour l'instant, je ne veux rien dire à Cloclo, il faut voir de plus près encore... Mon pouls commence à me tambouriner les tempes... attends Rémy, attends encore... Puis au moment de tutoyer l'obstacle, on est à moins de dix mètres, j'éclate littéralement...
- Demi-tour Clo, ça ne passera pas !
J'ai osé crier, cela à été plus fort que moi. Par contre nous n'avons pas osé passer ! Peut-être qu'il serait resté les 3 ou 4 mètres résultant de nos calculs, peut-être...? Mais si la visée est fausse... peut-être pas aussi...!
Terriblement déçus, le rapide est avalé à toute allure cette fois. Nous retournons nous mouiller dans la petite anse bien calme parmi les ajoncs fleuris devant la capitainerie. Nous sommes consternés ...et ravis, nous avons au moins essayé.
Adios, Laguna del Guri. Adios, Salto Angel. Nous ne tenterons pas le diable qui vous protège, c'est en avionetta que nous irons vous visiter. Au fond c'est mieux ainsi...
Cela fait deux fois, sur le même lieu que tu essaies de nous dire que tu es une rivière inviolée...
Alors, sois fière, tu es et tu resteras le superbe Caroni, la rivière interdite...
Suite du livre... Chapitre 120...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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