Chapitre 120 - Les Yeux de la Tristesse
Chapitre 120
LES YEUX DE LA TRISTESSE
Passé l'épisode périlleux du Caroni, l'exploration sur le fleuve reprend et retrouve rapidement son allure routinière des premiers jours. Pourtant, à partir de maintenant, des sensations nouvelles se manifestent, la vallée de l'Orénoque se modifie...
Sur le plan topographique, le lit du rio se rétrécit en se creusant comme un canyon. D'après notre carte aérienne (toujours!), ce goulet devrait se poursuivre sur une vingtaine de kilomètres encore. Parfois le sondeur indique la présence de "puits" de plus de cent mètres de profondeur ! La moyenne tourne entre quarante et soixante mètres, cette particularité nous impressionne énormément. La vallée environnante aussi se resserre, elle devient encaissée, toujours couverte de forêt dense, mais dans laquelle surgissent des énormes blocs de rochers lisses et noirs. On dirait des galets gigantesques déposés sur la planète par un géant.
Dans l'eau trouble du fleuve, nous devinons également l'existence de ces blocs mystérieux... Ils font varier les fonds de vingt, trente, voire quarante mètres d'un seul coup en nous donnant de sacrées frayeurs ! Parfois de fortes turbulences, accompagnées de tourbillons, indiquent la présence de ces mastodontes à ras sous la surface. La navigation devient tendue, car notre sonar, bien que performant, est de faible puissance. Le faisceau est complètement perturbé par les remous, l'écran est envahi de parasites et ses indications deviennent alors inexploitables. Nous déclarons la zone "dangereuse" et redoublons de vigilance... C'est à vue, dans ces moments de "décrochage" du fond, que nous cherchons des indices sur la surface pour guider notre route... Dur Dur, la navigation sur le Haut Orénoque !
Nous sommes bien obligés de reconnaître que, d'un coup, nous venons de changer de registre. Ce qui avait été, jusqu'à l'embouchure du Caroni, une promenade extraordinaire, se transforme maintenant en véritable parcours du combattant, périlleux et risqué...
Un officier du port nous avait prévenus de ces dangers que représentaient les piedras gigantes , ces roches géantes, à partir de Puerto Ordaz. Mais, comme toujours, en bons têtus de gaulois et bretons que nous sommes, nous avons voulu vérifier cela par nous-mêmes... Et puis, soyons francs, je pensais que ces recommandations étaient follement exagérées. Elles ne le sont pas, il y a même quelque chose de mystique dans ces "cailloux"...
Une légende, qui nous a beaucoup étonné, raconte que les indigènes de cette région appellent ces rochers géants les "peñas serpientes", les pierres-serpents. Elles servaient, disaient les anciens, "à contenir la terre et empêcher les dieux de la vider de ses entrailles "...
Curieuse légende, troublante destinée !...
Nous nous sommes penchés sur nos atlas de géologie. Voici, résumé, ce qui est écrit en particulier sur le manteau terrestre...
"Les ophiolites (du grec ophis, serpent et lithos, pierre) sont les seules formations géologiques où l'on peut trouver actuellement des lambeaux de croûtes océaniques disparues... Elles sont très souvent associées aux gisements de nickel, fer, chrome et amiante...".
Cette analogie avec la légende indienne est plutôt troublante, vous ne trouvez pas ? Surtout quand on sait que la région est bourrée de mines de toutes sortes...
Nous aussi, nous découvrons ces pierres-serpents avec beaucoup d'étonnement, nous irons les toucher, avec circonspection, car elles sont sacrées pour les naturels de la vallée. Il est vrai que ce site géologique est très ancien, l'un des plus âgés du globe aux dires des spécialistes. Il est impossible de ne pas s'émouvoir aux pieds de ces gisants. Nous avons peut-être là, devant nos yeux, des morceaux de notre Pangée originelle... eux-mêmes vestiges de l'accrétion terrestre...?... Qui sait ?
Nous nous sentons poussière devant ces rocs éternels...
Un autre danger, latent en cette période de crue, nous guette également... Les mariniers l'ont aussi souligné : c'est l'extrême variation, souvent brutale, du niveau des eaux qui peut changer de vingt mètres en quelques heures ! C'est le cas en particulier dans les estrechos, comme celui où nous nous engageons en ce moment. La conjugaison des fortes pluies tropicales d'un côté et de la fonte des neiges de la Cordillère Orientale de l'autre, en est la cause. Le phénomène n'est pas rare. Dans ces conditions la navigation devient de plus en plus aventureuse... pour ne pas dire périlleuse, un peu trop même à notre goût. Parfois nous nous endormons le soir en nous demandant si, le lendemain matin, nous n'allons pas nous réveiller le bateau à sec, perché sur l'un de ces autels de pierre, comme une offrande aux Dieux de la Selva...!
Inutile de vous dire - mais je le fais quand même - que ces soucis commencent sérieusement à nous donner de l'urticaire cérébrale. Heureusement, de temps à autre, nous voyons passer des lanchas qui remontent l'Orénoque jusqu'à Puerto Ayacucho. Ces grosses barges, chargées plus que de raison, sont plus rapides que nous, mais leur présence nous rassure et nous redonne courage. Au moment de notre départ le patron de l'un de ces chalands nous avait proposés de nous prendre en remorque, évoquant lui aussi toutes les difficultés présentes... Ce coup de main n'était pas gratuit ! Il demandait en échange de ce "service" : 25000 bolivars (soit environ 800 dollars US)... Un petit luxe que nous ne pouvions nous offrir, évidemment. Au fond, de toutes manières, plus que le coût, c'était la manière qui ne nous convenait pas. On ne se voyait pas du tout, durant quatre jours (et nuits, on-line...) filer à dix nœuds enchaînés à une locomotive sans pouvoir profiter d'aucune halte dans cet endroit aussi singulier. De plus, nous avions vraiment cru que tous nos interlocuteurs avaient amplifié les dangers potentiels du Haut Orénoque...! Maintenant que nous sommes dedans, au cœur de l'action, nous reconnaissons que non. Aussi, nous décidons d'arrêter celle folle équipée le plus tôt possible. Poursuivre dans de telles conditions ne serait pas prudent. Le terminus sera Ciudad Bolivar, la capitale de l'état de Bolivar.
Toujours et encore ...ces monstres de rocs luisants, semés dans un océan de verdure. On dirait de petits pains briochés parsemés sur une moquette de salle à manger ...pour les pucerons que nous serions, vu ainsi, accrochés au lustre ! Certains de ces massifs tabulaires, aux formes sculpturales, mesurent jusqu'à 150 ou 200 mètres de longueur, pour une hauteur apparente de 50 ou 60 mètres au-dessus de la voûte forestière, et autant de large. Faute d'échelle de comparaison, il est très difficile de leur donner une réelle dimension et je pense que, fort probablement, nous les sous-estimons. Celui-ci fait penser à une carapace de tortue allongée, cet autre à un corps d'hippopotame endormi, celui-là encore à un dragon écrasé... Erodés et polies par les ères, ces formes titanesques seraient les vestiges naturels de l'ancienne vallée de l'Orénoque dont le niveau fluvial était plus élevé d'une centaine de mètres. Plus en amont sur le rio, près de Puerto Ayacucho, sur le Cerro Pintado ( la Colline Peinte - et pour cause!), nous verrons des gravures précolombiennes immenses creusées dans la roche à plus de 50 mètres au-dessus du sol. Pratiquement inaccessibles à l'homme sans un matériel sophistiqué, ou avec un hélicoptère (!), elles accréditent cette thèse hydrologique et la voie du peuplement sud-américain par cette vallée ancienne.
Après deux journées d'anxiété et de sueurs froides suivent deux autres plus clémentes, fort heureusement pour notre système nerveux. La dernière, jour même de notre arrivée à Ciudad Bolivar, nous croisons dans la matinée, et à notre grand étonnement, une quinzaine de bateaux à moteurs. Ce sont des day-cruisers rapides et, vu leur vitesse et leurs décorations publicitaires, nous pourrions imaginer qu'ils participent à une course. Mais dans un endroit pareil, aussi désert, cela nous paraît complètement insensé !
Une vedette accompagnatrice, fermant le passage de la horde pétaradante, nous contacte à la radio... Incroyable, il s'agit bien d'une course. C'est le rallye de descente motonautique de l'Orénoque qui se dispute chaque année, fin septembre, entre Puerto Ayacucho et Tucupita... Cela représente un challenge de 850 kilomètres répartis en cinq ou six étapes, où les seuls spectateurs, hormis les quelques curieux des départs et arrivées, sont les singes, les serpents, les perroquets et ...les arbres ! Que de supporters attentifs... Oh, il est vrai qu'il y a quand même trois ou quatre petites villes et quelques villages, mais tout le reste du parcours n'est que forêt, la grande forêt !
Nous venons mouiller au pied du superbe et unique pont sur l'Orénoque. C'est un ouvrage d'art magnifique, suspendu entre la coloniale "Citée de l'or et des mines" : Ciudad Bolivar, et la tranquille petite ville de Soledade dans l'état voisin de l'Anzoatégui. Point kilométrique 453,5. C'est la fin du voyage pour Kerguelen, nous croyons sincèrement qu'il a droit à un repos bien mérité...
La moitié du temps prévu pour cette expédition est déjà écoulée. Nous allons devoir poursuivre le périple en véhicule tout terrain et en avion si nous voulons atteindre Puerto Ayacucho dans les temps. Nous y attendons Nicole et Jack, sœur et beau-frère, tous deux dévoués, cœurs et âmes, à la médecine au pays des Yanomani.
Avant de partir, les autorités fédérales de la Gobernación, nous mettent en garde très sérieusement :
- Des expéditions entières ont déjà disparu dans ces régions, sans laisser de trace, aucune... Si l'on s'aventure seul sur le Haut Orénoque, c'est implicitement à ses risques et périls. Personne ne viendra à votre secours... A partir de cette zone, c'est le domaine exclusif des Indigènes, et ces territoires sont régis par des lois spéciales. Tout ce qui concerne les "Indiens" porte le sceau, du secret, de l'irrecevabilité !...
Nous voilà prévenus. Les fonctionnaires insistent une dernière fois. Ils nous conseillent de nous regroupés avec les convois de trakeros, des camions énormes attelés de deux ou trois remorques surchargées. Ils sillonnent les pistes de "tôles ondulées" de cette vaste région quasi inhabitée. La remarque s'applique aussi aux trois états voisins du Guaricos, de l'Apure et de l'Amazonas. Nous devrons redoubler de vigilance en touchant la frontière de la Colombie ! Tout le monde sait que cette voie est l'une des pistes de la drogue et des garimpeiros ... Tous nous recommandent la plus grande méfiance... Je dois dire qu'il y a de quoi annuler cette entreprise quand on écoute tout ce beau monde...
Notre bonne étoile brille-t-elle toujours devant nous ?
Oui, alors on y va !
Nous voici en "traker-convoi" sur les pas des Llaneros, les cow-boys de l'intérieur. Ils élèvent des bœufs et des chevaux dans des terres semi-arides ou bien, au contraire, marécageuses au moment des pluies. Les contrastes sont inattendus et étourdissants.
Voilà Caïcara, capitale des Llanos avec ses immensités sauvages dans lesquelles nous voyons des buffles d'eau, des jacarés (caïmans) et des capibaras (cabiais) côtoyer les animaux domestiques des estancias... C'est aussi la fin de l'étape routière. Le seul accès maintenant aux territoires d'Amazonas, à part les lanchas bien sûr, est la voie des airs...
Un "Icare" de la compagnie locale nous enlève de ce labyrinthe des Llanos et nous propulse jusqu'à l'aéroport de Puerto Ayacucho. Cette petite ville provinciale est la dernière plate-forme civilisée avant les immensités impénétrables de la Selva, arrière garde du Matto Grosso brésilien...
Nous comprenons très bien que pour les Indiens il n'y ait pas de limites, pas de frontières, pas de nations. Pour ces peuples, existent seulement le rio, la selva et la tribu. Chacune d'entre elles vit avec ses dieux, ses chefs, ses coutumes, ses lois, son dialecte, ses ambitions... Dans ces territoires inviolés et inexplorés pour la plupart, la nature s'est dotée d'un trait d'union ineffaçable et insoumis : la rivière. Une anomalie hydrographique fait même communiquer le Haut Orénoque à l'Amazone, par le biais d'un canal naturel, le Casiquiare. Par extension, et voies de conséquence (!), tous les pays d'Amérique du Sud ayant un affluent sur le bassin de l'Amazone se retrouvent ainsi reliés entre eux. C'est le cas de la Bolivie, du Brésil, de l'Equateur, du Pérou, de la Colombie, du Venezuela et du Guyana. Dans tous ces pays, les tribus indigènes sont nombreuses et singulières. La majorité d'entre elles ont conservé des coutumes ancestrales, ne vivant que dans la forêt, de la forêt et pour la forêt. Ces indiens ont une existence heureuse et paisible, à l'écart de la "civilisation". C'est le cas ici, sur le Haut Orénoque, des Guahibo, Arawak, Taruna, Pannar, Guahica, Tupi, Yanomani, Piaroa... Il y en a bien d'autres encore...
Pour certaines tribus, malheureusement, leurs tentatives d'intégration ne se font pas sans de graves dommages. Le contact avec le monde civilisé "des hommes de la lumière", comme ils nous appellent poétiquement, parfois fait des ravages. Parmi ces tribus, l'exemple des Piapoco...
Dans le grand périmètre de la ville de Puerto Ayacucho des villages artificiels ont été implantés afin de reloger ces malheureux chassés par la déforestation. L'exploitation des ressources naturelles telles que pétrole, gaz et minerai, étend son empire si vite que les naturels ne peuvent s'adapter. Inexorablement la forêt recule, mais les Indiens, eux, restent ! Le Pouvoir tente donc de les intégrer à la ville. Ce matin, avec Jack, nous partons en visite dans l'un de ces villages fantômes qui regroupent des familles indigènes Piapoco. Dans leur dialecte ce mot signifie toucan, c'est leur oiseau fétiche.
Les Indiens étant protégés par le gouvernement fédéral, le chef du village reçoit chaque mois une subvention qui est censée, en théorie, être redistribuée sous forme de "revenu minimum d'insertion" aux familles. En pratique, nul ne sait, ou ne veut savoir, ce qui se passe... En plus de la solde, une grosse camionnette tout terrain est affectée au village et doit permettre de les aider dans leurs travaux de la vie quotidienne. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, dit le proverbe... En réalité, la "bétaillère", comme la surnomment les coutumiers, sert uniquement aux hommes, pour se rendre à la ville. Distante de quelques kilomètres, ils y partent chaque jour comme un troupeau de moutons pour l'abattoir... La journée se passe à boire, traîner, jouer, se saouler jusqu'à plus soif, dépensant les subventions des familles en débauches et pacotilles inutiles... Les femmes, elles, courageuses et discrètes, partent à pied avant même le lever du jour, portant leurs bébés, traînant la marmaille, jusqu'au marché de la ville pour y gagner quelques bolivars. Elles vendent leurs galettes de cassave et des gâteaux de maïs ou de manioc. Ces femmes font pitié, elles ont maintenant une vie de misérable dans la ciudad, alors qu'elles avaient des places de Reine dans la selva...! Accablées, elles assistent impuissantes au déclin de leurs hommes et, par-là même, de leur communauté...
A l'intérieur du "village", toutes les maisonnettes, identiques, sont construites en dur et alignées au cordeau, comme les tombes d'un cimetière. Les familles sont supposées les achever, afin de les personnaliser, en utilisant la solde mensuelle. Mais rares sont celles qui deviennent des demeures dignes de ce nom. La plupart d'entre elles sont abandonnées, ou bien servent de dépotoirs. Ces mêmes familles tentent de survivre dans des cabanes faites de bric et de broc, complètement délabrées, mais construites dans la forêt, juste à coté ...ou plutôt dans ce qu'il en reste ! "Le vide de la civilisation nous fait peur", nous confie l'une des femmes pendant que Jack ausculte l'un de ses enfants. Transculturisés, ces gens ont perdu leur âme. Décimés par nos maladies, et les fléaux de notre "modernité", ils errent entre la ville, qui ne peut les intégrer, et la forêt qui ne peut plus les faire vivre...
Sur leurs visages aux regards vides, nous ne voyons que les yeux de la tristesse...
Ces cités deviennent des mouroirs pour un peuple issu de la forêt et qui ne pourra vivre que dans la forêt. Mais chaque jour, elle se meurt... Nous le constaterons également plus tard en Amazonie brésilienne.
La bonne volonté, les belles promesses électorales ne suffisent pas à redonner une terre patrie à ces hommes impuissants devant l'argent, devant les intérêts dits "économiques" mis en jeu dans ces régions...
L'emprise est colossale, monstrueuse, mais comment faire...?... Nous nous sentons coupables à travers notre société de consommation, mais pas impuissants ! Il faut arrêter de gaspiller ! Nos années de méditations post-soixante-huitardes doivent aboutir. Il faut recycler toute la matière extraite des entrailles de notre planète avant de nous retrouver sur une terre exsangue...
Nous avons pris l'exemple des Piapoco car nous l'avons vécu, mais il y en a bien d'autre, il suffit de se rappeler les Indiens d'Amérique du Nord... (à lire absolument : "Pleure Géronimo" de Forrest Carter ; également "Maudits Sauvages" de Bernard Clavel!). Si nous n'arrêtons pas notre boulimie expansionniste, c'est toute la communauté Sud Amérindienne qui suivra. Nous n'avons pas le droit… NOUS N'AVONS PAS LE DROIT !
Pour redonner une note d'optimisme à nos vacances, nous profitons de l'après-midi et d'un beau soleil pour aller admirer les rapides au-dessus de la ville : les "Raudales de Atures". Ce sont les tout premiers gros rapides qui interdisent la navigation fluviale sur l'Orénoque. Ce "barrage" naturel explique d'ailleurs l'origine de l'implantation de la mission d'Ayacucho en ce lieu.
Sur le bord des rapides, accroupis sur un rocher, un jeune Piaroa attend patiemment un poisson pour le flécher. Son immobilité est sculpturale, sa posture inhumaine, mais le résultat ne se fait pas attendre. Sous nos yeux étonnés, il tire un aïmara, cette espèce est le plus gros poisson d'eau douce vivant au monde. Celui-ci est de taille modeste mais assurera néanmoins le repas de toute la famille. Très satisfait de sa "chasse", il nous montre fièrement sa prise et nous invite à venir jusqu'au village voir son père qui est sculpteur. Jack, qui les connaît bien, me lance une œillade tout en ajoutant en sourdine...
- Pas bête le môme, primo il n'a pas à rentrer à pinces... Deuxio, un étranger, c'est toujours un client potentiel...!
Et roule, le quatre roues motrices...
Dans la churouatta, la maison commune, toute la famille travaille le bois. Depuis la grand-mère, qui sélectionne et écorce les branchettes, jusqu'au petit frère qui dispose les objets fraîchement peints et vernis près du feu pour les faire sécher... Chacun possède sa spécialité. Toutes les figurines, sculptées et assemblées dans du bois tendre, sont représentatives de la vie de la forêt. Tortue, caïman, toucan, perroquet, morphos, tapir, tamanoir, cabiai, tatou... Mais aussi, elles montrent la panoplie traditionnelle de la vie indigène : lances, arcs, flèches, éventail, vannerie, colliers et bracelets de cérémonies, la liste est inépuisable. Tous ces objets seront vendus aux rares touristes du marché local, et surtout livrés aux revendeurs des capitales. C'est une activité économique non négligeable pour ces pays.
Jack m'emmène avec lui pour sa tournée médicale hebdomadaire. C'est l'occasion de pénétrer plus en détail la vie des Piaroa. Et puis, en comparaison des Yanomani auxquels des ouvrages entiers ont été consacrés, c'est le moment de rendre hommage à une autre tribu tout aussi valeureuse...
Le groupe ethnique des Piaroa est assez peu étendu. D'origine Arawak, ils résident répartis dans le plateau des Guyanes et vivent par tribu de quarante à cinquante personnes environ. Comme pratiquement toutes les familles indigènes, ils cultivent sur abattis la banane légume, l'ananas, le manioc et le yucca. Leur grande spécialité, aux Piaroa, c'est la chasse à la sarbacane. Habiles tireurs, ils sont initiés depuis des siècles à l'utilisation des fléchettes empoisonnées au curare.
L'élaboration de ce poison est un rite complexe et secret dont chaque groupe préserve sa propre "recette"…
La base de cette mixture est constituée par le venin de la grenouille Sapo mélangé avec de la sève d'un arbuste de la famille du calebassier et de différentes lianes. Le tout est préparé avec du carnaïba, une poix faite de suif de palme extrêmement collante. Toute la finesse du résultat est dépendante, paraît-il, des dosages et du mode de préparation. L'aboutissement donne ce paralysant foudroyant dont tout individu a déjà entendu parlé : le curare. Ce produit a tant de valeur, à leurs yeux, qu'il leur sert de monnaie d'échange avec les tribus voisines...
Les fléchettes, très courtes : 25 à 30 centimètres environ, sont faites d'un éclat de bois très dur dont la pointe est enduite de ce miellat anesthésiant. Une fleur de coton, enroulée à l'autre extrémité de la flèche, assure l'étanchéité dans la sarbacane et la projection du dard qui, avec une précision phénoménale, peut atteindre une proie jusqu'à plus de soixante mètres. Mis à part le fusil, je crois sincèrement qu'il s'agit-là de l'arme la plus redoutable que l'être humain n'ait jamais inventé. Même le gros gibier, comme le tapir ou le buffle, était tué jadis par ce moyen de traque. Une fois partiellement paralysé par le curare, il devenait plus facile de le suivre et de l'achever ensuite d'un coup de lance. Mais cette coutume, dont la fabrication avait un caractère cérémonial, tend à disparaître de nos jours, au profit de l'arc traditionnel équipé de très longues flèches mortelles. L'introduction, dans ces régions, du fil de pêche en fibre polyamide doit être pour beaucoup dans cette dérive. Le fil de Nylon, matière manipulable à souhait, a eu vite fait de bousculer les coutumes.
Même au plus profond de la forêt, l'artificiel gagne !
C'est tous ensemble, cette fois, que nous partons ce matin avec Jack voir la montagne sacrée. La coutume Piaroa voulait que leurs morts soient offerts aux Dieux en cet endroit. Ni enterrés ni brûlés, ils étaient momifiés de façon naturelle.
Couchés sur une claie de bois et de lianes tressées, disposés en position fœtale et revêtus de leurs vêtements de cérémonie, les défunts reposent à jamais. Les corps se dessèchent, parfaitement conservés dans ces grottes naturelles, momifiés. Ils ont acquis un pouvoir de protection et le lieu est devenu "la montagne aux esprits" ! Par superstition, les familles des morts ne revenaient jamais sur les lieux de ces sépulcres...
De nos jours, chassée par le rouleau compresseur du législateur qui croit civiliser, cette tradition tend aussi à disparaître... Le Thèmis des temps modernes, en se cachant derrière son glaive et sa balance, impose et efface les croyances... Cette petite fille, que nous contemplons en ce moment, nous émeut beaucoup. Elle ne doit guère avoir plus de dix ans : l'âge de Moïse. Ses colliers de perles multicolores, ses habits brodés de plumes et de dents d'animaux nous impressionnent de beauté. Elle devait probablement être la fille d'un dignitaire...
Vu sous cet angle, la mort nous paraît être ...comment dire, plus noble, moins cruelle...?
Ces visites chez les Piaroa ont été riches d'enseignements extraordinaires... Les Piapoco, eux, nous ont apporté un lot d'amertume et de tristesse. Décidément, les tribus se suivent et ne se ressemblent pas !
Après deux semaines passées au cœur du pays Indien, nous repartons rejoindre Kerguelen. Lui nous attend bien sagement à la "Cité de l'or et des mines" : Ciudad Bolivar.
La descente de l'Orénoque ne nous prendra que quatre jours seulement, à la vitesse moyenne de dix nœuds ! Nous ferons même le "taxi boat", à partir de Curiapo, pour amener deux agents Fédéraux jusqu'à la station de San José de Amacuro. Ces deux militaires partaient à la relève de la garde qui assure une veille symbolique dans cette station de pilotage...
Ils siègent fièrement sur l'un des plus beaux sites naturels que nous n'ayons jamais visités à ce jour sur la planète : le delta de l'Orénoque.
Suite du livre... Chapitre 121...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
le 10/06/2006 à 10:36:48
le 20/07/2006 à 14:49:43
Ludovic - Paris, 6 ième.