Chapitre 122
LE GRAND PELERINAGE DES LUTHS
Le mois passé, mars, a été particulièrement magnifique. Nous sommes au milieu de l'été indien et nous espérons bien qu'avril sera identique car nous attendons une visite. Nous avons invité Vincent, petit cousin et filleul de Marie-Claude, qui nous vient de France, de Calais exactement. Il viendra pour un séjour de trois semaines parmi nous. Nous espérons donc avoir du beau temps pour lui faire découvrir la forêt amazonienne, notre forêt, avec ses extravagances, ses habitants mystérieux, ses animaux exceptionnels, sa flore insoupçonnée.
Depuis cinq années que nous la parcourons maintenant, nous nous étonnons de découvrir à chaque fois de nouvelles choses, toujours plus extraordinaires, plus belles. Résumé en quelques mots : on ne s'en lasse jamais !
A peine débarqué du jumbo-jet, après huit heures de vol, voici Vincent (12 ans) qui embarque à nouveau dans un avion. Nous lui avons fait la surprise de venir le chercher à Cayenne Rochambeau avec un appareil de l'aéro-club. C'est un Piper Challenger cette fois, beaucoup plus petit qu'un 747 certes, mais il permet autant, sinon mieux, de voir le "bas d'en haut". Vincent est un peu déphasé par le décalage horaire mais il n'en ouvre pas moins de grands yeux lorsque nous commençons à survoler la forêt dense. Elle ressemble à un océan de choux-fleurs, parsemé de clairières sur la côte. Celles-ci sont les savanes de Matiti.
Atterrissage à Kourou, au milieu du centre spatial guyanais, sous l'œil attentif et guerrier, mais toujours sympathique, des militaires de Toucan Radar qui veillent sur ce site hautement stratégique... Ce terrain d'aviation bien particulier est aussi mon lieu de travail.
Deux à trois jours de repos et de mise en condition sont nécessaires pour récupérer de la fatigue du voyage, s'acclimater à la chaleur, à l'humidité de ces latitudes équatoriales et aussi, bien sûr, découvrir la vie guyanaise !
Aujourd'hui, nous partons camper tout au Nord de la Guyane, près de l'embouchure du fleuve Maroni, frontière du Surinam, au village d'Aouara Kalimapo. C'est le domaine des indiens Galibi. De bons amis de Kourou, la famille François, sont originaires de ce village, et tous les enfants sont retournés pour les congés de Pâques, chez leur Papi qui est aussi le chef coutumier de la tribu. Ce sera pour nous l'occasion d'aller les saluer et de faire un peu plus connaissance en s'imprégnant de leur mode de vie, de leurs croyances, de leurs coutumes... Le peuple Galibi est la dernière souche des originaires Caraïbes. Ils ne sont plus que 400 environ aujourd'hui et sont malheureusement en voie d'extinction...
Chez nous, seul Moïse comprend et parle un peu le Taki Taki, leur dialecte. Mais les enfants serviront d'interprètes si cela s'avérait nécessaire, la plupart d'entre eux parlent le français, alors, pas d'inquiétude particulière à avoir...
Camper n'est pas tout à fait le mot juste car on nous a prêté un carbet non loin de la plage. C'est une petite cabane de branches et de palmes tressées. Cet habitat typique du peuple indien possède seulement deux cloisons latérales sur les faces exposées à la pluie et au vent dominant. Les autres cotés étant ouverts, ils garantissent une bonne ventilation et une jouissance totale de la nature environnante. Certains des carbets ont un pan de leur toiture qui descend jusqu'à toucher le sol, sans aucune cloison, ce qui procure les mêmes avantages mais dans un autre style ! Une véritable architecture, ancestrale mais simple et fonctionnelle, sans meuble, sans porte ni fenêtre... Pendant le jour, toute la place intérieure est disponible pour dresser à même le sol, sur des nattes, la table à manger, à travailler ou à jouer, suivant l'occasion. La nuit, ce séjour se transforme rapidement en dortoir. En un clin d'œil chacun attache son hamac entre les barres transversales du toit. La largeur de la maison est toujours calculée en fonction de cette utilisation. Accrochée sur l'armature du toit, une claie de bois tendre et léger sert de support aux ustensiles de cuisine et au matériel. Trouver plus simple comme habitation nous paraît impossible. C'est le rêve de toute ménagère.
La nuit venue, de bizarres bruits de grignotage nous indiquent que des abeilles charpentières sont à l'ouvrage dans la maison. Ces xylocopes d'un bleu métallique, aussi vif qu'un éclat de silicium, y ont élu domicile et creusent des galeries plus vite qu'une haveuse dans le tunnel sous la manche ! Elles font partie des "meubles", du décor.
Nous avons quand même apporté avec nous notre tente de montagne. Légère et très pratique, elle servira de réserve anti-moustiques et anti-fourmis : les deux plus dangereux ennemis de toute la jungle, paroles de connaisseur, je vous l'assure ! Et puis, c'est un peu aussi pour Vincent. Il faut un certain temps pour s'habituer à dormir dans un hamac. Nous-mêmes il nous a fallu maintes siestes, et quelques nuits, avant de trouver la position ad hoc de repos, presque fœtale, et acquérir aussi le réflexe anti-chute. La meilleure attitude de détente, dans ces couchages de toile ou de fibres végétales inventés par les Indiens Caraïbes, est de s'installer légèrement de biais. Puis recouvert de l'indispensable moustiquaire, cela vous met à l'abri de la vermine.
Notre visite ici, en cette période de l'année, n'est pas innocente. Nous sommes venus voir les tortues dont la saison de ponte vient de commencer. Quelque part, au large, commence le grand pèlerinage des luths...
Avec l'archipel d'Aldabran, située en face de la Tanzanie dans l'océan Indien, les plages des Hattes en Guyane Française sont les deux principaux lieux au monde où viennent pondre les tortues luths. Ce sont les plus grosses tortues marines existantes aujourd'hui. Les plus imposantes d'entre elles atteignent une longueur de 2,40 mètres pour le poids impressionnant de 600 kilos ! Ce sont des monstres venus tout droit de la préhistoire. Ces bêtes sont si étranges que personne ne sait d'où elles viennent, ni où elles vont une fois leur devoir de reproduction accompli... En mer, on ne les voit jamais ; un véritable mystère ces luths... Un ami pêcheur et breton, m'a assuré en avoir aperçu au large de la Vendée sur le plateau de Rochebonne... C'est le seul cas que l'on nous a rapporté...
En attendant le soir nous allons dire un bonjour aux amis, et visiter le village. Tous les enfants se retrouvent sur la plage, la plus grande et la plus belle de tout le littoral guyanais. Ils jouent dans une vieille pirogue.
Nous dînons tôt afin d'aller faire le guet dans les dunes dès la tombée de la nuit. La fraîcheur du soir, et les moustiques, nous obligent à enfiler nos survêtements que nous supportons étonnamment bien ! Armés de torches électriques étanches, flash et appareil photo en bandoulière, nous voici tous les cinq arpentant la grève.
- Celui qui aperçoit la première gagne une photo ...lançais-je aux garçons qui virevoltent autour de nous comme des mouches sur un pot de confiture...
L'attente nous paraît longue...
Anne s'est endormie contre moi, douillettement nichée dans son catouri. Quant à Vincent et Moïse, il y a belle lurette qu'ils ont disparu, courant en tous sens dans l'obscurité de la nuit...
Il est 21 heures, la nuit est déjà tombée depuis plus de deux heures, quand les garçons nous appellent : la première luth aborde enfin la plage ! Toute la famille se regroupe près d'elle. Nous sommes émus par ses râles, par les gémissements qu'elle pousse. Hors de l'eau sa masse l'étouffe, et pour vaincre son propre poids il lui faut produire un effort considérable.
Les luths sont des tortues particulières. Contrairement à ses cousines "vertes" ou bien "caouannes", qui elles, possèdent des écailles cornées, les luths sont recouvertes d'une épaisse peau de cuir bleutée, sombre, unie et lisse. Un très joli galuchat !
Nous contemplons, compatissant, sa lente progression sur le sable mouillé. Derrière elle une double trace en forme de "M", comme celles laissées par les roues crantées d'un scraper, marque sa reptation. Un bon quart d'heure, pas moins, lui est nécessaire pour gravir les quelques cinquante pas séparant la laisse de basse mer de la ligne des dunes. Après avoir tourné à droite, puis un peu à gauche, avancé encore un chouia, hésité une dernière fois, elle s'installe enfin, satisfaite de son choix ! Creusant délicatement le sable tiède de ses nageoires arrières, le nid prend forme. Il a vaguement l'allure d'un entonnoir dont le fond du puits atteint près d'un mètre sous la surface extérieure de la plage. Le diamètre est d'environ un empan.
Râlant et soufflant toujours bruyamment, ses yeux, habitués au milieu aquatique, pleurent sans cesse pour conserver leur humidité et se débarrasser du sable agressif. Nullement dérangée par notre présence, la ponte commence...
En silence, dans la lueur de nos lampes, nous regardons tous les cinq émerveillés l'accomplissement de sa destinée. C'est une belle leçon de chose de la vie, celle des luths.
Entre 40 et 60 œufs blancs, à la membrane molle mais solide - on jurerait de grosses balles de ping-pong - ont été déposés dans le trou. Après un petit temps de repos dame tortue s'évertue maintenant à le reboucher de ses quatre "pattes". Elle projette violemment le sable pardessus son dos, et, surpris, nous recevons notre part de la distribution. Elle s'avance un peu vers nous en faisant un demi-tour, et là les projections recommencent de plus belle. Une longue pause lui permet de reprendre son souffle. Puis le labourage recommence. Encore quelques écarts, quelques manœuvres de diversions et le camouflage continue. C'est le dernier acte. Après cette séance de "chasse-neige" tous azimuts, il est devenu impossible de positionner le nid…
Le soleil tropical et l'humidité du sol vont transformer les dunes en véritables incubateurs naturels d'où sortiront les bébés tortues, dans deux mois environ. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la nature n'abandonne pas ces petites graines de vie qui sont en train de germer. Si le soleil chauffe fortement, c'est à dire si la température maintenue dans les nids est supérieure ou égale à 30 ° centigrades, la couvaison va favoriser la naissance de femelles. Par conséquent, le nombre des reproductrices va augmenter. En revanche, si la saison est trop fraîche, ce sont les mâles qui seront favorisés à la naissance. La nature fait donc bien les choses en servant de régulateur aux populations de chéloniens.
Notre luth, son travail de maman accompli, reprend le chemin de la plage. Descendre est quand même plus facile cette fois ! Et puis elle disparaît dans les flots, comme l'ombre d'un nuage sur l'eau, furtive et silencieuse... Cette nuit là, rien que sur cette partie de la plage des Hattes, une bonne vingtaine de tortues luths seront venues pondre ! La saison va durer trois mois, jusqu'à juillet. Chaque nuit le scénario se reproduit, immuable...
C'est le grand pèlerinage des luths.
Dans cette frénésie pour la vie, malheureusement, des nids plus anciens sont mis à jour par les retournements successifs des dunes. La bande littorale est étroite, et les nouvelles arrivantes ne se posent pas de questions de "propriété"... Profitant des erreurs de ces dames, tout un monde d'affamés accoure, à l'affût de cette manne saisonnière. Les chiens errants, les urubus, les opossums, les coatis, les pians, les crabes, même les cochons sauvages sont au rendez-vous du coucher de lune dans le petit matin. Les oiseaux de mer, eux non plus, ne seront pas les derniers arrivants pour prélever leur part du butin...
Le nombre important d'œufs plus ou moins dévorés et desséchés au soleil le prouve, la perte est considérable. La nature est ainsi faite, cruelle mais complémentaire... La mort des uns assure la survie des autres... C'est le prix incontournable de l'équilibre écologique !
Il y a quelques années, sous l'égide du Muséum de Paris, l'écloserie artificielle Jacques Fretay a été créée ici même, à la Pointe des Hattes. Certaines associations de défense de la nature affirmaient alors que l'espèce des tortues luths était en voie de disparition... Après avoir œuvré pendant cinq années consécutives, sauvant ainsi la quasi-totalité des pontes, les spécialistes affirment que, à présent, ces tortues marines prolifèrent et ne nécessitent plus de protection particulière. C'est heureux pour ces pacifiques créatures qui se contentent d'engloutir les méduses et de brouter, hors de nos vues, les tendres herbiers des profondeurs marines. Nous reviendrons plusieurs nuits de suite observer ces animaux caparaçonnés gravir la pente des Hattes, comme des bulldozers. A chaque fois le spectacle sera émouvant...
De retour vers Kourou, à la hauteur de la rivière Organabo, nous sommes arrêtés sur la route, non pas par un serpent, ce serait banal, non, mais par un étrange animal qui traverse la chaussée au ralenti. Il rampe encore plus lentement qu'une tortue : c'est un singe paresseux ! Nous nous garons sur le bas-côté de la route et allons à sa rencontre. Comme toujours dans ces cas-là, les garçons arrivent les premiers sur place et veulent aussitôt prendre ce joli nounours dans leurs bras. Je les arrête net dans leur élan car il y a deux sortes de singes paresseux. L'un d'eux, le Unau, le plus grand de l'espèce, peut avoir un comportement dangereux. L'autre, le Aï est doux comme un agneau... Les deux races possèdent de puissantes griffes de six à huit centimètres de longueur, mais seul le Unau est connu pour être agressif. Les garçons acquiescent d'un regard attentif, toute la famille entoure cette curieuse bête qui rase le sol comme une araignée géante...
Pour les distinguer il y a un moyen, simple et efficace, c'est de repérer le nombre de doigts, ou plutôt de griffes, que comportent ses "mains". En effet, le Unau en possède deux, tandis que le Aï, généralement de plus petite taille aussi avec une robe plus grise et plus claire, en possède lui, trois ! Celui-ci en a ...impossible de compter. Il a les griffes repliées à l'intérieur des mains. De plus il semble avoir beaucoup de difficultés à marcher sur le sol dur... Sa démarche est rampante, son allure gauche, on devine du premier coup d'œil qu'il s'agit d'un animal ne vivant que dans les arbres...
- Il en a trois ! s'écrie Vincent.
- Oui - oui, il en a trois ! reprend Moïse.
Effectivement, je lui ai soulevé un bras et, dans sa main retournée, apparaissent trois griffes impressionnantes. Il s'agit bien d'un Aï ! Nous sommes rassurés, celui-ci est bien un "mouton paresseux", comme le surnomme les Guyanais à cause de sa robe cotonneuse... Je ramasse le nounours qui s'agrippe aussitôt à mes bras et là, surprise, nous découvrons une vilaine plaie sur le haut de son dos, presque sur le cou.
- Peut-être a-t-il été bousculé par une voiture ? suggère Marie-Claude.
C'est une possibilité, étant donné la lenteur de ces animaux, il n'est pas rare d'en trouver morts, hélas, sur toutes les pistes de l'Amazonie... En outre, de toute la jungle et c'est heureux pour lui, il est le seul animal (avec le cabiai !) que les Indiens ne chassent pas !
- Peut-être qu'il a été attaqué par un autre paresseux, expliquais-je aux garçons qui traitent déjà tous les chauffeurs de chauffards... Ou encore par une autre bête, c'est une proie facile à attraper, et les prédateurs ne manquent pas dans la forêt...
Toute la famille veut le prendre à tour de rôle dans ses bras et caresser cette mignonne frimousse, véritable peluche vivante. Il se laisse faire. Ce docile mammifère appartient à l'ordre des édentés mais, curieusement, il possède des dents ! Il est encore appelé Bradype dans le langage des scientifiques. Sa blessure nous ennuie beaucoup, car le relâcher ainsi dans la forêt, c'est pratiquement le condamner à une mort certaine. Je propose alors de le ramener à la maison pour le soigner, et de le remettre en liberté dès qu'il sera guéri.
L'assistance approuve à l'unanimité en sautant de joie. Nous voici de nouveau sur la route avec une mascotte en plus dans la famille !
Nous avons déjà une perruche à la maison. Elle s'appelle Pioupiou. Elle m'a été offerte l'année dernière par des enfants d'un village indiens de l'Oyapock, des jeunes Palikour, lors d'une mission chez eux. Pioupiou n'est pas un oiseau comme les autres. Elle vit en liberté à l'intérieur de la maison, portes et fenêtres grandes ouvertes. Elle est née comme cela, dans un carbet près de Ouanary et ne connaît pas la captivité. Pourtant Pioupiou possède quand même une cage qui, elle aussi, reste comme la maison : porte ouverte ! Croyez-moi, elle s'y réfugie dès qu'elle pressent le moindre danger. C'est un peu le monde à l'envers mais avec notre perruche "sauvage", il en est ainsi.
Elle prend ses repas avec nous en venant picorer sur le bord de nos assiettes. Mademoiselle mange de tout et boit toujours dans le verre de Nanou ravie de ce raffinement ! Il faut dire aussi que son verre est plus bas et plus large que les nôtres. Ceci explique cela, n'est-ce pas ? Pioupiou est espiègle, amusante, et gaie. Elle dort le plus souvent sur le sommet de sa cage, mais quelques fois également à l'intérieur où elle se sent plus tranquille. Surtout, elle y est à l'abri des regards vindicatifs des chats du quartier qu'elle craint par-dessus tout !
Un nouveau compagnon arrive. Les présentations sont faites ; il faut lui trouver un nom également... Un mot facile à prononcer pour Anne qui, elle, ne parle que par onomatopées...
Ce sera Kiki !
Ne connaissant pas grand chose à la vie intime des singes paresseux, je pars à Cayenne, au zoo de Baduel exactement, m'enquérir de tout ce qui sera utile pour notre Kiki : sa nourriture, sa vie courante, et les soins qui lui permettront un prompt rétablissement.
Le bébé paresseux naît les yeux ouverts, me dit-on chez monsieur Belony. Il commence à manger seul vers l'âge de deux mois et ne devient adulte qu'aux environs de deux ans. Kiki est une jeune femelle âgée entre 15 et 18 mois. Capturé jeune, cet animal s'habitue facilement à l'homme, son sens le plus développé est l'odorat, tout en étant un peu myope et un peu sourd...? (sic!) Il ne sentirait pas la douleur, paraît-il, ce dont je doute personnellement. Pour ceux qui l'adoptent, c'est un gentil compagnon, discret et tranquille. Vivant dans les petits arbres, sur le plan gastronomique, il affectionne particulièrement les jeunes pousses, les fleurs et les fruits, avec une faiblesse très marquée pour le cécropia. Le cécropia (parasolier, de son vrai nom) est un arbuste de lisières des savanes et des forêts, très répandu en Amazonie, il est également appelé "bois canon" en Guyane. Ne descendant sur le sol qu'une fois par semaine, ce qui explique son allure penaude sur le plancher des vaches, ce singe a besoin d'un petit trou d'eau pour faire ses besoins naturels. Une délicatesse étonnante et rare mais qui, paraît-il, est indispensable à cet animal pour sa santé ; nous ne manquerons pas de respecter cette coutume. Demoiselle Kiki aura son petit ...bidet !
Voilà ce que l'on a appris à Baduel. Nous connaissons à peu près tout ce qu'il faut savoir pour le quotidien, il ne manque plus que les soins.
- Comme pour les humains, nous dit un ami médecin à qui nous avons posé la question. Alors allons-y pour les antibiotiques à la dose nourrisson, ce n'est pas plus sorcier que cela.
Vincent profite pleinement de ses vacances guyanaises, tandis que Kiki, presque guérie, devient plus active ...enfin ...attentive conviendrait peut-être mieux comme terme. Deux semaines de pansements antibiotiques et quelques doses de vitamines ont eu raison de l'infection. Notre nounours maintenant se porte à merveille. Dans la maison, elle se sent chez elle, comme dans la forêt... Tous les soirs, en rentrant du boulot, de l'aérodrome du centre spatial, je passe par les savanes en faisant un petit crochet pour ramasser une poignée de feuilles de cécropia, le dessert préféré de madame. Elle aime aussi beaucoup les peaux de bananes, les épluchures de concombres et les restes de pommes ou d'ananas. Mais le fin du fin c'est encore, et surtout, le cécropia. Une passion partagée par certaines fourmis noires qui vivent exclusivement sur cet arbre. Cet engouement est si curieux que nous prend un jour l'envie d'y goûter, pour voir enfin ce qu'il y a de si bon là-dedans... Bof...! Rien qui ne mérite un tel enthousiasme, pour sûr !
Dans la maison, Kiki a élu domicile dans le salon de l'entrée, sur un fauteuil de rotin, au pied de ce que nous appelons pompeusement la bibliothèque. En réalité, cette "armoire à livres" n'est constituée que de trois simples étagères superposées et fixées directement au mur par des équerres. C'est le lieu de divertissement que notre paresseux a opté pour faire ses acrobaties nocturnes. Tous les matins la moitié des livres se retrouvent sur le sol, pendant que Demoiselle Kiki, pendue en boule dans le coin de la plus haute étagère, dort du sommeil du juste. Elle rêve, très satisfaite d'avoir lu, relu, et rangé ses ouvrages préférés ! Le procédé "anti-poussière" est garanti par la famille Kerguelen...!
Kiki est très propre. Elle fait ses petits besoins, le derrière trempé dans sa cuvette d'eau que nous lui laissons en permanence sous son fauteuil. La pause est burlesque, d'autant plus comique que le singe paresseux est l'un des rares animaux à pouvoir faire pivoter sa tête sur 360 degrés. Quand on la regarde se contorsionner ainsi on se demande parfois si elle ne va pas se "dévisser" ! Ce détail extrêmement curieux de son anatomie la fait classer, comme les fourmiliers, dans l'ordre très particulier des xénarthres.
Foncièrement calme, toujours câline, nous l'emmenons souvent en promenade avec nous sur la piste du Degrad Saramaka. Elle garde ainsi le contact avec la forêt, humant sans cesse les odeurs nouvelles de son environnement. Les enfants l'affectionnent particulièrement. Les jours de grandes pluies, ils préfèrent même jouer avec Kiki plutôt que de regarder la télévision. Elle aussi a compris d'ailleurs, lorsque Nanou commence à se cacher en l'appelant, elle se cache également en grimpant dans son arbre préféré : les étagères de la bibliothèque. Une histoire d'amour et de tendresse que nous, les gens dits "normaux", ne comprenons guère...
Vincent a repris l'avion en direction de la métropole, la tête pleine de souvenirs. Nous lui avons fait goûter les nombreuses spécialités culinaires de la forêt. Les fricassées sont le leitmotiv des "maîtres queux" guyanais. Ils savent vous mijoter les gibiers les plus inattendus : maïpouri, biche, cochon-bois, agouti, pakira, serpent, tatou, jaguar, caïman, hoco ou même du macaque si le cœur vous en dit. Tous ces mets exotiques, accompagnés d'onctueux haricots rouges, sont étonnamment délicieux. Pour clore le festin, nos Escoffiers tropicaux sauront vous trouver le dessert approprié, par exemple un sorbet corossol, si la pêche Melba de votre "auguste" cuistot ne vous convient pas ! Il n'en faut pas plus pour se sentir devenir, au retour d'une telle aventure, un véritable Crocodile Dundee...!
Les jours passent et se ressemblent... Oui, même sous l'équateur ou les tropiques, il en est ainsi !
Nous n'avons pas encore eu l'occasion de retourner vers Organabo et Kiki est toujours en notre compagnie. Les mois de mai et de juin ont été deux mois de déluge. Après tout c'est un peu normal en Guyane à cette saison. La Z.I.C. (Zone Intertropicale de Convergence), le fameux pot-au-noir des marins, stagne entre le Brésil et le Surinam durant cette période de l'année. Il faut lui donner le temps de passer, à cette coulée équatoriale d'évacuation, et de s'écarter vers le Nord. Elle se stabilise ensuite vers le dixième degré, au-dessus de l'océan, et là, elle ne gêne plus personne...
En attendant, ça dégouline..., nuit et jour.
Kiki en a profité pour se refaire une bonne santé. Quelques bonnes douches et shampoings ont donné un soyeux et de jolies couleurs à sa fourrure qui varie du brun clair au gris, avec une grande tache jaune cendré au milieu du dos. Les petits parasites et les algues microscopiques qu'elle portait ont aussi complètement disparu de sa toison. Maintenant, après des semaines de soins, elle est devenue la plus belle peluche que nous n'ayons jamais rêvé d'avoir, réellement !
Avec ce début de juillet, qui signe le retour de la belle saison, nous partons à nouveau vers les Hattes. Cette fois, ce n'est pas la ponte que nous retournons voir mais le résultat : la naissance des bébés tortues... Kiki nous accompagne.
Dans le petit matin frais et brumeux nous chassons les charognards et les chiens sauvages qui guettent les friandes petites carapaces, encore molles, qui surgissent du sable par dizaines. Elles grouillent et sautillent comme des petits jouets mécaniques, cherchant désespérément le milieu fluide qui les protégera. Mais ces bâtards de carnassiers sont impitoyables, ils les poursuivent jusque dans l'eau saumâtre de laquelle, d'un rapide coup de crocs ou de patte, ils les rejettent sur le sable. La scène nous fend le cœur. Nous nous sentons totalement impuissants devant ces meutes de chiens sauvages. Ils traînent en hordes autour des villages et sont une véritable plaie en Guyane, comme d'ailleurs sous toutes les latitudes tropicales...
Les pauvres petites "bêtes infernales du Tartare", comme les appelaient les Grecs dans la mythologie, ne font pas le poids non plus... Déjà le rapport pondéral entre les bébés et les adultes est totalement disproportionné : un pour dix mille !!! Soixante grammes pour les jeunes à la naissance, contre six cents kilos pour les adultes les plus grosses... Un défi de la nature ! Mais faut-il encore y arriver à l'âge adulte ! C'est là que se joue tout le drame. La route jusqu'au "monde du silence" est truffée d'embûches... Même une fois dans l'eau, loin du bord pour les plus chanceuses, ce sont les agressives frégates qui fondent sur elles de leurs vols lourds et macabres. Elles les surveillent de haut, et dans cette ultime attaque les pauvres petites tortues luths subissent encore de nombreuses pertes. Après un tableau aussi pessimiste, je n'ose vous parler des prédateurs marins, aux dents longues et pointues, qui sillonnent les rivages amazoniens...
Accrochée dans nos bras, Kiki assiste, elle aussi, à cette page émouvante de l'histoire des luths. C'est son dernier jour avec nous. Nous l'avons longuement expliqué aux enfants : elle doit retourner parmi les siens… Elle doit vivre dans la forêt… C'est son univers à elle.
Le soir, en rentrant vers Kourou, nous nous arrêtons à la hauteur de la rivière Organabo. Trois mois, pratiquement jour pour jour, après son adoption provisoire nous nous arrêtons au même endroit. Le cœur serré, les larmes aux yeux des petits comme des grands, nous contemplons une petite femelle singe paresseux qui regagne la grande forêt... Au ralenti, elle disparaît dans le rideau impénétrable des cécropias, aouaras, bois-diables, amarantes et autres arbres à palettes qui marquent le commencement des territoires de l'Inini. Le voyage parmi les hommes est arrivé à son terme.
Personne ne dit mot. L'émotion est trop grande.
Kiki aura beaucoup de choses à raconter à ses petits enfants, elle a même vécu, et aux toutes premières loges, le grand pèlerinage des luths...
Adieu Kiki, tous nos vœux de bonheur parmi les tiens...
Adieu joli nounours...
Tu ne sais pas à quel point tu nous manques déjà...!
Suite du livre... Chapitre 123...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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