Chapitre 125
LE BAIN DE MINUIT
Nous sommes en route pour la Guadeloupe...
Si nous avons choisi de faire une courte escale à Margarita c'est plus pour y saluer de vieux amis, Pierre et Josiane, navigateurs eux aussi, que pour y faire du tourisme.
De très nombreux visiteurs, un peu trop à notre goût, emplissent depuis ces dernières années les hôtels et les clubs de plage des îles de la côte vénézuélienne. Ce sont en majorité des canadiens et des américains. Le cours du Bolivar, la monnaie locale, ayant chuté brutalement, l'archipel de la Nueva Esparta est devenu le nouveau pôle d'attraction touristique des Caraïbes. Pourtant, si pour le porte-monnaie il est intéressant de passer ses vacances sur les îles vénézuéliennes, les îles des Antilles, françaises entre autres, offrent des paysages et des fonds marins d'une beauté bien supérieure. Mais le monde des tours opérateurs vend les îles du Venezuela... Les plaisanciers aussi cherchent les bons endroits. La Nueva Esparta ne fait pas spécialement partie de ceux-ci. De plus à Margarita, l'île principale, les bons mouillages sont peu nombreux et, par conséquent les choix de navigation assez limités.
Les voiliers se regroupent principalement dans la Bahia de Porlamar, baie bien protégée derrière la presqu'île d'El Morro. Deuxième et ultime abri, quand on se dirige vers l'Est, la jolie petite anse de Pampatar est toujours encombrée de pêcheurs au mouillage devant le pueblo , le village. C'est aussi le dernier port de sortie en quittant le Venezuela vers les Antilles.
Nous y effectuons donc nos formalités d'immigration et devons "habiliter" le préposé aux douanes, c'est le terme officiel, d'un pourboire de 100 dollars US ! Curieusement, ses bolivares (les "bolo") ne l'intéressent pas. Nous n'avons pas spécialement bien choisi notre jour, c'est vrai, puisque nous sommes samedi midi. Nous sommes en over-time. Mais si l'on ne veut pas attendre encore deux jours de plus pour récupérer nos précieux documents, il faut gratifier, enfin "habiliter". Alors habilitons !
Oh, nous avons bien essayé d'attendrir le gabelou, mais le morceau de violon que nous lui avons joué était sans doute mal choisi...! A moins que ce ne soit le papier de la partition qui ait eu un mauvais filigrane... Je pencherais volontiers pour ce deuxième mouvement, car à la vue du billet vert, le miracle s'accompli. Les coups de tampon pleuvent sur nos passeports, et tout s'arrange comme par un coup de... baguette ! (c'est pour rester dans le ton, mais je suis sûr que vous aviez déjà noté cette altération ). Ce genre de pratique nous déplaît énormément, mais ici, au pays de la "Petite Venise", il en est ainsi. Faute de recevoir un salaire décent, c'est le "client" qui s'acquitte des émoluments du fonctionnaire, et au bon vouloir de celui-ci. En plus, bien sûr, il ne faut pas oublier de payer son dû à l'Etat, sans doute pour les fournitures. L'encre coûte cher !... L'effigie de Benjamin Franklin fait des prodiges et intéresse au plus haut point notre brave adouanero beaucoup plus que ses propres Simon Bolivar. Conclusion : il vaut mieux être "inventeur du paratonnerre" que "libérateur du Venezuela et de la Nouvelle Grenade", même si l'on a son portrait affiché au milieu du bureau des douanes. C'est aussi la rançon de notre liberté !
Direction Los Testigos, groupe d'îlots vénézuéliens inhabités, sur la route de Grenade et de la Martinique, nos prochaines escales.
En partant le soir, deux grands bords en forme de Z, au près serré, devraient nous permettre un atterrissage de jour dans l'après-midi du lendemain. Il n'y a que soixante milles nautiques à parcourir en ligne droite, mais c'est en plein dans l'Est, en plein face à l'alizé.
A l'instant du départ le ciel décide de changer nos plans. Déjà faible pendant la journée, le vent tombe complètement. Il n'y a plus une ride sur l'eau. Alors le ronronnement du diesel remplace les soupirs d'Eole dans la voilure. Nous piquons tout droit dans la bonne direction, sur une mer plate qui ondule faiblement au rythme de la longue houle venue de l'Atlantique.
Le ciel est pur, les étoiles brillent de tout leur éclat, nous en profitons pour faire une leçon d'astronomie. Rien de tel qu'une mer d'huile et une nuit sans lune pour étaler sur le pont nos planisphères célestes, apprendre à localiser les grandes constellations du firmament. Fouiller cet univers fantastique de l'infiniment lointain, rivés à l'oculaire de nos puissantes jumelles, est un plaisir passionnel dont nous ne nous lasserons jamais... Après tout, il n'y a que 88 constellations à apprendre ! Le Grand ou le Petit Nuage de Magellan, ces deux galaxies les plus proches de la terre sont tellement mystérieuses...
Derrière nous s'estompe peu à peu la débauche de lumières éblouissantes des lampadaires de bord de mer. Ils font place aux timides lamparos des pêcheurs qui se dandinent au-dessus des embarcations à peine visibles. Et puis bientôt, plus rien, le noir céleste, le grand large, il ne reste que les espaces infinis de la mer Caraïbes. C'est là que nous nous sentons chez nous : c'est en quelque sorte notre cour de récréation. Chaque fois que nous partons en navigation au large, c'est comme si nous partions pour un grand week-end à la campagne... Cette impression est très bizarre d'ailleurs. Lorsqu'on apprend à naviguer, la terre rassure et lorsqu'elle disparaît, on se sent perdu... Eh bien quand l'expérience hauturière devient suffisante, c'est le contraire : au large vous vous sentez chez vous, rassuré, tandis que l'approche de la côte ne vous apporte qu'inquiétude...
La routine de la nuit s'installe. Le changement de quart est prévu toutes les trois heures. Tour d'horizon à l'affût des cargos ou des chalutiers, contrôle du pilote automatique et du Satnav, notification des événements, même les plus anodins, au livre de bord... Telles sont les occupations de "l'homme" de quart. Un travail assez passif, surtout lorsque la mer est calme et que l'on navigue au moteur, comme c'est le cas aujourd'hui. Dans ces circonstances il n'est pas interdit, et même pourquoi pas, plutôt recommandé, de s'octroyer quelques moments de repos, bien installé sur un matelas de plage dans le cockpit. Ces petites siestes éclair, de cinq ou dix minutes maximum, ont un pouvoir réparateur énorme et sont appréciables en équipage réduit, comme c'est notre cas !
Il est deux heures du matin, c'est mon deuxième quart...
Instinctivement je sors d'une demi somnolence, préoccupé soudain par les mouvements inhabituels du bateau et un grondement anormal du moteur... Le régime baisse. Le diesel nous donne l'impression de forcer comme si nous étions échoués sur un banc de vase... Un banc de vase ? Par près de mille mètres de profondeur ? C'est absurde !
Je balaye l'horizon d'un large coup d'œil... Rien ! Je descends à la table à cartes vérifier. C'est une certitude : il n'y a pas de hauts-fonds dans les parages. Je remonte donc aussitôt sur le pont munis de notre puissant phare halogène. Toujours paré pour la nuit, il est capable de percer les ténèbres à plus de deux kilomètres de distance. Le faisceau lumineux fait scintiller le plancton et les noctiluques de cent mille petites étoiles phosphorescentes. Et puis, là, stupeur !... A trois ou quatre cents mètres sur bâbord une embarcation fantôme surgit soudain du néant. Mesurant entre 7 et 8 mètres de long, ne possédant pas de cabine, elle dérive vers l'Ouest sans lumière et, apparemment, sans occupant... C'est peut-être une épave...?
Je continue d'éclairer les environs, rien d'autre. C'est en rapprochant le projecteur vers la carène de Kerguelen que je découvre la catastrophe... Sous le bateau, dans la lueur du phare, je distingue un immense filet. Nous le traînons avec difficulté, évidemment... Tout s'explique d'un coup !
Je réveille Marie-Claude en hâte, qui vient juste de s'endormir sans doute (c'est tout le "plaisir" des quarts de nuit !) et je balaye à nouveau les environs... Pas de flotteur, pas de bouée, pas une perche de repérage, rien sinon cette grande barque qui dérive et qui semble même se rapprocher vers notre sillage maintenant. Je ralentis l'allure du moteur et largue aussitôt le bras du pilote. Barre en main je tente de faire un demi-tour très court, sur notre erre. Il faut essayer d'éviter le reste du filet. Mais c'est déjà trop tard. En quelques petites secondes le drame se joue : la nappe se referme sur le bateau. La barre se bloque en butée, l'hélice happe le filet à son tour et le moteur cale au même instant. Plus rien... Un silence absolu revient sur l'océan...
Nous sommes pris au piège !
Particulièrement dangereuse, la pêche au filet dérivant est interdite dans tous les pays. Mais il n'y a pas de loi, pas de gardien sur les mers du globe… Pour l'instant nous voilà transformés en cabillaud, pris dans l'un de ces engins mortels, au beau milieu de la nuit et en pleine mer ! S'il y avait eu au moins un flotteur, avec une perche munie d'un fanion, sur une mer plate comme cette nuit, même sans lune, nous l'aurions vu à temps pour l'éviter. Mais là, rien de rien, pas même un lumignon sur la barcasse. Mais au fait : pas de lumière donc pas de pêcheurs ! Pas de pêcheurs ? Pas normal ! Peut-être s'est-il produit un accident sur ce lamparo , et le tout est parti à la dérive... La mer est pourtant grande, accrocher cette épave en passant, c'est vraiment un coup de malchance.
- Bon, soupirais-je, d'abord il faut se dégager de là. On s'occupera du bateau fantôme après...
Pendant que j'enfile ma veste de plongée Marie-Claude installe l'échelle de bain sur le franc-bord arrière. Me voici à l'eau, armé d'un couteau de cuisine et d'une lampe torche étanche. Commence alors, en apnée, la minutieuse et délicate découpe de la nappe... Nous avons bien un bloc de plongée à bord, et si je m'en équipais le travail serait certainement facilité. Mais les risques aussi seraient plus importants, car les mailles du filet sont aussi dangereuses pour le
plongeur que pour le poisson, et je refuse de jouer à la sardine. Même en simple combinaison, je ne suis pas rassuré du tout, nombreux sont les pêcheurs professionnels qui ont payé de leur vie l'emprise de ces pièges arachnéens.
Ce filet-ci doit bien faire, au droit, six ou sept mètres de hauteur. Il s'est entortillé partout du safran jusqu'au brion en passant par la quille et la cage d'hélice. Quant à sa longueur, impossible même de la deviner dans l'obscurité fluide qui m'entoure...
Je m'acharne avec tant de rage sur le Nylon que la lame du couteau se casse net entre mes mains, à ras du manche. J'ai bien un vieux poignard de plongée qui me serait bien utile pour cette sale besogne, mais impossible de remettre la main dessus. Marie-Claude a vidé complètement la soute à voiles à cet effet, sans résultat !
- Laisse tomber, lui dis-je entre deux apnées, de toutes manières il n'a pas été aiguisé depuis Mathusalem... Passe-moi plutôt les autres... "
Et de quatre !... Les couteaux de cuisine défilent et cassent les uns après les autres. Tout le service va y passer si ça continue ainsi. Si les Thiernois de la Durolle voyaient cela, crénom d'une pipe en bois, ils en perdraient leur fierté de couteliers séculaires. Il faut quand même avouer, à leur décharge, que ces couteaux "made in France - inox" ne datent pas d'hier. Ils étaient déjà en service pendant la construction de Kerguelen ! C'est dire si les pauvres "fait main, trempés Durolle" en ont vu de toutes les sauces et de toutes les vaisselles... (dites, les eaux de... ). L'eau de mer étant le milieu électrolytique le plus agressif qui soit, même les aciers les mieux élaborés y perdent leur immortalité, et la rouille, cette terrible lèpre, cette gale ferrugineuse, s'insinue irrémédiablement...
L'orin principal du filet est constitué d'un plus gros cordage qui, par échauffement, a littéralement fondu autour de l'arbre d'hélice ! Il forme avec la nappe un agglomérat de nouilles soudées avec lequel je dois batailler encore pendant près d'une heure. Pour en venir à bout, après le couteau numéro six, il a fallu passer à un calibre de taillanderie plus persuasif : le ciseau à bois.
Finalement c'est moi qui suis à bout, à bout de force !
Complètement épuisé, je remonte à bord en titubant, supportant à peine le poids quintuplé de mon corps. Toute la partie avant a recouvré sa liberté face au grand bleu, mais reste encore l'arrière et le safran à libérer... Clo me tend une demi tablette de chocolat que j'engouffre, tel un aspirateur à cabosses d'une plantation de cacao ivoirienne, d'un trait, glop !
Assis sur le coffre à cordages, je récupère. Tout à coup, surprise… Deux têtes ahuries émergent soudain de l'embarcation de pêche que nous traînons toujours à l'extrémité du filet. Déconcertés, ils n'ont pas du tout l'air de comprendre ce qui se passe autour d'eux...! Nos deux hommes se redressent complètement, bien réveillés maintenant, mais restent plantés là, tels deux acteurs de l'Aventure du Cinéma du Musée Grévin, abasourdis d'avoir fait une aussi grosse prise dans leur filet. Marie-Claude tente de les appeler, mais nous sommes trop éloignés et nous ne pouvons pas nous faire comprendre. Je replonge donc sous le bateau dégager le safran cette fois. Le sabot du gouvernail, rapporté, constitue lui aussi un très bon "appât" pour le filet. Le énième couteau nous libère enfin de ce guet-apens...
Le moteur a-t-il souffert...? Contact ! Non, il redémarre sans problème, une chance, ouf ! Nous pouvons enfin repartir, non sans avoir vivement suggéré à nos deux voisins, silhouettes de cire, impassibles, d'allumer une lampe sur la barcaza et de baliser également leur filet. Ils ne sont pas tout seul sur la mer Caraïbe, que diable !...
Ils n'ont peut-être rien entendu mais on ne peut pas prendre le risque de les approcher à nouveau, ce serait se jeter une nouvelle fois dans la gueule du loup... Nous reprenons, cap à l'Est, la direction de Los Testigos !
Nous les atteignons en fin d'après-midi, juste à l'heure où le vent revient, amenant aussi avec lui du très mauvais temps. Une onde tropicale forte, qui deviendra vite dépression puis tempête, va nous obliger à rester quatre jours à l'abri des îles, en attendant le retour du soleil.
Sur l'île principale, Terra Grande, quelques familles de pescaderos ont établi leur campement pour la saison. Ils utilisent ces îles comme plates-formes de départ pour leur flottille. Ils sont ravitaillés en vivres frais et en combustible par de plus gros bateaux qui viennent une fois par semaine de Carupano ou de Puerto la Cruz, les ports les plus proches sur la côte. Au voyage du retour, ces bateaux collecteront les poissons pêchés pendant la semaine, pour aller les vendre sur le continent.
De forts courants entre les îlets, sans doute créés par le raz-de-marée de tempête, nous empêchera toute tentative de chasse sous-marine. Mais nous irons échanger des cigarettes et du rhum aux pêcheurs, ravis de cette offre, contre des langoustes et du poisson, comme au bon vieux temps du troc.
Ces pêcheurs, que nous avons traité de tous les noms l'autre nuit, ne sont pas de mauvais bougres... Ce sont d'abord des gens de mer, ils font le plus difficile métier du monde, et la solidarité n'est pas un vain mot sur l'océan !
Allez, nous leur pardonnons cette baignade forcée, ce bain de minuit...
Une petite sieste, même à minuit, n'est pas interdite en Caraïbe, surtout pas à un pêcheur...
Hasta luego pescadores...
Hasta luego Amigos !
Suite du livre... Chapitre 126...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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