Chapitre 127
AMAZONE, LATITUDE ZERO
L'arrivée sur le plus grand fleuve du monde ne peut s'effectuer sans quelque émotion, même pour le navigateur le plus endurci ! Qui n'a pas lu un jour, en classe de géographie, vu dans un documentaire au cinéma, à la télévision, ou simplement entendu parlé de ce fleuve majestueux qu'est l'Amazone ? Ce nom résonne dans nos têtes comme le plus lointain souvenir de notre enfance...
Avec un débit de deux cent mille mètres cubes à la seconde, plus de cent fois celui du Rhône, il draine, dit-on, près du quart des eaux pluviales de la planète ! Ses eaux douces pénètrent de trois cents kilomètres l'intérieur de l'océan Atlantique avant de s'y mélanger. Véritable exutoire de la Cordillère des Andes, avec le Rio Parana en Argentine, il entraîne chaque semaine en mer 21 millions de tonnes de sédiments. C'est l'équivalent, en volume, d'une montagne de 600 mètres de hauteur qui vient encombrer les barrières détritiques de son embouchure…
Il n'est pas de dimension humaine !
Le vent est régulier, la mer peu agitée en ce moment. Nous n'avons donc pas de souci particulier à avoir pour l'atterrage dans son bras principal : le Canal do Norte.
Pourtant une certaine inquiétude nous gagne...
En effet, un phénomène particulier : le pororoca , semblable en France mais à moindre échelle au mascaret du Raz de Sein, peut rendre difficile pour les petits navires, voire dangereux ou même impossible, le passage de cette ligne de rencontre des eaux douces du fleuve avec le flux marin de marée montante. Surtout s'il y a conjonction de grandes marées et de mauvais temps !
Ce matin nous nous sommes longuement penchés sur nos cartes, tous les éléments de navigation en main, car il y a une énigme que nous n'arrivons pas à élucider. On a beau vérifier les derniers points de route avec les relevés satellites de la nuit, donc irréprochables de précision, nous n'avançons pas d'un mille. Il nous semble même que l'on fait du sur-place alors que le loch annonce en moyenne six nœuds. Il est vrai que les courants peuvent être forts, que le jusant est plus long que le flot, mais tout de même... On aimerait bien comprendre cette anomalie et passer cet endroit malsain, générateur du pororoca, le plus vite possible!
Pire encore, d'après le tracé que nous finissons par dessiner sur la carte Consol, nous avons décrit un cercle complet, vers l'arrière, de huit nautiques de diamètre dans les cinq dernières heures. Un comble ! Pour ne pas dire une absurdité étant donnée notre vitesse qui est constante depuis ces trois derniers jours. Cela voudrait dire que le courant descendant atteint par endroits la vitesse incroyable de huit ou neuf nœuds ! Il y a une subtilité qui nous échappe quelque part...
Nous décidons de nous rapprocher de la côte pour éviter ces veines de courant extrême, si veines il y a… Surtout en avoir le cœur net : vérifier enfin "de visu" si l'on fait bien de la marche avant ou arrière !
De plus, à cet endroit que nous visons, l'arrière de la pointe de l'île Curua qui porte le farol Marinheiro (le phare des marins), il y a un bon mouillage, le seul pratiquement de toute cette entrée Nord...
En fin d'après-midi nous découvrons enfin la bordure côtière de l'Amazone : c'est l'île Baïlique. Nous sommes beaucoup plus au Nord que prévu. Stupeur et malédiction ! Tonnerre de Brest ! Comme dirait le Capitaine Haddock, nous faisons de la marche arrière à quatre nœuds… Ce qui signifie que le courant atteint la vitesse épouvantable de dix à onze nœuds. Incroyable !
Ce n'est plus de l'eau, d'ailleurs, qui coule ici, près de la côte, c'est une bouillie ocre, chocolatée, que le vent n'arrive même plus à soulever en vaguelettes tellement elle est chargée d'alluvions... C'est un coulis rectiligne de boue.
Pour la nuit nous repartons, par sécurité, vers le large. Nous pensons qu'avec la marée montante le courant devrait nous propulser dans l'Amazone, cette fois à la vitesse grand V !... C'est sans compter sur l'obstacle, le redouté pororoca, notre petit doigt nous le chuchote inconsciemment...
Aux premières lueurs de l'aube, nous découvrons ce phénomène bizarre et permanent. Heureusement, en ce début de décembre, la zone du mascaret n'est pas étendue, mieux : il semble faible. Nous sommes en période de marée moyenne et il fait beau. Mais on imagine sans peine ce que donnerait du mauvais temps ajouté aux vives eaux… Le front de vagues, qui se forme d'un coup à la renverse de la marée, dressé à la verticale comme un heurtoir de chemin de fer, fait un bon mètre cinquante de hauteur. Ce n'est pas beaucoup, certes, mais déjà impressionnant. Il brise sans cesse, roule sur lui-même, ruant et crachant comme un haut-le-pied dans une gare de triage. Le grondement sourd de ce train (de vagues !) qui arrive par les trois-quarts arrière nous permet de manœuvrer à temps pour l'encaisser. Au passage il bouscule et éclabousse tout le bateau, jusque sur la grand-voile, d'une bouillasse épaisse et grasse qui ira se nicher même dans les coutures intérieures des vitres de la capote protégeant le cockpit ! Surpris, nous verrouillons étanche toutes les ouvertures du pont en catastrophe... (Voir Nota1 en bas).
Dans le quart d'heure qui suit le niveau des eaux monte à la vitesse vertigineuse d'un mètre à la minute, l'élévation totale pouvant atteindre douze mètres de hauteur. On imagine cette énergie potentielle qui n'attend que ses limites d'équilibre pour se libérer d'un coup, comme un bouchon de champagne sautant sous la pression...
L'estuaire Norte de l'Amazone est un véritable bief d'écluse, mais sans porte, sans mur, ne fonctionnant que par le jeu des marées et le truchement des murailles liquides aux densités et aux charges très différentes. Le changement de couleur des eaux, brutal et inattendu, le prouve, elles n'arrivent pas à se mélanger. Par manque de surface de contact sans doute, car la profondeur est en moyenne inférieure à dix mètres, mais aussi et peut-être surtout, les étendues à parcourir sont immenses.
Une navigation aux conditions plutôt périlleuses s'engage...
Tout ceci réuni explique les courants de dix nœuds, le déplacement incessant des bancs, les torrents de boue, les veines d'eau décolorée, le pororoca. En somme, c'est une sorte de tsunami perpétuel qui refoule tout sur son passage.
En 1984, lors d'un coup de vent particulièrement fort, une tapouille brésilienne qui effectuait le trajet Belem-Cayenne fut prise, à la suite d'une avarie de moteur, par le mascaret qui la propulsa violemment, avec ses 65 passagers, complètement au sec à plus de quatre cents mètres à l'intérieur des mangroves... Miraculeusement, il n'y eut que quelques blessés légers. Tous furent retrouvés deux semaines plus tard, épuisés mais vivants. C'est dire la puissance de ce capricieux phénomène maritime, le pororoca, qui signifierait dans le dialecte des Indiens Tupinambas, naturels des lieux, quelque chose comme "le ruban (ou la ceinture) qui gronde"…
Pendant la matinée, la remontée, qui atteint treize mille dans l'heure (soit 13 nœuds, pour parler vitesse) devient fantastique. Mais dès l'après-midi, avec le retour du jusant, la progression diminue très vite, puis s'arrête. Nous nous rapprochons de la berge pour tenter de mouiller sur une vasière au pied du phare de Punta do Ceu, mais les fonds, sans cesse balayés par les alluvions, ne tiennent pas. Kerguelen glisse sur l'impalpable glacis, comme un tapis de feuilles mortes emportées par le vent... Nous retournons à regret vers le lit du fleuve, il faut étaler sur place, s'appuyant au moteur dans les éventuels contre-courants, pour ne perdre que le minimum de terrain en attendant la marée suivante... C'est frustrant, mais il n'y a pas d'autre solution tant que l'estuaire n'est pas passé. Sept heures de lutte, de combat contre le géant, avant de pouvoir crier victoire !
Au milieu de la nuit, il est une heure du matin, nous arrivons derrière l'Ile de Curua où nous pensons trouver un vrai mouillage cette fois, et enfin pouvoir nous reposer après ces trois jours de veille ininterrompue... Effectivement, le fleuve plonge vers le Sud en faisant un large coude au coin duquel s'enfonce, à l'opposé, un canal peu profond bordé de vasières accueillantes, sans courant, ce qui nous rassure complètement...
L'ancre plonge, le temps s'arrête, dans l'air flotte le doux parfum des fleurs de la forêt, nous pouvons enfin dormir.
Nous sommes sur l'Amazone, la latitude ici, c'est : zéro !
Nous nous levons tard dans la matinée, réveillés en fanfare par le bruit s'amplifiant d'un train de tapouilles qui remontent le fleuve vers Macapa. Mais là, avant même d'avoir pu tourner les yeux en leur direction, nous nous rendons compte dans quel piège épouvantable nous nous sommes mis ! Partout autour du bateau, des souches d'arbres, des troncs enchevêtrés, envahissent le mouillage transformé en vasière. Après le retrait des eaux, le niveau a baissé de cinq bons mètres, mettant à nu un véritable dépotoir où viennent s'échouer, charriés par le fleuve, tous les déchets de la selva. Ici la majorité des bois, trop lourds pour flotter, coulent entre deux eaux et, emportés sous les flots, se déposent de vasières en vasières, au gré des vents, des courants et des marées.
Nous sommes dans un chaos indescriptible, dans un cimetière de troncs, de souches, de branches, un véritable cul-de-sac aux effluents de la forêt. Il reste à peine un mètre d'eau autour du bateau, la quille s'est plantée dans la vase molle, presque liquide. Ne pouvant rien faire avant le retour de la marée montante, nous regardons, en les saluant, les trois tapouilles qui passent près du bord à la queue leu leu. Pour une première expérience de l'Amazone, la leçon est amère...
Dès le début de l'après-midi nous récupérons le maximum de longueur sur la chaîne du mouillage et mettons le reste en tension sur le guindeau. Malheureusement, comme nous le craignions, la chaîne s'est prise dans les troncs immergés et le treuil cède d'un coup sous la traction extrême que nous lui infligeons. Les cliquets du plateau de freinage sont arrachés : c'est terminé pour lui maintenant. Nous ne pourrons plus compter que sur les winches pour sortir l'ancre de ce fatras invisible...
Plusieurs essais ne donnent strictement rien : ils font à peine la moitié de la puissance du guindeau. Il ne reste plus qu'à tenter une ultime solution, avant celle du désespoir qui sera de couper : la solution d'Archimède !
Nous amarrons la chaîne le plus court possible sur la bitte avant, et nous attendons que la montée de l'eau fasse le travail à notre place, et en douceur ! Utilisant le bon vieux principe : "Tout corps plongé dans un fluide...etc, etc..."
Nous attendons le résultat…
Notre patience est récompensée deux heures plus tard.
Euréka !!!... Entend-on sur la nef, à la gloire d'Archimède...
Nous réitérons le cri du plus grand savant de l'antiquité. Ce faisant, le voilier, qui commençait à piquer dangereusement du nez, se redresse d'un coup, arrachant de la fange un géant de la forêt sur lequel la chaîne s'était diablement entortillée. De gros moignons, des branches, émergent, puis un tronc énorme, cadavérique, apparaît.
Ne pouvant pas tronçonner l'arbre, et après avoir assuré l'ancre sur un winch, je suis obligé de scier quatre mètres de la chaîne pour libérer le reste du mouillage. L'étreinte cesse d'un coup et le monstre replonge dans l'onde, au ralenti. Ouf ! Voici l'ancre sur le pont après ce travail de titan. Malgré les risques encourus pendant toute cette manipulation acrobatique, je ne pouvais me résigner à abandonner cette grosse CQR, la meilleure ancre que nous ayons à bord. Elle est notre assurance vie.
La verge est tordue à trente degrés, il faut rabouter la chaîne coupée, mais nous avons sauvegardé la majeure partie de notre mouillage principal. Finalement nous sommes très contents de pouvoir nous tirer de ce mauvais pas à si bon compte. Contemplant le triste spectacle alentour, il nous tarde de "décamper". Comme il est trop tard pour reprendre la route, nous nous contentons de traverser le fleuve et nous allons mouiller en face, en amont du phare de Taïa, dans l'entrée d'un autre petit canal, le Bem-té-vi. Dans celui-ci, on en est certain car ce matin nous l'avons attentivement repéré à la jumelle, il n'y a rien sinon de magnifiques colonnes de joncs et de jacinthes fleuries qui tapissent ses rives.
Quel changement ! D'un sinistre cimetière sylvestre nous voici arrivés dans un jardin resplendissant...
Il faut apprendre à déceler les embûches du rio.
C'est en forgeant qu'on devient forgeron, paraît-il ?
Hé bien, c'est en mouillant qu'on devient moussaillon, assurément !
Après une semaine de courtes et distrayantes navigations, mettant à profit les marées montantes, nous touchons Macapa, capitale fédérale de l'Amapa. Nous sommes accueillis par un vieil ami de Guyane, Roger Fournet, maintenant agent consulaire de France pour ce territoire d'Amazonie. Il nous facilitera bien la vie pour effectuer les formalités d'entrées et les démarches administratives...
C'est notre premier séjour au Brésil et nous ne maîtrisons pas encore très bien la langue lusitaine, malgré nos cours intensifs de ces derniers mois. Cependant nous nous débrouillons bien et sommes assez contents de cette prise de contact directe. Ce ne sont pas les mots d'ailleurs qui vont nous surprendre, mais les chiffres !
Rendues très compliquées avec l'arrivée du nouveau cruzado, les opérations financières sont de véritables casse-tête chinois : trois monnaies ont cours en même temps sur le marché. L'ancien cruzeiro , valable encore deux mois, le novo cruzeiro, qui a enlevé trois zéros au millionnaire que nous avions cru devenir, puis le tout récent cruzado qui a encore ôté deux autres zéros aux prolétaires que nous devenons. Ça fait beaucoup de zéros tout cela, sans parler des noms qui se ressemblent pour des "zoreilles zétrangères"... Même les Brésiliens s'y perdent eux aussi, mais certains ne sont pas aussi naïfs qu'ils le laissent supposer...
Nous payons nos achats en récents cruzados, les commerçants nous rendent la monnaie en anciens cruzeiros. Ces mêmes gens le lendemain, nous les refusent en prétextant qu'ils n'ont plus cours... Nous découvrons alors le quotidien, le réel de ce Brésil profond, le désespoir d'un peuple survivant dans une exaction permanente, l'arnaque...
Nous surprenons les réalités d'un pays que l'on nous montre bien différent au travers de son carnaval et ses filles toutes nues, ses belles plages et ses fausses richesses… Mais la vie de tous les jours est bien loin de ce faste illusoire et pernicieux...
Le quotidien a pour visage ces enfants nus, sans rire, ils traînent plus qu'ils ne jouent dans les immondices. Ces femmes usées, sans âge, elles pensent plus qu'elles ne parlent derrière leurs étals. Ces hommes édentés, oisifs, sans idéal, boivent plus qu'ils n'ont soif devant leurs sempiternelles boîtes de bière. Nous, nous essayons de comprendre ceux que nous croisons, de les accepter comme ils sont, de les aider parfois aussi, modestement... Ce n'est pas facile, il y a tant de différences.
Devant la ville de Macapa, l'après-midi, le mouillage devient intenable. Tous les jours, sans exception, des orages éclatent vers quinze heures et nous maltraitent durant deux bonnes heures, amenant des vents très forts, jusqu'à plus de 50 nœuds sous les rafales. Les eaux du fleuve deviennent tumultueuses et clapoteuses à en rendre le mouillage très inconfortable. A tel point qu'il devient impossible de retourner à bord du bateau en milieu d'après-midi. J'ignore si le phénomène est cyclique ou bien persiste toute l'année, mais lors de notre passage il était très fréquent. À telle enseigne d'ailleurs qu'un dicton du coin précise, lorsque vous prenez rendez-vous pour l'après-midi : "Antes ô depois la trovoada ? ", littéralement : avant ou après l'orage ? Sans jamais vous donner d'heure, c'est inutile !...
Dès les vivres frais chargés et les pleins refaits, nous partons un peu plus en amont sur le fleuve, vers le port pétrolier de Santana, chercher un mouillage plus tranquille.
L'endroit que nous choisissons est banal, il fait face à un grand marécage bordé de bambous majestueux… Mais ses coordonnées polaires ne le sont pas : longitude 51°03 Ouest, latitude 00°00... On dit quoi dans ce cas là, Nord ou Sud ? Pour nous ce sera simplement : Amazone, latitude zéro... Nous sommes accrochés sur le fil invisible de l'équateur terrestre ! Au gré des marées le bateau vire, marée montante dans l'hémisphère Sud, marée descendante dans l'hémisphère Nord. Cela nous rappelle un certain voyage au pays des Quitos... (cf. Chap 123)
Une journée de repos, et la navigation reprend, fluviale.
Cette fois, nous quittons le canal Do Norte, bras principal, pour visiter les îles de l'archipel du Jurupari, domaines du grand delta de l'Amazone et des indiens Tupinambas. Lors de nos rencontres ils nous échangent volontiers de délicieuses petites crevettes roses contre des cigarettes ou, plus prisées, des boîtes de bière. Eh oui ! Le monde change, même sur l'Amazone ils sont fous de bière ces gens... La cerveja coule à flot, comme le fleuve...
Nous prévoyons de sortir de cet endroit magique qu'est le delta par le canal Sud, en longeant l'Ile de Marajo, grande à elle seule comme la Belgique ! Ce qui nous impressionne le plus ici, c'est l'immensité des paysages, la complexité de la forêt, l'anachronisme de ses habitants, les contrastes d'ombre et de lumière, les couleurs et les formes insensées, la rapidité de tous les changements. Tout en Amazonie est exubérant, grandiose, inattendu, instable, impalpable...
Durant la fin de la nuit et les premières heures de la matinée, un silence absolu envahit notre monde. Dans ces moments-là le bruit des tapouilles naviguant sur le fleuve s'entend à des kilomètres de distance. Il faut parfois attendre plus d'une heure avant de les apercevoir, et encore autant de temps pour les laisser passer... Nous sentons alors planer au-dessus de nos têtes un grand vide sidéral, l'attirance de l'apex, l'indescriptible mais émouvante source profonde de l'univers... C'est peut-être l'écho infiniment petit de nos origines ...ou la diffusion lointaine de notre destinée, qui sait ?
Plusieurs fois, toujours tôt le matin, nous avons ressenti cela, un vide intérieur intense et curieux, vraiment tenaillant, l'espace d'un instant... Sans vouloir s'étendre sur le sujet, je dirais simplement pour expliciter un peu plus ce sentiment que nous avions l'impression que nos "enveloppes corporelles énergétiques" se dilataient... Nous faisons partie de ceux qui ont touché du doigt "la lenteur dans le silence"... Malheureusement pour nous, ce siècle-ci est celui de la "rapidité dans le bruit"... Serions-nous arrivés trop tard ? Pour l'avenir de nos enfants nous aimerions pouvoir dire ...trop tôt ! Evidemment, en cette fin de XXièmesiècle, en nos décennies tonitruantes, nous avons tout faux! C'est d'ailleurs, peut-être, pour cela que nous avons "déraillé".../... Si vous n'avez rien pigé, ce n'est pas grave, mais essayez donc d'apprécier le chant d'un rossignol pendant un concert des Guns N'Roses à Bercy... Bref, quittons nos pandémoniums et revenons sur la planète nature, dans cet endroit magnifiquement vierge de décibel...
Le bras Sud de l'Amazone part plein Est (!), et nous suivons rigoureusement la ligne mythique de l'équateur. Maintenant ce sont les marées descendantes qui nous transportent en avalant le fleuve. Nous jetons l'ancre, le soir sur le point de tomber, dans l'entrée des petits iguarapés ou des arroios , les petits canaux, quelques fois de vraies rivières, entre les îlots, toujours tranquilles et accueillants...
Sans radar, nous nous faisons quelques frayeurs parfois, quand surgit la trovoada de l'après-midi, au moment même où nous entrons dans les petits "bras de mer" peu visibles et encombrés de hauts-fonds... Mais, après quatre semaines de ce régime fluvial, nous sommes devenus des initiés, et puis l'orage ne dure pas, il suffit d'attendre la fin du grain. Parfois il faut aussi revenir en arrière, contre le courant, pour retrouver l'abri, la trouée dans "l'enfer vert". Cette expression, typiquement journalistique, nous agace beaucoup. Car pour nous, qui commençons à connaître assez bien l'Amazonie, l'enfer serait plutôt couleur "béton"... Bref, ne nous égarons pas...
Le mouillage de ce soir ne sera pas comme d'habitude. Nous avons cherché sur la carte un endroit exceptionnellement tranquille, isolé, retiré et nous avons trouvé. Car le jour aussi est exceptionnel : demain c'est le 24 décembre, veille de Noël. Nous voulons donner rendez-vous ici au Père Noël. Anne, notre "bébé" de sept ans et demi, y croit beaucoup dans son petit monde à elle de trisomique ; nous le lui devons !
Nous sommes, cette fois encore, mouillés sur le trait de la carte, ce trait mythique de l'équateur terrestre.
Une dernière fois, pour ce Noël exceptionnel, c'est…
...l'Amazone, latitude : zéro.
Nota 1 : Une photo que je trouve extraordinaire et bien représentative de ce phénomène du pororoca... Prise par Bruno Domingos pour Reuters en Avril 2004 sur la Méarim River au Brésil...ici...
Suite du livre... Chapitre 128...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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