Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 129 - La Grande Misère du Sertao

Précédent... Chapitre 128...                                                                   

Suivant... Chapitre 130...


Chapitre 129


LA GRANDE MISERE DU SERTAO

 

 


     Que ce soit par terre ou par mer, on ne passe pas par hasard à São Luis do Maranhão, on y vient. On y vient parce que l'on a choisi de pénétrer dans la profonde baie de São Marcos, creusée par le Rio Mearim. Et, bien cachée dans un renfoncement de cette grande baie, on découvre alors la belle ville coloniale de São Luis.


     La province du Maranhão est une zone de transition entre la selva et le désert, entre l'étendue gorgée d'eau et de verdures exubérantes de l'Amazone, et le Sertão, aride plateau du Nord-Est brésilien, brûlé par le soleil et le vent.


     Les français ont fondé São Luis en 1616 et l'ont baptisée ainsi en l'honneur de leur juste roi Louis XIII. Ils ne s'étaient pas trompés quant au choix de cette région : accessible par mer mais bien dissimulée, chaude mais ventilée, arrosée mais plaisante, c'était une place forte idéale. A tel point, d'ailleurs, que bientôt les hollandais succèdent aux français, puis laissent eux-mêmes la place aux portugais... Tous les grands colonisateurs défilent ici en quête de nouvelles terres pour agrandir leurs royaumes. Et puis, São Luis fut aussi pendant fort longtemps la capitale des Bandeirantes , les aventuriers de toutes nationalités...


     Cette ville voit naître les racines de ce qui va devenir le peuple du grand Brésil d'aujourd'hui. Un dicton du Nordeste brésilien illustre, d'une manière quelque peu péjorative, mais bien réelle, l'histoire de cette culture multiraciale :

"Le Brésil c'est le paradis des indiens, le purgatoire des blancs et l'enfer des noirs." !


     Naturels indiens, esclaves noirs et colons blancs se sont intimement mêlés pour donner des sous-races très particulières. Ainsi sont nés les caboclos, métis de blanc et d'indien, les cafuzos, mélange noir et indien, et enfin les mulatos issus du mariage blanc et noir. Seules les grandes capitales régionales témoignent encore, de nos jours, de la genèse de cette communion de sang-mêlé, comme Belém pour les Indiens, Salvador pour les noirs, ou Rio De Janeiro pour les blancs.



     Afin de nous guider dans l'étroite passe d'accès au port de São Luis, Manuel, en marinier attentif, est venu nous chercher en youyou jusque dans le fleuve. Il représente le type même du Brasileiro au caractère indéfinissable et curieusement basané, résultat de ce métissage profond.


     Nous mouillons dans l'entrée de la ville, sorte d'avant port naturel protégé par la Punta do Areïa. Cette "pointe de sable" est bordée d'une longue et belle plage rectiligne.


     Tous les soirs, après le travail, des dizaines d'habitants de la favella voisine viennent pêcher le long de la plage. Deux par deux ils traînent un filet fin, sorte de poche tendue entre deux perches, pour ramasser les délicieuses camarãos , les crevettes, qui commencent à descendre des féconds marécages du Méarim. La saison débute et nous voulons, nous aussi, tenter notre chance...


     Nous achetons dans l'un des nombreux almacen naval tous les "ingrédients" nécessaires pour réaliser la réplique exacte d'un petit chalut breton. Aile, dos, ventre, ralingue, bourrelet, poche et panneaux, rien ne manque à ce chalut miniature. Nous l'amarrons derrière l'annexe qui servira de remorqueur !


     Les premiers traits, effectués à l'aide de notre petit moteur hors-bord de 2 CV, sont plus que prometteurs. Au premier coup de traîne nous sortons des crevettes, des crabes et même du poisson ! Le nettoyage de notre mystérieux engin de pêche provoque aussitôt un attroupement sur la plage. Tous nos "collègues" pêcheurs sont surpris par l'efficacité de notre système. Ils sont très curieux de découvrir comment une seule personne peut bien pêcher dix fois plus de crevettes qu'une paire de traçadeiros, et en deux fois moins de temps. Les curieux regardent de loin, les sceptiques s'approchent, et les incrédules tâtent et retournent les petits panneaux de bois lestés d'un morceau de chaîne et munis d'une drôle de fixation triangulaire. Tous essaient de comprendre pourquoi les crevettes, qu'ils ramassent eux à grand peine, se jettent si facilement dans ce rets...


     Dans la cohue, c'est avec plaisir que nous expliquons. Nous réalisons même une démonstration "au ralenti", près du bord, pour montrer comment travaillent les panneaux écarteurs... Certains ne s'attardent pas, finauds, ils ont pigé l'astuce... D'autres questionnent encore, s'amusent en regardant. Nous devenons très rapidement : "Os frances do veleiro preto". Nous avons pourtant précisé cent fois le nom du bateau, mais il leur est impossible de prononcer le "gue" de Kerguelen, alors nous serons plus simplement "les Français du bateau noir". Quelques jours plus tard, les redes frances do veleiro preto, les filets type "Kerguelen" font leur apparition sur les plages...


     Le chalut individuel breton est introduit dans la province du Maranhão !


     La pêche à la traîne s'active et les crevettes envahissent les tables de l'excellent restaurant Tia Maria qui, pour le week-end, étire ses terrasses jusque sur la plage. Sur cette même plage deux clubs nautiques, le Régatas Club et le Iate Club, affichent aussi complet en ces fins de semaines exubérantes de la préparation du carnaval.


     A São Luis, pourtant royaume du bateau à voile, il n'y a pas de port de plaisance. C'est que, ici, voile n'est pas synonyme de "plaisance". Les voiliers, puissants cotres en bois à voile aurique, servent au commerce, ou à la pêche. Les autres bateaux appartenant aux socios des clubs, une dizaine de petits catamarans, sont tirés jusqu'à la laisse de haute mer. Avec près de sept mètres de marnage il serait bien difficile, et peu rentable, de construire ici une marina. L'entretien en serait encore plus dément car les bancs de sable se déplacent sans cesse...


     Les samedi et dimanche après-midi une foule de jeunes envahie la plage et les clubs où différents groupes musicaux répètent pour le défilé. Chaque semaine ils deviennent plus nombreux, plus bruyants, plus costumés ...et la musique se transforme avec le week-end davantage en cacophonie ! Les nuits sont enivrées de lambadas amoureuses, de sambas endiablées. Dans le moindre petit bistroquet les radios scandent la chanson crée chaque année à l'occasion du carnaval. Elle se répète inlassablement jusque dans les favelas les plus misérables des mégalopoles. Pour maintenir la fébrile tension, la caïpirinha , le punch, coule à flots, quand ce n'est pas la bière, le whisky ou la vodka qui se mélangent au sempiternel coca!


     Très tôt le matin, parfois en fin de nuit, suivant l'heure de la marée, les pêcheurs citadins partent visiter leurs collègues du littoral, disséminés sur toute la côte du golfe. Dans leurs lourdes lanchas ils emportent du bois, des tôles, de l'outillage, des fûts de combustible, toutes sortes de matériaux et de matériels de pêche les plus divers… Ne sont jamais oubliées les incontournables montagnes de boîtes de jus, de bière, de guaranas ou d'alcool, qui font rire les hommes, pleurer les femmes et courir les enfants... Fruits, légumes et viandes séchées complètent le chargement...


     Quand ils reviennent, 24 heures plus tard, ils rapportent le poisson, les crevettes et l'artisanat local collectés dans toutes les communautés littorales. Quelques passagers font aussi partie du voyage retour. Ce sont le plus souvent des femmes enceintes, des enfants malades ou des pêcheurs éclopés qui viennent effectuer des soins à la ville. Quelques autres, plus rares, les bras chargés de dentelles et de vanneries, passent voir des amis ou de la famille, le temps d'une marée. Invariablement le déchargement se termine par les tonnes de galets qu'il faut sortir du fond de la cale. Emportés pour compenser le retour lège de ces voiliers sans quille, ils constituent un lest amovible et gratuit ! Les abords du port sont garnis de ces cairns dont nous avons enfin compris l'utilité.


     Ces pêcheurs sont de rudes et bons marins, c'est le métier de Manuel, le marinier attentif qui nous a accueillis ici. Ils gouvernent d'une main experte leurs pesantes embarcations aux lourdes voiles de coton rouge, mille fois rapiécées, contrant des courants de plus de six nœuds, déjouant les pièges des bancs de sable qui se déplacent sans cesse. Ces hommes nous offrent là le superbe spectacle de manœuvres "tout à la voile" !


     Nous quittons São Luis après six semaines d'un agréable séjour riche de rencontres et de découvertes. Nous traversons la baie pour effectuer une visite éclair à Alcantara, très ancienne ville coloniale aux azuleiros délavés. Nous y découvrons de majestueuses ruines, témoins d'une gloire disparue, qui font un contraste frappant avec les actuelles masures de torchis. La fange où s'ébrouent canards, cochons et enfants, a remplacé les jardins à la française des siècles passés... Et puis, anachronisme de notre vingtième siècle, un tout nouveau centre spatial brésilien est en construction à quelques pas de là. Il remet d'actualité ce site hautement historique mais oublié de tous.


Nous partons pour Fortaleza, capitale de la province du Céara.


     La navigation, dans du beau temps stable, et face au vent, se déroule en rasant les plages. C'est un long ruban sans fin de sables jaunes, ocres, oranges, blancs, qui borde toute cette partie désertique du Nordeste brésilien. Vous savez, ces sables aux incroyables nuances du blanc au noir, en passant par l'arc-en-ciel, avec lequel on fait des dessins dans de petites bouteilles, eh bien, c'est de là qu'ils proviennent !


     Le profil très doux du plateau continental nous permet de saluer les villages qui se dévoilent les uns après les autres... Un bord à toucher la terre, en longeant la côte, pendant le jour, un bord vers le large à toucher le ciel pour la nuit. Le rythme allait friser la monotonie s'il n'y avait eu quelques pièges, que nous découvrons bientôt...


     Un midi, nous déjeunons tranquillement dans le cockpit pour profiter du paysage qui défile, tout proche, à moins d'un mille, quand soudain la quille du bateau heurte quelque chose d'invisible. Nous ne voyons rien, ni dans l'eau ni hors de l'eau, et la carte ne signale pas de haut-fond dans les parages. Le choc a été plutôt sourd et amorti. Ce n'est donc pas une roche, et le fond que l'on aperçoit de temps à autre est sablonneux et lisse comme un marbre d'autel. Nous pensons qu'il s'agissait peut-être d'une épave de bateau de pêche... Vers la plage il y a bien une ligne irrégulière de pieux, mais ils sont petits et surtout s'avancent peu en mer. De toutes manières il y a sept mètres de fond, moins les deux mètres de hauteur des poteaux, il reste encore largement de quoi passer, tout de même ! Le mystère demeure...


     Dans l'immense baie suivante, nous découvrons une nouvelle ligne de pieux qui s'éloigne vers le large. Plantée perpendiculairement à la plage, celle-ci semble être constituée cette fois de poteaux en bon état ! Cette barrière, qui s'enfonce doucement sous la surface, est une sorte de bordigue. On pourrait comparer ce piège à poisson également à nos vieilles "bourgnes" normandes, en plus grand encore. Elle encombre complètement le passage jusqu'à près de deux kilomètres du bord ! Surpris, nous sommes obligés de tirer un bord vers le large pour l'éviter. Les pieux sont distants d'environ 150 mètres les uns des autres et sont reliés entre eux par des claies de roseaux tressés. Les derniers poteaux, plus grands, supportent le piège : une chambre en forme d'entonnoir géant, construite à la manière de nos madragues méridionales. Trois barrages successifs occupent toute la baie. C'est une manière passive, mais efficace, de capturer mulets, maquereaux, bars, orphies, parfois même thons et bonites suivant la saison et les caprices des courants côtiers. Désormais nous nous méfierons des belles plages "à touristes", sans femme frivole mais garnies "d'hommes de bois"… Ainsi, ce midi, c'était donc cela, nous avons probablement heurté un vieux piège abandonné !



     Les bords se suivent, se ressemblent, aussi sûr que le soleil en apparence, rattrape la lune, aussi réguliers que la petite mécanique de Maelzel compte le temps... Les méridiens se mettent à diminuer : 43°, 42°, 41° ...pendant que les parallèles, dans le même temps, augmentent : 1, 2, presque 3ième... Quand, un soir, nous sommes émerveillés par un coucher de soleil exceptionnellement beau : le ciel est empourpré de feu, sillonné d'ombres sidérales...


     Hier, nous avons doublé la ville de Camocim. Aujourd'hui, là, juste devant nous, déborde la Punta Jericoacoara, pointe avancée en mer, imposante par ses dunes élevées que le soleil couchant caresse. Nous contemplons, fascinés, les rayons lasers géants filtrer de l'onde thermosphérique de la planète. Toute la haute stratosphère de l'espace se cristallise dans la gamme froide du spectre de la lumière : rayons verts, bleus, violets... Au sol, au même instant, le sable des dunes, en cible chaude de l'hélianthe, miroite et rayonne dans un dégradé de jaune, orange, rouge, marron, pour disparaître dans l'obscurité évanescente de la nuit.


     Ce fut un quart d'heure de crépuscule tropical féerique, grandiose, inoubliable. Les mots ne suffisent pas pour exprimer la joie intense de cette vision surnaturelle... Nous en sommes émus au point même que nous décidons, à l'improviste, de faire une escale dans ce lieu magique !


     Nous y arrivons de nuit, et cela sans carte de détails, mais qu'importe ! Nous nous sommes habitués au profil de cette côte, quasi rectiligne et sans danger particulier, ce lieu nous envoûte, nous attire... On ne peut y résister !  Le mouillage, au milieu de la baie, est tranquille mais un peu rouleur. Devant le firmament se découpe, en ombres chinoises, la ligne de crêtes des dunes qui nous fascinent tant...


     Après une fin de nuit oh combien réparatrice, sans quart, nous sortons au premier étage de notre home flottant pour découvrir, en pleine lumière, l'allure de ce site si étrange qui nous a attiré ici hier soir.


     La pointe est un éboulis de roches qui dévalent d'une colline rougeâtre. Au pied de la colline, protégé par l'avancée rocheuse, se cache un petit village de pêcheurs enchâssé dans une oasis qui s'étale jusque sur les pentes des premières dunes. Au loin, dans les vallons sableux, deux maigres oasis occupent la place, captant l'humidité profonde du sol. Quelques masures en torchis s'y abritent, grossièrement couvertes de palmes et de roseaux elles nous laissent penser que la pluie ici est rare. Un grossier muret de calcaire délimite l'enclos des bêtes, chèvres et mulets, tandis que les jardinets sont entourés de cannisses.


     Ce coup d'œil panoramique nous transpose aussitôt dans les Ksour de la Grande Kabylie. En quelques jours de mer seulement nous sommes passés de la sombre forêt d'émeraude à l'aveuglant désert de limonite. Quel contraste ! Ce changement, radical, nous dépayse énormément. Nous avons hâte de descendre à terre pour découvrir ce nouveau territoire, et faire connaissance avec les hommes qui l'habitent.


     Les vagues déferlent en gros rouleaux barrant presque complètement l'accès à la plage. Pour débarquer nous avons donc mis toutes nos affaires, vêtements compris, dans un sac étanche. Toutefois un passage semble plus calme en face de la plus haute dune. Nous nous y risquons... L'atterrissage, plus qu'un atterrage et loin d'être un kiss-landing (attéro doux comme un baiser!) si cher aux pilotes virtuoses, est plutôt laborieux. La glissade, au surf, s'est terminée pour tous les quatre ...dans le goémon, l'annexe à moitié remplie d'eau ! Tout le monde s'extirpe de la baignoire en s'ébrouant, s'essuie, puis s'habille sur la grève afin d'être "présentable" et aussi de se protéger du soleil.


Nous marchons droit vers le village.


     Les femmes et les enfants qui nous accueillent sont seuls avec leurs mulets qui gambadent après les poules. D'emblée elles nous demandent ce que nous avons cassé à bord du bateau. Comme si cela était une nécessité absolue pour faire escale ici !

      - Jamais un iate n'est venu ancrer dans la baie ! nous disent- elles.

     - Euh... ben... On se sent presque gêné de ne pas avoir un tas de pictogrammes chinois en guise de mâture sur le pont.

       - On voudrait juste se reposer un peu, c'est très joli ici...

     - Joli ? Joli ! Mais il n'y a rien ici ! reprennent-elles en chœur, sans se laisser le moins du monde intimider.

      - C'est le désert, il n'y a pas d'eau, pas tous les jours à manger, rien, rien de bon, nada, nada bom !... Il faut partir à la ville, à Mucuripe, ici il n'y a rien !


     Mucuripe, c'est le nom indien de Fortaleza, glissais-je à l'oreille de Cloclo qui écoute patiemment le monologue, pour ne pas dire le sermon, de cette femme.

     - Elles nous chassent carrément... Ou bien elles ont une peur bleue que l'on vienne les dépouiller du peu qu'elles possèdent, les pauvres, ajoutais-je en catimini...


     Les femmes ont refermé le cercle, entre elles ! Serait-ce le conseil ? Marie-Claude et les enfants s'assoient dans le sable pendant que moi, puisque je sens que je gêne, je m'écarte discrètement du groupe, de l'air négligent de celui cherchant des morilles sur un green après le tournoi...


     Je les imagine décrivant notre arrivée...


"Cet homme barbu, venu sur son drôle de bateau noir, il brandit son trident : un aviron de bois... C'est Poséidon... Sa femme est une déesse de la mer : c'est Amphitrite, et le fils, c'est Triton..." ...Pardon, je m'étais égaré dans la mythologie gréco-romaine, mais cela se transpose si bien...


     Les femmes ouvrent le cercle ; le conseil aurait-il statué ? Finalement d'un coup et d'un commun accord, semble-t-il, elles nous acceptent parmi elles.


     Marie-Claude explique le voyage. La mine innocente de notre petite Anne incite à la détente et à la curiosité. En fin de compte, c'est tous ensemble que l'on descend vers la plage, au pied du village dans le limon bleu, presque noir, d'un ruisselet qui transpire de l'alios.


     Les hommes doivent bientôt rentrer de la pêche. La marée étale, nous ont dit les matrones. Tous les jours, sans exception, il en est ainsi sur ce petit coin d'Amérique... Le village tout entier vient accueillir ceux qui assurent la survie de l'espèce ! Noble travail, écrasante responsabilité qui burinent les visages, nouent les articulations et font plier l'échine de ces hommes, vieillards prématurés à l'âge de trente-cinq ans !

Nous attendons aussi...


     Les lanchas accostent dans un surf magistral. La voilure est amenée, le gréement plié, le geste est rituel, tout le monde patiente. Lorsque les moços, les jeunes gens, sautent à terre, les femmes se ruent vers les bateaux. Les barques, de forme trapézoïdale, n'excédant pas sept mètres de long, sont construites en planches à peine équarries et chevillées à klein. Pas un clou, pas une vis n'est utilisée pour construire ces primitives embarcations. Elles sont lestées de galets et étanchées avec du crin de palmier enduit d'une gomme adragante tirée du coatinga, arbrisseau épineux de la région, cousin de notre acacia. L'ancre est constituée d'un gros galet piriforme, fixé sur une croix de bois courbe, et verrouillé par un trépied de branches qui fait office de verge et aussi de fixation à la ligne de mouillage faite en fibres d'agaves. Incroyable, nous sommes plongés dans l'âge de la pierre. Pauvres gens qui, en plein vingtième siècle, ne peuvent pas même profiter de la découverte de l'homme de Hallstatt qui lui, utilisa le fer 700 ans avant notre ère. Quel dénuement ! La scène est Fellinienne, enfin, dire plutôt "Annaudienne" pour respecter l'auteur : on se croirait dans la "Guerre du feu"…


     Les femmes s'activent et chargent la précieuse pitance dans de grandes corbeilles de palmes tressées. Nous apercevons des muges dorés, des dorades grises, des orphies énormes et un dernier poisson qu'ils appellent du congre. Mais nous ne reconnaissons pas ce dernier animal qui a le corps allongé, bleu foncé, il pourrait s'apparenter au congre, certes, mais avec une tête plus grosse et un nez pointu à facettes, presque pyramidale. Curieux poisson en vérité, qui n'a rien d'une grosse anguille, mais il est équipé de grands yeux jaunes, vifs et ronds comme ceux d'un chat... Malgré nos recherches nous ne trouverons pas son véritable nom.


     La pêche d'aujourd'hui doit être bonne car tous les hommes s'esclaffent, découvrant des mâchoires édentées, en tirant au sec leurs précieux apparaux de travail : des filets droits mille fois rapiécés. Tous les cordages qu'ils utilisent sont patiemment torsadés par les femmes. Celles-ci passent des journées entières à écanguer les feuilles d'agave préalablement séchées. Elles en tirent le sisal, une fibre qui une fois tressée, va donner les torons de base servant à la fabrication de leurs amarres... Une technique que personne, de nos jours, ne saurait imiter sans de performantes machines...


     Des enfants jouent dans les dunes. Agrippés, presque debout, sur de vieilles planches de bois blanchies par le soleil, ils dévalent les pentes en de longues glissades impressionnantes ! Nul doute : c'est ce qui s'appelle du surf de sable, ou du skate de dune, si l'on préfère... Cela nous donne une idée pour le lendemain...


     Après un nouveau coucher de soleil idyllique, nous revenons donc avec notre planche de boggie, pour nous essayer nous aussi à la glisse "céarienne". Moïse et Anne sont ravis ! Le frisson est garanti dans le grand "schuss" ...et après 400 mètres de course folle : bonjour le freinage !... Ils ne veulent plus quitter la cime de la plus haute dune qui domine la baie, à près de 250 mètres au-dessus des flots. Et pourtant, après chaque descente, la remontée vers le sommet nécessite quinze bonnes minutes de grimpette épuisante dans le sable mou !


     En fin d'après-midi, sur le chemin du retour, nous faisons connaissance avec une famille qui vit à l'écart du village, tout au bout de la plage. Un couple assez jeune, entouré de sept gosses en haillons, dont un bébé. L'aîné doit avoir dans les dix ans seulement. Difficile de leur donner un âge tant ils sont maigrichons, rachitiques serait sans doute le terme médical plus approprié. Nous avons beaucoup de difficultés à les comprendre car ils parlent vite, par saccades, avec un accent fort nasillé auquel nous ne sommes pas habitués. Nous avons deviné qu'ils viennent de l'intérieur du Sertão, des montagnes de Rosario où ils étaient peonados. On a traduit par gardiens, mais nous n'avons pas compris gardien de quoi exactement... Faute de pluie depuis plus de cinq ans, ils ont sacrifié leurs carrés de feijãos (haricots secs) et de mendioca (manioc) qui se mouraient lentement. Ils disent y avoir abandonné "leurs richesses"… C'est avec respect, presque avec fierté qu'ils prononcent cette expression, car ces richesses, bien que misérables, leur donnaient encore le droit de vivre en homme...


     Ils ont parcouru plus de cent kilomètres à pied, marchant vers la mer, vers la "terre promise" du Mucuripe. Ils ont échoué ici, dans ce coin tout aussi désert que leur lointaine Serra , sinon qu'ici il y a la mer nourricière !


     Tous leurs trésors sont rassemblés là, devant nous, sur le talus de grès qui marque le haut de la plage. Un placide mulet, sans âge, porte des ustensiles de cuisine. Au collier de la pauvre bête sont pendus quelques plants de tabac, rescapés eux aussi des éphémères latifundias , les fermes extensives de l'intérieur. Leur abri est constitué d'une bâche, noircie par l'usage, tendue sur ce que leur a offert le lagan maritime : bois de flottage de toutes natures, morceaux d'épaves hétéroclites, haussières engluées, caisses de poissons éventrées, pneus, seaux, morceaux de planches ou de madriers, déchets, boîtes et bouteilles de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes matières et de toutes ...nations !


     Un gros tas bizarre est déposé à l'écart : ce sont de vieilles chaussures. Il y en a des centaines et des centaines, et, naturellement, pas deux pareilles ! D'où peuvent bien provenir toutes ces vieilles godasses ?


     Je me surprends à réfléchir sur une qualité, tant vantée par nos têtes pensantes des années soixante-huitardes : la biodégradabilité des matières jetables. Nous sommes bien loin de nos promesses écologiques... Lorsque j'observe de près cette chaussure-ci, dont le relief usé laisse lire "Made in Italy", je m'aperçois que la semelle s'est en partie décollée, que les coutures visibles ont cédé mais que les œillets et les coutures protégées de la lumière ont résisté. Mieux, ballottés dans les flots depuis des années peut-être, les micro-organismes marins ont envahi la structure même de ces polymères… Est-ce du vrai simili ou du pseudo cuir ? Après cette transformation biochimique et structurelle par la matière vivante, ils sont devenus quasi inaltérables. Que pense donc ce crabe qui a tiré près de son repère ces choses bizarres, cornées, indigestes et irréductibles qui s'amoncellent, lune après lune sur la grève ?


Vous, vous pensez qu'il est savetier ?…


     Eh bien lui, il se prend pour le conservateur du plus grand musée de nos nations : la plage !

     Pour en revenir aux péonados qui vivent dans ces détritus, pour eux tout est bon pour constituer le nid, car c'est bien un nid qu'ils ont construit ! Un nid qui est dressé chaque soir à même le sol, parmi les rares plantes arénophiles qui errent ici et là...! Chacun à son tour entretient le feu pour faire bouillir la sopa de cangreros , la soupe de crabes ciriques que les enfants chassent sur les berges à longueur de journée. Une terrible misère comme nous n'en avions encore jamais vu ...qui fend le cœur et nous révolte...


     La côte du Céara, poubelle miroir de nos nations étalée-là sur ces belles plages de sable blanc, ...amende la misère du Sertão.


     Devant cette pauvreté extrême, nous autres, petits navigateurs européens, avons honte de notre immense richesse : nous avons un toit, une maison, c'est un bateau maison, mais une maison tout de même ! Comment leur offrir un petit bout de notre bonheur de vivre ?


     Le lendemain matin, avec Moïse, nous décidons de donner un coup de chalut "pour voir", sur les fonds alentour. Surprise, en moins d'un quart d'heure la poche est pleine d'algues frisées, mais aussi, cachées parmi elles, de belles crevettes. Après un tri fastidieux, il reste néanmoins près d'un demi seau de camarãos, un régal. Et de réitérer aussitôt l'opération. Voici l'obole que nous cherchions...! Plusieurs traits permettent de constituer une réserve que nous portons en offrande à cette famille si pitoyable... Nous leur donnons aussi une machette et un ancien foc de route, rarement utilisé et remisé au fond d'un coffre depuis des années. C'est un maigre cadeau de Dacron, mais il remplacera bien leurs vieilles toiles de coton élimées et noircies par le temps...


     Quelques timides sourires nous comblent de remerciements. Nous apprenons aux enfants à jouer au Frisbee. Pour la première fois nous les voyons rire devant cette galette qui a l'air de défier les lois élémentaires de la pesanteur en faisant du surplace face au vent. Ils courent et rient sans retenue, pour aujourd'hui ils seront dispensés de la chasse aux ciriques. Dans leur triste existence de purotins, nous leur aurons donné au moins cette joie-là !


     Il faut déjà penser à reprendre notre route zigzagante vers Fortaleza-Mucuripe où nous attend le carnaval, événement de premier ordre dans toute âme brésilienne, même la plus démunie...


     Pour nous ce fut l'escale de "Jérico", la découverte inattendue d'un peuple misère, celui du Sertão. C'était sans doute cela le message du rayon vert ! Mais pour eux, peut-être que Kerguelen n'a jamais existé... Peut-être racontera-t-on un jour dans le Grand Nordeste brésilien la légende de l'étrange bateau noir, barré d'un arc-en-ciel, qui fit la distribution de crevettes dans le désert...


     Un "miracle" datant de l'époque de la Grande misère du Sertao !


Suite du livre... Chapitre 130...


Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...


Podium des sites annuaires pour le nombre de visites sur notre Blog...


1) http://www.uniterre.com/

2) http://www.annuaire-blogs.net/

3) http://www.blog4ever.com/

4) http://www.centmilleblogs.com/ 

5) http://www.annuaire-blogs.fr/



Article ajouté le 2005-11-20 , consulté 1729 fois

Commentaires


SaniBarth le 08/09/2006 à 15:22:49
J'aime beaucoup la manière (comme une parabole de la Bible) dont vous racontez la visite de ce village de pêcheurs brésiliens. L'image est belle et touchante! SB

Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " TOME 1 - Chap. 101 à 139 "

Retour aux articles

Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Blog illicite ? | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever - Découverte pays

Recherche :