Chapitre 132
"Dès que vous voyez un petit coin de soleil percer à travers les nuages, vous me réveillez immédiatement… C'est bien d'accord, je compte sur vous ?"
C'est sur cet ordre péremptoire, adressé au reste de l'équipage, que je plonge dans ma couchette après un quart bien trop long et monotone à mon goût !
Il est déjà neuf heures. Sextant en main, j'ai volontairement prolongé de deux heures ma veillée matinale dans l'espoir de voir se dissiper, après le lever du soleil, cette brume poisseuse et froide qui nous colle le train depuis deux jours !
Eh oui ! Le sextant a repris du service car, justement depuis deux jours, notre fidèle positionneur électronique ne reçoit plus aucune information… Son écran d'affichage reste désespérément muet. Cette perfide humidité s'est immiscée dans les connecteurs de l'antenne du Satnav. Nous sommes, bien sûr, persuadés que la famille des satellites Transit se promène toujours, infatigable, sur ses orbites polaires à 1050 kilomètres d'altitude, chacun sifflant allègrement sa symphonie Dopplerienne en "Quatre-cents-mega-Hertz" Majeur ! Mais dans la mâture "artimonale" de Kerguelen, l'oreille de notre Satnav reste sourde à leur mélodie. L'humidité et la corrosion ont eu raison de la continuité électrique du système. La panne a été rapidement décelée. Comme le dirait un spécialiste: plus d'alimentation du boîtier d'antenne par rupture de masse sur la PL 253.
Pas de douze volts, pas de signal !
Pas de signal, pas de position !
"No Sat", nous affiche invariablement l'appareil. Pourtant ils sont là, les "Sat" ! S'ils avaient un ruban coloré au bout de la queue, de nuit, nous pourrions aisément les identifier et à l'œil nu. Quand nous contemplons les étoiles, là-haut dans le ciel, nous les voyons défiler comme des flèches, à la vitesse vertigineuse de neuf kilomètres à la seconde.
Mais impossible de faire une telle réparation en mer avec la houle qui vous balance les mâts d'un bord sur l'autre. Sans compter que le vent, même faible, refroidirait la panne du fer à souder aussi rapidement qu'une mèche d'amadou allumerait votre bouffarde en plein mistral.
Alors on a sorti le sextant de sa boîte feutrée, et on a étalé les tablettes de chiffres un peu poussiéreuses. Il ne reste plus qu'à attendre, pendu au top du chrono, que le timide seigneur Hélios daigne montrer le bout de son nez !
Ce que j'ai fait, en vain, pendant ce quart interminable...
Toute la soirée d'hier, et une grande partie de la nuit, a été ponctuée par le monotone "dididi dadida" (SK, pour Samuel Morse : le Monsieur Télégraphe), crachoté par le radiophare de Cabo São Tomé que nous avons doublé sans le voir... Nous sommes quelque part dans la vaste baie de Macae, en direction de Cabo Frio, et nous attendons maintenant l'arrivée sur le gonio d'un " dida dadidi dida" qui signifierait... Non pas une sénilité précoce. Mais plutôt l'accrochage de "ADA", (indicatif Morse) radio-beacon de San Pedro de Aldeia, la balise radio électrique du célèbre Cabo Frio !
Le Yanmar à 2300 tours/minute trace un sillage rectiligne dans ce décor vaporeux, véritable "sfumato" Hamiltonien, qui attend le retour du zéphyr pour se dévoiler !
Le radial goniométrique que nous suivons ne bouge pas d'un grade et, en fin d'après-midi, nous nous retrouvons au pied d'un îlot rocheux aussi dénudé que la carapace d'une tortue... La brume, toujours présente, consent à nous livrer ce "cadeau surprise" qui nous permet de nous positionner à mi-chemin entre Cabo Frio et Buzios. Le soleil poursuit-il sa ronde par son zénith et son nadir ? On se le demande bien. Depuis quarante-huit heures maintenant, la visibilité ne dépasse pas, oh-là-là, ...30 mètres, guère plus. En attendant nous suivons une route purement imaginaire vers la baie de Buzios... Ce village est à quelque trente kilomètres au Nord de la ville de Cabo Frio. Le mouillage y paraît bien protégé et facile d'accès. Nous pensons pouvoir y réparer tranquillement l'antenne du Satnav...
Sans radar, qui nous a fichtrement manqué pour cette arrivée en 'India Mike" (comme disent les Tanguy et Laverdure de la Chasse...) c'est à la mode des anciens, en suivant les lignes de sondes, que nous cherchons le mouillage. A travers le voile de brouillard nous devinons plus que nous ne voyons les corps-morts du Iate Club. Nous les évitons de justesse. Et c'est avec la tombée de la nuit que nous jetons l'ancre. Demain il fera jour !
Une escale non programmée est presque toujours entachée de surprises. Elles donnent du piquant à la découverte en apportant leur lot de rencontres imprévues, de paysages insoupçonnés, de bonnes, mais aussi de mauvaises visites...
Nous arrivons de Salvador de Bahia via l'archipel des Abrolhos. L'escale dans cet archipel, qui est une réserve marine, a été agréable et intéressante. Nous y avons rencontré des baleines à bosses, que les écologistes d'IBAMA, l'Institut Brésilien pour la protection de l'environnement maritime, appellent aussi "Jubartes". Les écologistes de cet institut ont une antenne dans chaque archipel. Ils nous ont très gentiment accueillis à notre arrivée. La totalité des îles de cette réserve appartient à l'Armada Brésileira. Un commando occupe la plus grande d'entre elles, l'île Santa Barbara. En raison du parc naturel et du camp militaire, nous avions l'autorisation de débarquer uniquement sur l'île de Redonda, à proximité de laquelle nous avons mouillé.
Que de belles plongées nous y avons fait avec les enfants ! Inutile de plonger d'ailleurs… Il suffit de se laisser flotter à la surface, juste le masque dans l'eau, pour se retrouver dans un formidable aquarium. Du bleu fluorescent au bleu nuit, du jaune soleil au rouge éclatant, toutes les teintes éclatent… Des perroquets, des chirurgiens, des balistes de fort belle taille nagent entre nos pieds. Ces animaux n'étant pas chassés, ils ne sont nullement effrayés par notre présence. Que la nature est belle quand l'homme ne vient pas la détruire. Cette onde cristalline nous a offert le merveilleux spectacle d'une véritable encyclopédie vivante de la faune et de la flore tropicale !
Los Abrolhos, une escale d'exploration sous-marine sur la route du Horn à ne pas manquer, vraiment.
De belles promenades dans les falaises de Redonda nous ont fait découvrir les fous de Bassan à becs bleus. Au pied des rochers, ils veillaient tendrement sur leurs petits monstres duveteux. Sur les hautes corniches, magnifiques observatoires, nous avons pu applaudir en spectateurs privilégiés les jubartes qui sautaient, soufflaient, dansaient dans leurs délires amoureux. Au-dessus de nous virevoltaient en piaillant des phaétons (appelés aussi paille-en-queue) à bec rouge...
Nous aurions pu rester ainsi des semaines entières, s'il n'y avait eu, une fois encore, les cours du CNED à récupérer au service consulaire de l'Ambassade de France à Rio !
Dès le départ un fort courant nous a heureusement déhalés vers le Sud, suppléant un vent qui ne cessait de mollir. Peu à peu le brouillard crachotant d'un front chaud nous a enveloppés et ne nous a pas lâchés jusqu'à Buzios où nous sommes donc maintenant.
Je suis perché dans l'artimon de Kerguelen, tel le corbeau sur son arbre tenant son crémeux déjeuner...
A gauche le Métrix, à droite le fer à souder, entre les dents le rouleau d'étain... Il me faudrait au moins encore deux autres appendices préhensiles pour pouvoir mener à bien cette délicate mission acrobatique ! C'est à la seconde précise où j'arrive enfin à saisir ce sacré fil blindé et baladeur qui joue à cache-cache derrière le fût anodisé qu'un fonctionnaire de l'Armada, en uniforme, nous interpelle depuis les pontons du Iate Club. La distance qui nous sépare des cat-ways est bien trop grande pour nous permettre de le comprendre. Mais une chose est évidente, il nous invite par gestes à descendre à terre. Or, avant même de venir mouiller ici, nous avions déjà décidé de ne pas descendre à terre avant Rio. Le voilier est en configuration hauturière : annexe sanglée, matériel de survie paré, placards et équipets rangés et verrouillés, pilote automatique et tangons postés, équipage alerté... En un mot c'est la mobilisation !... Débarquer devant un lieu habité veut dire systématiquement paperasseries, donc taxes, qui induit banque, tracasseries administratives et enregistrement en tout genre. On connaît par cœur ! Le Brésil fait parti de ces pays où, à chaque escale, vous devez refaire tous les documents de route, police, douane, capitainerie. Inutile de préciser que ce n'est pas la partie la plus agréable du voyage ! Passer deux jours dans les bureaux pour une journée d'escale, quand on peut éviter, on évite.
La conclusion est simple et sans appel : on ne débarque pas !
Le droit maritime international, dans sa convention de Chicago 1935, revue Genève 1958, corrigée Montego Bay (Jamaïque) 1982, et la suite… nous en donne par ailleurs cette prérogative... "Si aucun membre de l'équipage ne débarque, il est possible de relâcher durant 72 heures dans un port étranger sans autre formalité que de hisser le pavillon de courtoisie". Est-il stipulé, entre autres. Ce que nous avons diligemment fait, respects et salutations d'usage obligent. Il faut savoir que, pour un navire battant pavillon étranger, le droit de souveraineté ne peut s'appliquer. Cependant, à chaque fois on nous rétorque la même rengaine : "Ici, c'est d'abord notre droit qui s'applique !". C'est toujours le pot de terre contre le pot de fer... L'expérience du voyage nous a enseigné qu'il en est ainsi partout, chacun étant nettement meilleur que ses voisins en détenant La Vérité... Piètres petits hommes...!
Nous ferons donc remarquer en temps opportun à notre militaire perturbateur, que si l'équipage ne descend pas à terre... etc, etc... Mais notre gaillard est un futé, je le sens comme Goupil furetant la trappe du poulailler...!
Je suis toujours accroché dans les barres de flèches quand un Zodiac du Iote Club arrive à notre hauteur, amenant notre énergumène crieur et zélé ! Ne marquant aucun respect pour la gent sommitale et laborieuse, c'est à dire mézigue, il m'invective en me réclamant les papiers du bateau sur un ton catégorique :
- Exibem o zarpe, os passaportes ! Rapido lo zarpe !
Il se répète en plus le sbire, et sans le "s'il vous plaît" d'usage. Je n'apprécie pas du tout ! Un ange passe... Un démon le suit... Cette fois c'en est trop ! Ce n'est pas de la moutarde qui me monte au nez mais du piment de Cayenne qui me ramone directement les méninges, me polarisant les neurones du synchrotron.
Je lui fais remarquer - mais est-ce bien nécessaire, un malade mental sourd et aveugle s'en douterait ! - que je suis fort "mal à l'aisément" sanglé à finir une délicate opération de micro chirurgie et que je descends dans moins de trois minutes !
Mais lui, le zélé de la casquette à galons dorés, réitère sèchement son injonction du fond de son pneumatique :
-O zarpé, réquéro lo zarpé ! Têm um zarpé ?... Il n'a que ce mot à la mandibule, ce perroquet bleu de marine : Zarpé... Zarpé...!
Je remets consciencieusement les câbles en ordre dans la gaine de protection et, après un dernier coup d'œil vérificateur, voici le capitaine qui choit de son pal. Je respire de nouveau à hauteur du pont. Je me retrouve alors juste au-dessus du marinheiro du Iote Club, au regard gêné, qui a livré l'intrus jusqu'à nous. Honteux et confus de son geste délateur, il se recroqueville dans un coin de son petit canot... !
De l'analyse algorithmique "piment de Cayenne", il en ressort seulement une alternative possible : Qu'est-ce que je lui fais ingurgiter à celui-là ? Sa casquette râpée ou bien sa paire de lunette écaillée ? Je ronge mon frein tout en ôtant mon baudrier de lave-carreaux Manhattan. Marie-Claude m'apporte nos lettres de créances et, mon disjoncteur intrinsèque de convivialité ayant sauté, c'est en français que je m'adresse à lui :
- Voici l'acte de francisation de Kerguelen, mon général-coolique !
- Voici les passeports de la famille Danilo, mon capitaine-hébreux !
- Voici le zarpé de la Marine Brésilienne, mon adjudant-terrement !
Avez-vous au moins remarqué qu'au fur et à mesure que les injures pleuvent, le grade diminue, hein ?
Oui, oui, je sais ! C'est du premier niveau, mesquin, petit, puéril, médiocre et tout ce que vous voulez... Inutile ? Certainement pas, non ! Car moi ça me soulage la patate en rétablissant mon taux d'adrénaline. Ouf, ça va mieux !
- Mais ...vous êtes partis de Salvador depuis plus de deux semaines !…? Ajoute-t-il, toujours aussi lapidaire…
Tout est en règle, le dernier coup de tampon vient des coast-guards des Abrolhos, il y a quatre jours à peine... Mais je m'y attendais, ce sbire va forcément trouver quelque chose à verbaliser, le carnet à souche qui dépasse de sa pochette lui démange déjà les doigts d'infractions... Je le sens, je le vois ! En vérité je vous le dis ...j'ai le regard divinatoire et magnétique du médium navigateur !
- Le bateau est un voilier, lui fais-je remarquer. Um barco de recreïo, a vela, um ve-lei-ro, appuyais-je en retrouvant la langue idoine... Certains jours, quand le vent est bon, nous avançons bien. On peut faire 120, parfois 140 milles en 24 heures. Mais il y en a d'autres où l'on recule avec le mauvais temps ! Ça dépend du vent... direcção do vento, da força do vento, evidentemente !... Justement à la hauteur de Victoria un coup de vent contraire...
Il m'interrompt sans vergogne :
- Une vedette de l'Armada met cinq jours pour venir de Bahia à Rio ! ... Alors ? Hein ? Où étiez-vous le reste du temps ? Répondez !
Ça y est, je vous le disais il n'y a pas dix lignes, son langage transpire la schizophasie, son allure dénote l'arrogance, son regard accuse une vive aversion pour "l'Etranger-Bienheureux-Navigateur" que nous incarnons !
N'ayant jamais reculé devant l'adversité, avec stoïcisme, nos arguments simples et fondés balayent ses accusations fallacieuses les unes après les autres. Ne trouvant plus, sur l'instant, matière à délits pour nourrir son acrimonie, il annonce fièrement et sur un ton sans réplique :
- Je garde les papiers, vous viendrez les chercher à la capitania de Cabo Frio !
A la seconde je flaire le piège grossier qu'il nous tend. Cette vacherie qu'il nous porte est le coup bas d'un sbire dont on ne pourra pas se sortir de si tôt ! Pas besoin de vous faire un dessin : un étranger sans papier, c'est une bagnole sans roue !
Pour nous la règle est absolue : les papiers ne nous quittent jamais ! Ou bien alors c'est nous qui ne quittons pas les papiers s'ils doivent aller quelque part ! En cas de besoin nous disposons toujours d'une série de photocopies à donner à la place des originaux. Mais ce renard n'en veut pas. Lui, c'est l'original qu'il veut garder.
Combat de la mangouste contre le serpent, je feins de récupérer les doubles qui sont à l'intérieur des carnets et d'un geste vif je lui arrache le tout des mains. Surpris, le soudard change de couleur, il devient livide en se tétanisant de marbre... Je ne lui laisse pas une milli-seconde pour se ressaisir, et c'est dans un portugais sans doute fort cocasse que je lui entonne qu'il peut foutre le camp, la plaisanterie ayant assez duré ! Je lui fais remarquer une dernière fois que ce bateau est une parcelle du territoire européen et non pas le sien, c'est affiché là, par notre pavillon ! Nous ne nous laisserons pas impressionner par un agent d'une marine bureaucratique. Je le prie de déménager sur le champ !
Il n'a pas tout compris, c'est certain, mais cela ne l'empêche pas de nous insulter, de nous menacer d'amende, de prison... Découvrant une ultime attaque, il nous accuse de bafouer l'âme de sa patrie ! Désignant du doigt le drapeau brésilien que nous arborons à la drisse d'honneur du grand mât, il nous déclare, en s'étouffant de rage, que celui-ci est "dépouchaillé" ! Traduction argotique et personnelle d'une expression brésilienne très imagée qui reflète bien le caractère, il est vrai, un peu effiloché de son fière pavillon national. Flottant sur Kerguelen depuis bientôt un an, il faut bien reconnaître que ses couleurs sont un peu "passées"... Mais de là a en bafouer la patrie...!
Ça y est, il a trouvé la "faute" ce malicieux milicien ! On ne salit pas, on n'effiloche pas, on n'use pas impunément le pavillon vert et jaune nantie de sa sphère céleste sur laquelle est brodée la devise nationale, immortelle et sacrée : Ordem e Progesso. Lui, vieux sbire rétrograde, vient juste de nous prouver exactement le contraire en incarnant parfaitement le Désordre et la Régression !
Tout en s'éloignant, se complaisant dans sa fatuité, le triste sir note et verbalise en ronchonnant.
Après un tel déploiement d'agressivité et de violence verbale la famille reste un moment éberluée sur le pont... Mais nous n'avons pas cédé au représentant de la marine, et le Satnav fonctionne à nouveau sur Kerguelen, alors haut-les-cœurs. Ce n'est pas le coup bas d'un sbire qui peut nous décourager !
L'endroit était pourtant très beau et reposant, mais nous ne nous y attarderons pas... Vingt-quatre heures exactement après notre arrivée à Buzios, nous reprenons la route de Rio où nous attendent déjà les cours scolaires et ...quelques tracasseries administratives, certainement. Mais on en a déjà vu bien d'autres...!
Très justement nommé, ce cabo est effectivement bien frio. A partir de ce cap, la situation météorologique change très nettement, la fraîcheur apparaît ainsi que les goélands argentés...
Le Tropique du Capricorne n'est plus très loin...
Nous sommes bien sur la route du Horn…
…munis de notre " Aller simple pour le Cap Horn " !
Suite du livre... Chapitre 133..
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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