Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 135 - ROU, C'est Ecrit Partout

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Chapitre 135


ROU, C'EST ECRIT PARTOUT

 

 


     Il n'y a rien qui ressemble plus à un port, qu'un autre port.


     Un port, c'est de l'eau glauque, sans couleur ni consistance, avec autour des quais noircis, des hangars poussiéreux, des chalutiers rouillés, des minéraliers connectés, des portes containers réfrigérés, des paquebots capitonnés, des patrouilleurs pavoisés ...des épaves oubliées.


     Des grues qui geignent, des wagons qui s'entrechoquent, des semi-remorques qui s'évanouissent, des têtes casquées qui gesticulent... C'est tout cela un port ! Les pneus traînent, les fûts roulent, les apparaux s'entassent, les containers circulent, les caisses attendent, les cordages fuient et, parmi tout ce tohu-bohu, des bittes de fonte énormes et muettes qui gardent le souvenir des coups de masse et de machette des matelots épissant et raboutant leurs filins...

C'est tout cela un port.


     Les cargos cornent, les remorqueurs bousculent, les pilotines zigzaguent, les ferries accostent, les vedettes manœuvrent, les docks carènent... Des mouettes crient, des chiots pleurent, des pigeons picorent. Perdu au milieu de ce tintamarre, parfois, un petit voilier comme Kerguelen se frayant un timide passage vers le fond des darses.

C'est tout cela un port !


     Oui, décidément, dans tous les coins du monde un grand port de commerce sera toujours un port. C'est un lieu grouillant de vie mais bruyant, sale, démesuré, inhumain !


     Je n'irai pas jusqu'à dire que Fos-sur-Mer ressemble à Calais, ou que la base sous-marine de Saint-Nazaire paraît identique au Regata Club de Montevideo, non ! Mais justement, nous y voilà, toute la différence est dans ce que l'on découvre "derrière" les quais, derrière le premier rideau de ces bâtiments anodins et trompeurs des administrations maritimes tels que douanes, capitaineries, entrepôts frigorifiques et autres sociétés de grutage ou de remorquage. C'est alors un pays nouveau, un peuple différent, une atmosphère inconnue qui se dévoilent...


     Vu la couleur glauque moirée de l'eau, les "objets" flottants - qu'il est préférable de ne pas chercher à identifier -, les odeurs nauséabondes et le bruit assourdissant, nous sommes bien dans un port ! C'est le port de commerce de Montevideo, capitale de la Republica Oriental del Uruguay. C'est écrit ainsi partout : ROU ! Tout ce qui est véhicule, caisse, grue, mur, dock, ustensile quelconque de cette enceinte portuaire porte cette abréviation. C'est la preuve de la propriété étatique de tout le matériel environnant ; je vous le répète, ROU, c'est écrit partout !


     Caché tout au fond de cet immense abri artificiel, le Regata Club qui nous accueille s'est vraiment mis en quatre pour nous trouver une place, nous faire plaisir et nous faciliter la vie. Ce club sportif est l'un des plus anciens de toute l'Amérique du Sud. De renommée internationale dès le début du siècle, il s'illustre parmi les meilleurs dans les épreuves sud-américaines d'avirons. Les nombreux trophées qui décorent fièrement les vitrines de son restaurant attestent de ce passé glorieux.


     Aujourd'hui ce sont les adeptes de la raquette qui ont détrôné les dieux de la "longue pelle" ahanant sur leurs sièges à rouleaux !


     Tous les soirs, et cela devient vite une habitude, nous descendons faire un petit tournois familial dans la salle de paddle. De même, dans la fraîcheur des matinées, Moïse et moi allons taper quelques balles d'entraînement sur l'un des innombrables terrains de tennis attenants au club-house. Un changement d'activité bien apprécié !


     Nous sommes venus dans le port commercial parce qu'il est situé au centre même de la capitale, alors que la marina du Yate Club de Buceo se trouve au bout des plages, tout à l'extrémité du front de mer. D'ici, il ne nous faut guère plus de dix minutes de marche à pied pour nous trouver en plein cœur de la cité. A quelques pas du port se trouve le marché aux couleurs de flammes et de braises, au gourmand fumet des viandes grillées des parilladas, spécialité de ces pays de pampas.


     Nous apprécions beaucoup la gentillesse des Uruguayens, leur charme bon enfant et paisible que l'on ne retrouve plus chez nous, même sur les bords de la Méditerranée !

"Corte de corriente", coupure de courant, annonce une voix tranquille... La perche caténaire du trolleybus qui nous emmène jusqu'à l'Ambassade de France se décroche dans un quadra, un carrefour.


     Pas d'affolement ! Pas de "stress" ! Mais cette chose maladive ne peut pas se produire ici. D'ailleurs même ce mot ne doit pas exister en Uruguay ! Le chauffeur arme son frein à main, exactement le même modèle, fiable et rustique que celui servant à renverser le soc de la charrue de mon arrière-grand-père, modèle 78... Je ne précise pas le siècle, c'est superflu, mais ...nos Présidents de la Troisième République pourraient ressusciter dans ce pays qu'ils n'en seraient pas déboussolés, je vous l'assure !


     Le maître conducteur, donc, sort sa concha, une sorte de petite calebasse habillée de peau de poulain et joliment cerclée d'argent, y verse une rasade d'eau bouillante de son Thermos, et y plonge sa bombilla (pipette métallique en forme de cuillère). Il y aspire alors une savoureuse gorgée de cette drogue verte et amère : le maté. Ce curieux breuvage est l'infusion des feuilles d'un arbrisseau voisin du houx, le maté ou thé des jésuites, originaire du bassin du fleuve Parana et de la rivière Paraguay. C'est une boisson médicinale au goût bizarre, tonique, que tout caballero (homme, mais chevalier devrait-on dire pour conserver son véritable sens !) que tout caballero, donc, consomme sans pudeur et sans limite !


"Haaaa !" soupire-t-il en essuyant sa belle moustache en cornes de bœuf... Maintenant, notre "chevalier" peut donc honorablement descendre de sa vaillante monture, remettre à sa place le trolley, cette double perche d'alimentation électrique, et, eurêka ! Les moteurs ronronnent de nouveau sous les planchers de l'omnibus. Mais on ne démarre pas tout de suite, non, ce serait indécent après cet arrêt imprévu... D'abord un autre petit gorgeon de l'herbage mystérieux, et puis, après avoir jeté tout de même un coup d'œil périphérique, l'attelage s'ébroue enfin sur le grand boulevard.


     Pendant l'opération "réamorçage" personne dans le bus, n'a bougé le petit doigt, n'a même poussé un soupire d'impatience... Mieux encore, il suffit juste de siffler un petit coup bref et votre chevalier servant vous arrête exactement à l'endroit où vous souhaitez descendre, délicatesse oblige !

     - Muchas gracias, caballero !...


     Non, non, mes amis, ne souriez pas, ce n'est pas exagéré. Pas du tout et telle est bien, illustrée par cet exemple vécu, la placidité des hôtes de ce pays pas comme les autres : l'Uruguay. Appelé par certains, avec quelques bonnes raisons, la "Suisse" de l'Amérique du Sud, on entend sur toutes les ondes de ce petit pays de trois millions d'âmes qu'il s'agit de la République Orientale de l'Uruguay, et pas autre chose. "ROU", je vous dis, c'est écrit partout.


     Nous sommes sur le point de le quitter ce merveilleux pays. Nous partons chez sa voisine d'en face, l'Argentine, sa cousine de l'autre bord du Rio de la Plata... Mais on ne peut pas abandonner cet endroit si charmant sans vous faire partager nos joies et nos découvertes estivales...


     Revenons en arrière de quelques mois, juste après cet épisode tourmenté que fut notre première et difficile rencontre avec El Pampero...


     Arrivant directement du Brésil, nous sommes en vue de la ville de Punta del Este. Nous passons tout près d'une petite île inhabitée des hommes, mais pas des animaux. Ce petit morceau de terre et de rochers est quasi couvert de phoques !


C'est l'Ila Lobos.


     On apprendra plus tard que c'est une colonie de trois cent mille otaries qui occupe les lieux !!! Le moindre rocher est squatté par ces mammifères marins vivant en harems. C'est très justement que ces animaux ont été baptisés "petites oreilles" car, contrairement à leurs cousins les phoques, qui ont un simple orifice en guise d'organe auditif, eux, les lobos marinos, les otaries, possèdent deux minuscules pavillons qui leur donnent cet air "bon nounours" que nous découvrons pour la première fois. En fait ils ne sont ni plus sauvages ni plus domestiques que leurs cousins, ils sont aussi des phoques quoi, drôles et joueurs.


     Les mâles ressemblent à des statues, énormes blocs de marbre noir et brillant, calés sur leurs "coudes", crinières au vent, le nez pointé vers le ciel. Ils siègent jusque sur les promontoires les plus inaccessibles. Les femelles et les jeunes s'entassent à leurs pieds, plus près du bord. Leur robe est plus claire, presque café au lait. Tout ce petit monde insouciant se dorlote au soleil de l'été qui sera là ...tiens, demain. C'est la première fois que nous côtoyons ces animaux étranges dans leur environnement naturel. Nous ne pouvons résister au plaisir de raser les cailloux pour les observer de plus près, et nous décidons de mouiller là une petite heure. Ce sont des lobos marinos dos pelos, des otaries à double fourrure.


     Les rauquements se font de plus en plus forts... Un grondement cacophonique et orchestré monte de la colonie au passage du voilier... Une surprise de taille nous attend sous le vent de l'île : l'air est irrespirable ! Sur le coup cela nous paraît même insupportable !


     Une odeur épouvantable de poissons pourris nous prend à la gorge et nous étouffe... Après un bon quart d'heure de suffocations simiesques et de grimaces zooïdes, nous nous accommodons enfin un peu à l'odeur pestilentielle de la colonie...


     Il n'y a pas à proprement parlé de mouillage près de l'île, seulement un petit quai bétonné construit pour desservir le phare et sa station météorologique. Nous trouvons néanmoins une zone un peu plus tranquille et sans courant entre deux pointes rocheuses qui débordent comme deux petits môles naturels. L'ancre glisse vers le fond rocailleux...


     Dès notre approche, des centaines d'otaries ont plongé de la rive et viennent émerger en petits groupes burlesques autour de Kerguelen. D'emblée nous constatons qu'il n'y a que les jeunes et les femelles qui se sont jetés à l'eau. C'est à celui qui sera le plus curieux et le plus drôle dans sa manière de prendre son élan et de passer sous le bateau... Quelques-uns de ces baigneurs, plus timides, regardent intéressés en se lissant les moustaches. Pendant ce temps d'autres dorment à la surface, le ventre bien rond, repus, une "main" traînant dans l'eau en guise de dérive tandis que l'autre, repliée sur la tête, sert peut-être d'abat-jour... ? Je vous le dis, de vrais clowns ces dos pelos ! En tous cas des êtres heureux de vivre, cela se voit !


     Nous décidons de descendre sur la "piste" et d'aller les voir de plus près. Le moteur auxiliaire du voilier est laissé au ralenti et au point mort, car le mouillage ne nous inspire pas du tout confiance. C'est le feeling du marin, tout sera prêt si nécessaire pour dérader de cette rocaille menaçante... L'annexe est mise à l'eau et nous souquons ferme sur les avirons, vers la rive, escortés par une ribambelle de lobos qui sautent partout autour de nous. Ils nous éclaboussent et passent sous l'annexe à nous toucher. On ne sait plus où regarder ! Anne rayonne de joie, elle gesticule et rigole comme une petite folle... Nous sommes très étonnés de son attitude car elle ne rit que rarement et, quand cela se produit, c'est toujours pour nous très inattendu, comme en ce moment... Elle regarde émerveillée tous ces nounours moustachus aux yeux ronds qui nous font des "Coucou, m'as-tu vu ?", des clins d'œil, des splashs, des saltos, des sauts périlleux, des vrilles, des tire-bouchons carpés... Que de plongeons sensationnels ! Nous les appelons en imitant leurs grognements, et plus on grogne plus ils s'approchent, plus ils sont près de nous plus le spectacle s'anime et s'intensifie de drôleries... Anne s'étouffe de rires réellement, nous ne l'avions encore jamais vu ainsi !


     Nous sommes sur la piste du plus grand cirque du monde, au cœur d'une rookerie. Clic Clac Kodak ! La photo souvenir s'imprime. C'est une pleine page de joie intense, une de plus qui s'inscrit dans le ...Trésor des Kerguelen !


     Les gros mâles, "machos" imperturbables, somnolent toujours sur la berge et nous quittons ce ballet aquatique pour l'île de Gorriti à une encablure de là. C'est le seul mouillage véritablement bien protégé de toute cette baie de Maldonado. Nous y jetons l'ancre afin de nous reposer de la dernière semaine de tempête. Cette île est couverte de pins et protège à merveille l'entrée du port de plaisance de Punta del Este.


Nous y sommes, ça y est, en Uruguay !


Une nouvelle page blanche s'ouvre à nous pour un nouveau chapitre...


     Débarquant en direct du Brésil, la toute première chose qui nous étonne ici, c'est le climat de vie qui y règne. Pas de clôture aux jardins, pas de chaîne ni de cadenas aux portes, aux bicyclettes, aux vitrines... Plus de sentinelle, mitraillette en bandoulière, devant tout ce qui possède un caractère public. Le monde des entraves a disparu ! Des sensations de bien vivre et de liberté s'expriment de toutes parts... Les canoës, les pédalos, les dériveurs, transats ou parasols sont laissés sans crainte sur la plage pendant la nuit. Les gens que nous croisons dans les rues, les premiers vacanciers de la saison, sont gais, souriants, décontractés, tout comme les commerçants de la belle ville adjacente de Maldonado, accueillants, heureux quoi !


     D'un coup nous réalisons alors que nous venons de changer de monde, de culture, de règle d'existence. Nous nous emplissons les yeux de cette chose oubliée, reléguée : la confiance. Nous redécouvrons avec une joie non dissimulée le respect des êtres et des biens... Ah, qu'il fait bon respirer dans ces sentiments de sécurité et de bienséance retrouvés.


     Toutes les formalités d'immigration ont été effectuées en un quart d'heure, montre en main, record mondial absolu toutes catégories, et avec le sourire aimable des gens heureux... comme dit la chanson !


     Un bien-être rénovateur nous envahit. On respire à pleins poumons le parfum des eucalyptus et des pins maritimes qui couvrent la côte à perte de vue. Pour le moment, nous avons élu domicile, si l'on peut dire, sous le vent dominant de l'île Gorriti. L'Anse Jardin est minuscule, mais sa plage est superbe et un petit ponton bétonné permet d'y débarquer aisément. Que nous faut-il donc de plus pour être heureux ? Rien, je l'assure !


Alors, Felices Navidad ! Joyeux Noël ! Et le bon Papa, du même nom, va nous trouver là, dans ce véritable petit paradis...


     Avec les congés annuels de la fin de l'année scolaire de l'hémisphère Sud, les vacanciers commencent leur "transhumance". Durant ces derniers jours de décembre, toutes les radios et les télés se mettent à seriner : "El verano noventa y'uno...", le refrain de l'été 91 ! La temporada, la saison, démarre en chansons. Les premiers estivants investissent la rambla, animent les terrasses des churrasquerias, envahissent les playas. Le flot des veraneos s'abat sur la jolie station de Punta del Este. En deux mots : c'est l'été !


     Les Uruguayens surgissent de leur capitale, sortent de leurs pampas intérieures, descendent de leurs serras frontalières. Des brésiliens, paraguayens, chiliens, et quelques rares européens les accompagnent. Mais d'abord, et surtout, il y a les Argentins fuyant leur capitale fédérale surchargée ; on les appelle les Porteños. L'été ils affluent en masse dans cette station balnéaire, la plus chic d'Amérique du Sud. Plus des trois quarts des résidents de Punta del Este sont argentins. L'Argentine dispose pourtant de plus de 6000 kilomètres de côtes mais, d'une part, la rive Sud du Rio de la Plata est envahie par les alluvions charriées par le fleuve Parana, d'autre part les quelques belles plages de l'Atlantique Sud sont très ventilées, moins ensoleillées et plus fraîches que celles de la côte uruguayenne. En quelque sorte l'Uruguay est à l'Argentine ce que l'Espagne est à l'Europe ! Le port de Punta se remplit de vedettes et de voiliers, tous venus de la rive Sud du Rio de la Plata. Pourtant, ici, nous sommes en "Républica Orrriental del Urrruguay". Pendant la saison elle devient villégiature des porteños !


Ne l'oublions pas : ROU, c'est écrit partout...!


     Durant l'été une douzaine de voiliers étrangers passeront également par-là, la plupart sont européens, dont plus de la moitié français. Quelques-uns, les inconditionnels du Cap Horn comme nous, continuent, et les autorités locales les surnomment les fanaticos, les gentils fous, en somme...


     Les "uruguajos" (c'est ainsi que leur nom se prononce) sont des gens particulièrement sympathiques, prévoyants, organisés et prudents. Littéralement suspendus à leur radiotéléphone, les services de la Prefectura Maritima vous sollicitent à chaque sortie du port pour connaître votre position, savoir si tout va bien et s'assurer que vous êtes bien rentrés au port avant la nuit... Cela peut se concevoir pour les plaisanciers saisonniers, pour ceux qui naviguent à la journée, d'un abri à l'autre. Mais pour nous autres hauturiers, cela devient vite une contrainte fastidieuse... Nous, notre regard se suspend aux nuages, notre attention scrute la mer, le vent... Il reste bien peu de temps pour la radio qui ne devrait être, à nos yeux, qu'un outil de secours. Les "autorités" s'étonnent chaque fois de notre mutisme, mais sur un voilier on ne peut pas être à la fois à l'intérieur, l'oreille collée au VHF, et sur le pont, attentif aux éléments. Nous, nous avons choisi d'être à l'extérieur, pardonnez-nous amigos de la Prefectura, mais c'est une priorité que l'expérience de la mer nous a enseignée !


    Sur les eaux territoriales uruguayennes, tous les soirs, il est vivement recommandé, pour ne pas dire obligatoire, de regagner un port. En bons frères et voisins les Argentins visiteurs s'exécutent ! Pour les autres (les fanaticos, nous en l'occurrence !) les instances maritimes "comprennent", nous les en remercions amicalement.


     A la nuit tombante Kerguelen se retrouve donc seul dans les jolis mouillages extérieurs de la côte... Nous suivons la météo de très près, bien sûr, et à la moindre alerte nous regagnons un abri. Comme en moyenne, sur le Rio de la Plata, il passe un coup de vent tous les dix jours, on ne s'enracine pas, aucune crainte de ce côté là. Entre pamperos, suestadas, et autres nortas, les manœuvres de nuit sous les tormentas (les orages) ne sont pas rares. Mais le plaisir de vivre en permanence dans la nature, avec la nature, est à ce prix. Lorsqu'un coup de tabac plus sérieux est annoncé sur les ondes de Radio Sodre, ou bien que cela semble imminent à notre "pifomètre", nous entrons à Punta del Este. Il y a toujours un corps-mort de libre pour les fanaticos... C'est même gratuit pendant le mauvais temps ! Vous connaissez un port français qui nous offre ce service...? Moi, pas !


     Bien abrités dans le magnifique port de plaisance, en plein travaux cette année pour doubler sa capacité d'accueil, et en attendant que passe la tempête, nous lisons l'histoire des colons helvètes qui débarquèrent ici même, il n'y a pas si longtemps...


     Nous flânons ainsi sur la côte uruguayenne pendant tout l'été. De Palomas à Colonia del Sacramento, nous passons par Piriapolis et l'Isla Florès, qui veille sur son ancien hôpital de quarantaine, envahie aujourd'hui par les joncs et les lapins de garenne. Il y a aussi Buceo, Tigre, Puerto Sauce, Riachuelo, San Juan... Le si beau et si paisible mouillage sur le rio Rosario... Les belles plages de sable blanc se suivent à l'infini, souvent désertes...


     Au fur et à mesure que l'on pénètre dans l'estuaire du Rio de la Plata, l'eau devient limoneuse, couleur céladon. Mais les plages sont toujours aussi belles, aussi sauvages et tranquilles, les habitants heureux et accueillants, nous sommes encore en Republica Oriental del Uruguay.


ROU, c'est encore et toujours, écrit partout…


     Moïse est en plein milieu de sa classe de quatrième et nous pensons souvent à ses professeurs correcteurs qui reçoivent ses devoirs à l'autre bout du monde. Peuvent-ils imaginer la vie de leur élève ? Sans doute que non, il est un numéro anonyme parmi les 23 000 élèves de cette "classe" répartis sur toute la planète…!


     Début mars nous faisons un rapide retour en arrière sur Punta del Este. Les concurrents de la BOC Challenge sont attendus vers le sept ou le huit de ce mois, et, en bons français écumeurs d'océans que nous sommes également, nous voulons être présents pour applaudir nos compatriotes, heureux leaders de la célèbre course autour du monde... Alain Gautier arrive en vainqueur au beau milieu de la nuit du 6. Christophe Aughin le suit dans la journée du lendemain en pataugeant dans son maxi... Philippe Jeantot se pointe, le brion d'étrave raboté par les growlers du Horn... Les officiels chronomètrent, les journalistes médiatisent, les concurrents s'égrainent, les visiteurs affluent, les badauds applaudissent : le quai d'honneur s'anime… Marie-Claude encourage très fort Isabelle Autissier, la seule femme de la course, qui tient la dragée haute à ses collègues masculins ! Les clameurs s'estompent et les équipes techniques s'affairent sur les bolides...

 


Pour Kerguelen il est grand temps de poursuivre la route.


     Ce 14 mars, alors que le soleil n'est pas encore levé sur Punta del Este, il est à peine cinq heures, nous croisons à la sortie du port le douzième racer de la course qui passe la ligne d'arrivée ...en godillant ! Il n'y a pas une larme de brise dans la baie de Maldonado... Bonjour "Buttercup", enfin plutôt  ...Au-revoir ! Et bonne chance pour la dernière étape.


     Adieu belle Punta, nous reviendrons te voir un jour... Direction Buceo : Yate-Club et port de plaisance de Montevideo.



     Profitant pleinement de cette marina, nous partons découvrir l'intérieur de ce plat pays, visiter la Pampa qui s'étale à perte de vue vers le Nord, coincée entre le fleuve Uruguay et la côte Atlantique. Nous faisons connaissance avec les gauchos, ces gardiens qui passent leur vie à cheval parmi leurs immenses troupeaux. Pour seuls compagnons des familles de nandous gambadent à leurs côtés dans les hautes herbes des marécages. Le long des pistes, interminables de monotonie et de clôtures, des oiseaux amusants, les horneros (fourniers roux), les regardent en construisant leurs nids de terre en forme de four à pain, d'où leur nom espagnol de "boulanger" ! Autant il y a de poteaux, autant il y a de nids...


     Outre le maté, les parillas , le nandou, ou les gauchos, l'Uruguay réserve une autre curiosité au visiteur : son parc automobile !


     Ou bien les Uruguayens sont de patients génies de la mécanique, ou bien le caractère respectueux des conducteurs fait des miracles. Ou encore le climat sec et ventilé de ce pays est propice à la longévité des matériaux !... Croisant des tacots aussi "jeunes" que leurs "papis" conducteurs, on ne peut pas rester indifférent devant un tel mystère. A mon humble avis c'est un harmonieux mélange des trois observations qui fait que, entre leurs mains de sages, les véhicules ne s'usent pas. Le parc automobile de l'Uruguay est probablement le plus vieux du monde. Il en parfait état de fonctionnement, et ceci au quotidien s'il vous plaît : un défi à notre société de consommation.


     Sur les routes campagnardes, comme en ville, on peut croiser indifféremment une Ford Sierra dernier modèle, au CX fulgurant, et une Dedion-Bouton, aussi carrée et aérodynamique qu'un poulailler, avec ses roues à rayons, son volant droit "à la grand'papa" et son pouët-pouët à cornet extérieur. C'est incroyable de voir circuler toutes ces guimbardes ! Alors que chez nous ces modèles sont des voitures de collection qui ne sortent de dessous leur housse que pour des concours ou des expositions. Ici elles tiennent parfaitement leur place dans la circulation et ne constituent pas du tout un événement anachronique dans la vie uruguayenne.


     Reluisants de cuirs siliconés, bichonnés de cuivres étincelants, habillés de merisiers vitrifiés, chromés de formes "polissées", les vieux tacots vont et viennent leur petit train sur les boulevards, indifférents aux regards... S'il n'y manquait pas les mitraillages pétaradants et Eliott Ness lui-même en personne, on se croirait parfois en plein tournage d'une scène hollywoodienne des Incorruptibles. C'est stupéfiant de similitudes ! Eh bien, non, nous sommes en Républica Orientale del Uruguay, ROU, je vous le répète, c'est écrit partout ! Nous nous baladons sur une route de banlieue vers Atlantida, ou bien nous passons simplement devant le Museo Artigas, en plein cœur de la capitale... Daimler, Ford T, Bugatti, Delage des années folles se croisent avec nos "modernes" Traction, 4 CV, Juva 4, ou bien encore, pour vous rappeler de bons souvenirs, Frégate, Aronde, Dauphine ou autres récentes Vedettes qui font figure de banales modernités. C'est la mémoire du monde automobile ce pays, je vous le dis ! La chose est "cultivée", en vérité. Les concessionnaires des grandes marques actuelles se font un point d'honneur à exposer dans leurs vitrines des modèles désuets mais des plus rutilants !


     Les collectionneurs du monde entier ne s'y étaient pas trompés d'ailleurs, car ces véhicules sont des antiquités remarquables, des reliques introuvables. Ils n'hésitaient pas à venir en jets privés, dépensant des fortunes pour venir acheter ces bijoux... Je parle au passé car une loi récente a mis fin à cette hémorragie.

     - Elles ont été décrétées Patrimoine National de l'Uruguay... Nous confie un vendeur à qui nous sommes venus demander le prix de cette Bugatti modèle 1936...

     - Vale 390 000 ! Nous dit-il, sans autres précisions.


     L'acheteur se doit de comprendre, apparemment... Nous, on calcule... Je pose neuf et je retiens un, ça fait seulement... 220 dollars ? Se dit-on entre nous, en pouffant de rire... Le vendeur, qui s'est aperçu de notre surprise, reprend, plus explicite :    

- Claro que si, amigos, 390 000 ...dolares, por supuesto !


     Ah, bien sûr, évidemment ! Cette fois je m'y prends dans l'autre sens : je pose un et je retiens neuf ...et cela donne ...220 briques...!


     Ouah... ! Je suis au bord du delirium tremens, pourtant je n'ai rien bu, je vous le jure. Et je me dis aussitôt que si je conserve toutes les vieilles "dodoches" et que je les revends pour ma retraite, je pourrai gagner... Je ne vous dirai pas le résultat... Finalement, quand on a une vieille "quatre bœufs" ou une antique "deux chevaux", on ne connaît pas sa richesse...!


Ah, c'que c'est d'avoir l'esprit paysan !... Vinzous !


     Et voilà, nous sommes toujours dans le fond des darses du vieux port commercial, chez nos amis du Regata Club.


     Nous allons quitter ce pays tranquille au charme suranné où même les publicités de la télévision sont des hymnes à la nature et à la beauté. Messieurs de la RFP, (ou "Air-efpé": compagnie aérienne secrète travaillant surtout avec la téloche...), allez donc voir ça, la pub de ce pays vous rajeunira les cylindraxes tout en nous aérant les dendrites...


      Nous, nous apprêtons à traverser le Rio de la Plata...


     Nous avons fait également la connaissance de Jacques, un radioamateur polyglotte, amateur passionné de voiliers et de grands froids. "CX9ABE" est une oreille attentive et sympathique, toujours à l'écoute des cap-horniers... Merci Jacques, nous t'avons écouté fort longtemps...


     …Il est basé à Montevideo, capitale de la Republica Oriental del Uruguay, je vous l'ai dit déjà, je crois,


     ROU, c'est écrit partout !


Suite du livre... Chapitre 136...


Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...


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Article ajouté le 2005-11-20 , consulté 1664 fois

Commentaires


Jacques CX9ABE le 12/03/2007 à 08:58:53
Quelle surprise de retrouver "Kergelen" après tant d'années. J'habite l'Europe maintenant et serais naturellement heureux d'échanger de vieux souvenirs!
Bonjour à Rémy, Marie Claude, Moïse et Anne (j'ai aussi relu mon log!)
Jacques CX9ABE
Remy le 12/03/2007 à 19:27:55
Bonsoir jacques, eh bien, nous voici surpris et émus de recevoir ce petit mot... Pour nous tu resteras toujours dans nos coeurs la "voix" CX9ABE, fort sympathique, qui donnait la météo et tout plein de tuyaux bien utiles pour tous les cap-horniers en vadrouille... Merci mille fois Jacques et, bien sur, dès que possible je t'envoie de +longues nouvelles.... Avec plaisir !
Rémy de Kerguelen / Sète - France

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