SUR LE CAILLOU
En Nouvelle Calédonie, vous entendrez rarement prononcer ce nom donné par le Capitaine Cook à cette île du bout du monde. Souvenir de sa province natale l'Ecosse, anciennement "Calédonie", ayant été baptisée ainsi par les Romains… Non, pour les insulaires calédoniens, de toutes origines, la Nouvelle Calédonie c'est : le Caillou ! Rien d'autre.
Pourquoi ce nom, si "dur" ?… Donné par les Calédoniens eux-mêmes, cette appellation reflète la nature même des sols. La Grande Terre est constituée par une longue chaîne de montagnes de 400 kilomètres de long sur 60 de large, dont à peine 15% sont cultivables. Tout le reste n'est que roches ou latérites contenant toutes sortes de minerais…
Quand on atteint cet endroit du bout du monde, c'est simple, on est à 20 000 kilomètres de distance et aux antipodes de la mère patrie. On ne trouve pas de terre française plus lointaine sur la planète que cette île du Pacifique, la Nouvelle Calédonie, enfin le Caillou…
L'histoire de la Calédonie est complexe. Elle semble commencer plusieurs millénaires avant notre ère par des populations de Malayo-polynésiens arrivées d'Asie, d'île en île. Plus tard, dans la préhistoire cette fois, la présence d'Austronésiens est caractérisée par des poteries Lapita peintes et joliment décorées au peigne fin qui ont été retrouvées dans différents sites côtiers. A Fidji également nous avions déjà vu dans les musées ces mêmes vestiges Lapita. Ils sont les témoins d'une activité humaine très ancienne. Ces îles, petits morceaux de continent détachés de leur grande sœur voisine l'Australie, voguent seules maintenant sur le manteau magmatique depuis 80 millions d'années.
Plus près de nous encore c'est à l'explorateur anglais James Cook que revient en 1774, l'honneur de la découverte de l'île aux occidentaux. Un peu après ce sont les Français qui montrent le bout du nez …et leurs voiles avec La Pérouse puis d'Entrecasteaux et Dumont d'Urville. Après la vague des découvreurs, celle des écumeurs et des évangélistes suit… Pas toujours animés par les mêmes buts, mais toujours armés de courage certains imposent, convertissent, menacent… D'autres attirés par l'esprit d'aventure trafiquent, pillent, troquent, tuent si nécessaire… Car l'île principale comme ses dépendances, les Loyautés, sont habitées par des autochtones, des mélanésiens vindicatifs : les Kanak !
Baleiniers, santaliers, pêcheurs d'holothuries, chasseurs, beachcombers, défilent sur les côtes… Les premiers contacts avec les tribus furent assez difficiles, parfois même meurtriers. Durant ce même temps, plus discrètes mais tout aussi déterminées, les missions évangéliques arrivent à leur tour. Catholiques, protestants, maristes s'installent pour une "période de charme et de misère" osera écrire le Révérend Père Rougeyron lors de l'installation des tout premiers missionnaires européens. Régulièrement aussi, ils doivent être secourus à bord des navires marchands ou militaires en échappant de peu aux révoltes, aux massacres et pillages…
Puis l'histoire galopant, le gouvernement impérial de Napoléon III se dit un beau jour que ce lopin de terre, tout au bout du monde, constituerait une excellente prison… La transportation qui est de plus en plus mal perçue, suspendue récemment pour la Guyane, saurait trouver là une nouvelle voie…! Décision est prise, exécution. On prend possession de ce nouveau territoire et on en fait une colonie pénitentiaire. L'Amiral Despointes hisse la bannière tricolore ce 24 septembre 1853 et Port-de-France est fondé. C'est le Nouméa d'aujourd'hui.
Les marins de l'Empire deviennent des terriens. On y crée les administrations, On déboise, on construit, on développe l'agriculture, l'élevage… On y introduit des bœufs, des cochons, des cerfs, des chiens… La colonisation n'est pas vécue sans réaction des indigènes canaques qui vont se soulever… Une véritable insurrection surgit quand débarquent les premiers convois de prisonniers. Les insurgés de la Commune de Paris sont envoyés au bagne en Calédonie, sur le Caillou ! Durant ce même temps des colons ont suivi les corps expéditionnaires et s'y sont installés également… L'administration ayant besoin de bras, de têtes, de jambes, de biens, de nourriture… Tout une escadre d'aventuriers, de pionniers, de colons débarquent sur le Caillou et viennent grossir encore le lot des "blancs", qui envahissent la terre des "noirs"… Les révoltes kanak fusent fréquemment, meurtrières dans les deux camps…
En mère patrie, les soulèvements politiques s'enchaînent et bousculent les préoccupations frontalières… Si la guerre d'Italie nous a apporté le Comté de Nice et la Savoie, la défaite contre les Prussiens nous enlèvent l'Alsace et la Lorraine… Les évènements de la Commune de Paris se terminent dans le sang… Thiers prend le pouvoir, une énième tentative de restauration monarchique échoue pour installer Mac Mahon. Puis l'instabilité s'aggrave… C'est Grévy, Sadi Carnot, Gambetta, Ferry, Perrier, Faure… Les périodes sombres, comme les gouvernants, se succèdent… Boulanger, Panama, l'affaire Dreyfus… Scandales et anarchisme prédominent toute cette période de l'Histoire de France…
Dans ce climat de tensions intestines, les dirigeants ont bien d'autres soucis que de penser aux lointaines colonies, à la Nouvelle Calédonie, à ce caillou du bout du monde… Mais la porte du bagne vers Port de France est bien en place et ne va pas se refermer si tôt. La Pénitentiaire est une grosse mécanique qui entraîne et fait vivre tout un ensemble communautaire… Suivant diverses raisons, on est titré bagnards, internés, relégués, condamnés, exilés, assignés ou insurgés… Les années passant, bientôt d'anciens tôlards se retrouvent dehors sans aucun espoir de retour vers la métropole, la mère patrie… Trop loin, trop difficile, trop coûteux, trop tard… Trop, c'est trop !
On a été déporté, on reste sur son Caillou et on y meure…
Pendant ce temps, où les rouages de la transportation tournent à plein régime, un homme Jules Garnier est arrivé sur le Caillou, la "Grande Terre" comme on l'appelle aussi. Lui est ingénieur, peut-être y aurait-il des minerais nobles à exploiter sur cette île riche en matériaux ? Dans un premier temps, il prospecte et découvre de l'or puis du cuivre dans la chaîne centrale. Du fer, du chrome, du magnésium, du molybdène sont décelés un peu partout… Un peu plus tard, un échantillon de minerai inconnu, trouvé par un colon au nom de Higgisson, excite sa curiosité… Garnier s'empresse de l'envoyer à l'analyse… Quand le résultat parvient à Port de France, la ville tombe en ébullition… C'est du nickel, un métal méconnu rare et noble, avec une concentration de près de 15%… Du jamais vu dans les annales de la géologie ! Toute la communauté scientifique s'en trouve ébranlée. Un naturaliste américain de renommée mondiale, James Dana, lui rendra hommage d'ailleurs en baptisant ce nouveau minerai la "Garniérite", quel honneur !
La fièvre du nickel venait de naître sur le Caillou…
Un vent de folie traversa l'île, diront les gazettes de l'époque. Tout le monde veut quitter la ville pour aller s'installer dans les montagnes comme prospecteur et dénicher ce nickel si précieux. Il s'achète plus cher que le cuivre, l'or ou le chrome sur les places financières internationales. "Vent de folie" tel que le gouverneur Feuillet doit prendre des mesures draconiennes pour contenir le territoire dans un "équilibre social acceptable", dira-t-il dans une tribune. Devant l'hémorragie citadine, il fait venir depuis les pays voisins, des centaines de familles d'émigrants. Ils seront "baptisés" les "colons Feuillet" par les Calédoniens. Indiens, Javanais, Tonkinois, Vietnamiens, Néo-Hébridais débarquent donc à leur tour, sur le Caillou. La main d'œuvre manque partout. L'agriculture est délaissée, le commerce désorienté. L'urbanisme s'écroule. Le Pouvoir s'étiole. Les gouvernants se divisent, il y a les "Pour", les "Contre"… Tous les colons installés dans l'élevage et l'agriculture abandonnent leurs fermes…Ils veulent tous des concessions et aller travailler "la mine" pour le nickel… Durant ces mêmes périodes le robinet de l'administration pénitentiaire a commencé à fermer ses portes… Un drame s'est joué en silence, sans que les autorités n'en mesurent les conséquences… Avec la libération des détenus arrivés en fin de peine, la moitié de la population blanche de l'île se retrouve d'origine pénale ! Or il est bien difficile de construire un pays avec un ramassis de tôlards et de révoltés politiques ! En 1898, donc bien longtemps après celui de Guyane, les envois de condamnés pour la transportation en Calédonie s'arrêtent.
"L'avenir doit se tourner désormais vers une colonisation libre", dit-on dans la cour des grands…! "Port de France", petite bourgade connue pour ses garnisons militaires devient aussi une vraie petite ville. Depuis juin 1866 elle est devenue officiellement "Nouméa". Après la période redingotes noires, soutanes blanches et uniformes rayés, un jour nouveau s'ouvre. L'exploitation du nickel va prendre une place prépondérante sur le Caillou jusque dans les années 80 …du XXième siècle cette fois.
Dans cette lente ascension, un épisode guerrier de la seconde guerre mondiale va venir troubler la vie des Calédoniens durant quatre ans… Les militaires français sont présents dans le Pacifique. La menace japonaise impose de resserrer les rangs des alliés… Eh bien la place est toute trouvée… C'est sur le Caillou que les Américains vont installer leur principale base arrière. Avec plus de 50 000 hommes, la population de l'île se trouve doublée d'un coup. Un matériel de guerre considérable est amené sur place. Des aéroports et des ports sont construits… De nos jours encore on trouve un peu partout sur la Grande Terre, les restes de cette occupation américaine ! Elle a marqué les esprits et modifié bien des coutumes chez les Caldoches (blancs descendants des colons ou des bagnards), qui ont des penchants très anglo-saxons ou bien des expressions typiques, assez drôles.
Après cet épisode "ricain", la Calédonie est devenue dès 1946 Territoire d'outre mer et l'est encore aujourd'hui. Son développement se fait essentiellement par le nickel - aussi le cobalt - dont elle a longtemps été au premier rang de la production mondiale. Puis vers les années 84-85 une période de troubles a débuté. Une guerre tribale et politique des indépendantistes contres les anti-indépendantistes… Au sein de la république, chacun argumente et agit selon ses convictions, ses intérêts, ses moyens… Les blancs, les ''métros'' (ou encore les "zoreilles"!) comme les natifs du Caillou les appellent sont montrés du doigt, car paraît-il, "Ils viennent piller les terres des Kanak …les biens des Caldoches"… A plusieurs reprises des gendarmes sont séquestrés, molestés, assassinés… L'autorité même de l'Etat est mise à partie… Cette période de guérilla se termine dans un bain de sang en mai 88 par l'assaut de la grotte de Gossanah sur l'île d'Ouvéa… Si depuis la situation s'est calmée, l'équilibre n'en demeure pas moins très fragile. Les heurts entre les différentes ethnies sont monnaie courante… Les barrages routiers, des grèves souvent musclées, surgissent inopinément. Barricades, caillassages, cadenassages et astiquages sont des credo fréquents sur le Caillou. Le blocage des infrastructures et des institutions, récurrent…!
Les Canaques jalousent les Wallisiens qui squattent "leur" terre. C'est vrai, les îles de Wallis et Futuna étant saturées, ils sont de plus en plus nombreux sur la Grande Terre… Les Caldoches jalousent les métropolitains qui arrivent aussi de plus en plus nombreux, chassés de leur métropole par le chômage et le marasme général… Dans tout ça les Vietnamiens essaient de garder leur rang… Les Caldoches s'agrippent à leur pouvoir, les Canaques à leurs terres… Les Tahitiens essaient de conserver leur sourire, les Javanais leurs souvenirs… Et les Ni-Vanuatais, …leurs traditions. En somme chacun veut sauvegarder sa place au soleil en terre "kanakie" ! Nous dans tout ce patchwork de confessions, de couleurs et de désordre, on essaie de garder notre sang froid simplement. On a du mal parfois, la patience s'émousse, mais on y arrive…
Pourtant les atouts ne manquent pas, mais alors pas du tout, à cette terre lointaine… Le sous-sol de sa chaîne regorge de minerai. Les canadiens sont en train d'y construire une usine ultra moderne et investir des millions de dollars. Elle devrait voir le jour prochainement, si le calme social… Récemment on y a découvert en mer des gisements d'hydrate de méthane en quantité phénoménale… Une richesse fabuleuse et inexploitée… Les jeunes couples japonais viennent se marier en Calédonie par wagons, enfin par avions entiers… Les paysages sont merveilleux. Dans les villages isolés, là où la politique n'entre pas, la gentillesse et l'accueil des habitants sont extraordinaires… En plus, la place ne manque pas : 210 000 habitants seulement se partagent un territoire grand comme 3 départements français… Cette terre lointaine du Pacifique a tout l'avenir devant elle, possède plein d'atouts… Il suffirait de tellement peu de chose pour en faire " Le " paradis…!
Lorsque l'on arrive, en faisant abstraction du "social", la seule impression que la Calédonie vous donne, c'est exactement "une île des mers du Sud". C'est une copie conforme de celle des dépliants touristiques… Les paysages sont variés et beaux, le climat doux et stable… Le temps ici, hors mis quelques coups de galère dus au passage d'un cyclone, c'est un éternel printemps. Plus encore si vous vous rendez à l'île des Pins sa petite sœur voisine ! Nous, nous y avons trouvé : " Le plus beau mouillage de toute la planète ". Je ne suis pas payé pour le dire, croyez-moi ! Et nous ne sommes pas les seuls navigateurs a avoir décrété cela… Quand on est ancré dans la baie de Kuto ou celle de Kanuméra, eh bien on est posé au beau milieu d'une carte postale de rêve… Vous savez, celle que l'on voit bien affichée au milieu de toute agence de voyage qui se respecte… Plage de sable blanc immaculé, cocotiers berceurs, lagon turquoise, soleil caressant …et dont vous ne découvrez jamais l'adresse… Pourtant elle existe belle et bien cette escale idyllique. Mais ça, pour la conserver ainsi, "motus et bouche cousue"… Non, nous ne la donnerons pas nous non plus. Mais nous l'avons découverte !
L'escale en Calédonie était importante pour nous… Moïse doit y préparer ses études supérieures. Anne doit intégrer un institut médico-éducatif… Marie-Claude veut reprendre ses études (à 45 ans) pour tenter un diplôme d'infirmière… Moi je veux écrire le "Trésor des Kerguelen" …et gagner quelques sous pour faire bouillir la marmite. Chacun s'est fixé ses tâches… On mettra plus de six années pour les réaliser mais elles le seront, toutes… Alléluia !
La commande moteur du "Trésor des Kerguelen" est au point neutre. C'est relâche pour l'équipage.
On est en "pause", sur le Caillou.
Suite du TOME II... Chapitre 208...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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