Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 209 - Tombée du Ciel

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Chapitre 209


TOMBEE DU CIEL

 

 

     Nous sommes sur la plage de l'îlot Kutomo. Cet après midi nous y avons allumé un feu de camp et malgré l'heure tardive, nous y sommes encore. Le ciel étoilé est d'une luminosité exceptionnelle. Tous les trois assis sur les tronçons d'un cocotier coupé, gisant sur le sable autour du foyer, nos esprits divaguent sur les sujets les plus divers… Mais au final ce sont les moments de silence qui s'imposent d'eux mêmes. Nous sentons bien au fond de nous-mêmes que ce sont les derniers moments de notre vie de vagabonds qui s'égrènent ici dans ces paysages sublimes du Grand Sud calédonien, de cette île des Pins si sauvage, si belle, si apaisante…


     Tout à coup un sifflement particulièrement insolite nous sort de notre rêverie… Sifflement immédiatement suivit d'un choc net et étouffé. Je pourrai décrire ce bruit comme celui d'un caillou projeté violemment sur le sable d'une plage. Cela donne un son mat et étouffé bien particulier. Puis, plus rien, à nouveau le silence, total…! Quelque chose vient de tomber non loin de nous, c'est certain. Simultanément, un léger bruissement de branche indiquait vaguement la zone de l'impact au sol, là, juste dans la forêt derrière le rideau d'arbre bordant la grève… Bruit fait par la "chose", ou bien peut-être aussi produit par un oiseau, un animal apeuré par ce "projectile", car, c'en est un ! On se regarde Marie-Claude et moi d'un air interrogateur, surpris ! Mais qu'est ce qui a bien pu tomber du ciel comme ça si près de nous ? Nos regards scrutent la voûte céleste : pas d'oiseaux, pas un seul avion de ligne, pas d'étoiles filantes : les fameuses traînées de météorites comme nous en voyons souvent… Rien ! Personne alentours, nous sommes seuls sur cette île de Kutomo, inhabitée de surcroît… Mais qu'est donc que cet engin volant qui vient de percuter la planète en nous rasant les oreilles ?


Pas un seul nuage ne trouble la voûte céleste !


     Ce soir le ciel est d'une pureté exceptionnelle et donc cette aubaine aurait dû nous permettre de voir l'intrus qui a perdu cette chose …si "intrus", il y a ! De plus, un avion ou un satellite ne perd des morceaux si souvent ! Hé bien non, rien de rien ! Pas le moindre indice pour nous éclairer sur ce météore furtif… Pourtant cette chose à bien une origine, elle vient bien de quelque part ! Après moult supputations, nous décidons de rentrer au bercail. Un silence de plomb règne sur toute la baie de Vao et ses environs. Cette heure tardive est inhabituelle pour revenir à bord mais une fois n'est pas coutume. Il était écrit dans les astres que l'on devait attendre ce "messager" dirons-nous, avant de regagner nos pénates. L'incident est clos mais pour la nuit seulement !


     Le lendemain, presque inconsciemment, une envie folle de fouiller les alentours de notre feu de camp me prend. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser… En bon chercheur d'absolu, je dois comprendre, je dois trouver cette chose "tombée du ciel"… Et puis, un événement comme celui d'hier soir est assez rare dans une vie, quand même, pour ne pas satisfaire un brin sa curiosité. Non? Mais au bout d'une heure de recherche, rien ! Enfin rien de "quelque chose" d'attendu… Parce que inévitablement, ce n'est quand même pas un avion ou un satellite que je recherche, non, c'est une météorite ! N'importe quel individu normalement constitué penserait à cela. De plus, ces objets venus du fin fond de l'univers fascinent tous les êtres humains depuis la plus haute antiquité… Autrefois elles étaient très recherchées pour élaborer des aciers spéciaux. Elles durcissaient tellement bien les armes de coupe qu'elles étaient traquer, conserver jalousement pour fabriquer les dagues, stylets, poignards ou autres épées de nos rois et de nos seigneurs… Elles sont donc bien des symboles de la puissance. De nos jours, elles servent à fabriquer des bijoux d'une exceptionnelle beauté. Les météorites sont encore et toujours de vrais joyaux. Mais là, c'est le néant ! Non, il faut reconnaître aussi que de rechercher une chose dont on ne sait "rien" est plutôt difficile, voire comique. Passons ! Mes investigations autour des restes du feu de camp ne donnent rien. C'est décevant mais c'est ainsi. Une nouvelle journée commence…


     Aujourd'hui le but de notre débarquement sur l'îlot de Kutomo est la promenade. Cet îlot est bordé dans sa partie Est par un long platier de madrépore, peu étendu en largeur, et plongeant brutalement dans les abîmes du Pacifique. Cette particularité offre une randonnée de premier choix, aisée. C'est en plus une place privilégiée pour surprendre les gros prédateurs du large ou bien encore les baleines qui viennent raser ces tombants. C'est souvent l'occasion également de dénicher sur ces berges rarement visitées, des choses insolites ou amusantes…


     Nous sommes sur la côte au vent des îlots extérieurs de l'archipel de l'île des Pins. Sur ces plages exposées, comme on les classe, il est fréquent de découvrir des objets inattendus car au delà du platier, c'est le grand océan sur des milliers de kilomètres… Et il y en a des choses sur et dans l'océan… Le Pacifique occupe le tiers de la surface sur notre planète Terre. Alors il doit en passer au dessus, en tomber dedans, des "objets volants non identifiés". Les avions, satellites, fusées, bateaux, liners, pêcheurs, coursiers ne manquent pas… Nos fameux OVNI deviennent souvent des OFNI une fois tombés à l'eau et qu'ils flottent…! Notre avidité de découverte et de curiosité est affûtée au maximum. Nos regards scrutent le sable, la lisière de la forêt, la laisse des vagues. Les moindres anfractuosités du corail ou des rochers sont passées au peigne fin… Sur la grève on y voit les sempiternelles chaussures, racornies… Du bois flotté, commun… Des emballages plastiques de toutes formes et de toutes couleurs, éternels… Des os de tortue ou d'oiseaux de mer, fréquents… Quelques coquilles de nautiles, plus rare déjà… Mais je découvre aussi à mi-parcours une curieuse boîte en aluminium. Puis une seconde… Encore une troisième un peu plus loin, toutes identiques. Je montre mes trouvailles à Marie-Claude qui ne s'en émeut pas plus que ça ! Mais moi, cette boîte ou plutôt "ces boîtes", m'intriguent immédiatement… Sur les trois, l'une d'entre elles semble beaucoup plus récente que ses consœurs. Je la conserve jalousement, c'est mon "trésor"… Elle est entièrement fermée, étanche et légère eus égard de son volume, ce qui explique probablement sa flottabilité puis son échouage ici, sur la côte au vent. Elle mesure, à peu près, vingt centimètres de long pour quinze de large et environs six à sept d'épaisseur. Ne pouvant poursuivre davantage mes investigations sur "l'objet flottant non identifié" (OFNI), je le glisse dans mon sac à dos. Nous aurons tout le loisir de l'étudier au bateau, les outils ne manquent pas…


     Nous avons mis l'après-midi pour faire le tour de l'îlot Kutomo tout entier, cela fait près de cinq kilomètres. Mais cette balade dans les rochers coralliens et les bancs de madrépores avait quelque chose de magique. Evidemment, hormis quelques pêcheurs de Vao, bien peu de visiteurs foulent du pied ces rives littorales. Ces endroits sont donc très prolifique d'engins singuliers, de matériels hétéroclites ou de matériaux bizarres. Cela a été le cas encore aujourd'hui. Nous rentrons au bateau comblés par nos trouvailles. Chacun a ramené le sien… Et la soirée passe à observer, analyser, commenter chacune de nos découvertes… Marie-Claude a ramassé de jolis coquillages : porcelaines, murex et sept-doigts. Anne a déniché de magnifiques graines de Mahogani, d'un rouge vif, éclatant. C'est un arbre de la grande forêt équatoriale… Viendraient-elles, portées par les courants marins depuis l'Amérique centrale ? Elles feront un très joli collier.


     En ce qui concerne la mienne (de trouvaille), je dois bien avouer qu'il me faudra un certain temps avant de pouvoir ouvrir ma "boîte"… J'ai dû dessertir le couvercle de l'engin avant de pouvoir enfin inspecter l'intérieur… Car avec les années et les découvertes insolites ( certaines très dangereuses : détonateurs, crayons radioactifs, mines, munitions…), nous sommes devenus très prudents pour manipuler nos OFNI ou OVNI. Eh bien oui, c'est selon : trouvé en mer (pour le premier) ou bien à terre…! A l'ouverture de l'engin je comprends immédiatement de quoi il s'agit… En plus du circuit électronique, noyé dans de la mousse de résine, apparaît une capsule anéroïde en titane que je repère de suite : c'est signé ! C'est une sonde radio-météo. La météorologie est un domaine de connaissance qui me passionne depuis tant d'années… Cette boîte est un coffret analyseur transmetteur qui est lancé suivant un protocole international précis et bien rôdé, et ceci chaque jour dans toutes les stations météos du monde entier. Cet émetteur est accroché sous un ballon-sonde gonflé à l'hélium avec un long cordon d'une dizaine de mètres environs munis en son milieu d'un réflecteur radar. A Nouméa, pour l'exemple de la Calédonie, chacun peut observer le lâcher de ces ballons sondes d'un blanc éclatant qui est effectué deux fois par jour vers 10 h le matin et 22h le soir. Cela se fait depuis la station météo située au sommet du Faubourg Blanchot ; c'est en plein centre ville. Le ballon peut être suivit à l'œil nu durant de longues minutes plus encore à la jumelle si le temps le permet… Ces radiosondages servent à analyser la couche d'atmosphère au fur et à mesure de l'ascension du ballon. On y mesure les principaux paramètres : température, humidité, pression, force et direction du vent jusqu'à une altitude de vingt kilomètres environs (encore appeler les données adiabatiques par les spécialistes). Le ballon (diamètre de un mètre au sol à son départ environ) grossi rapidement au fur et à mesure de sa montée en altitude, engendré par la baisse de pression. Un Radar particulier de la station suit le ballon sonde et récolte les données immédiatement analysées. Son enveloppe de latex est très dilatable et finit par éclater (pour un diamètre de près de trois mètres) lorsque l'engin a atteint la tropopause, aux environs de 20 à 25 km d'altitude pour les zones tropicales (altitude qui décroît suivant la latitude du lieu, 6km seulement aux pôles…). L'équipement électronique, notre fameux boîtier alors libéré, retombe vers le sol. Il n'est vraiment pas souhaitable de le recevoir sur la tête !


     Ces trois boîtes que j'ai retrouvées sur le bord de mer des îlots au vent de l'île des Pins sont donc probablement quelque unes de celles lancées par la station de Nouméa. Elles retombent en mer, loin dans le Sud-est, après l'éclatement du ballon porteur. Cet endroit est situé à plus de 110 km de Nouméa à vol d'oiseau. Les vents d'Est qui sont les plus fréquents (au niveau du sol ou de la mer) ramènent vers les îles les boîtiers qui n'ont pas été détruits lors de l'impact sur l'océan… Pour le cas particulier de notre soirée au coin du feu, c'était peut-être l'une de ces sondes météos qui revenaient au sol ! Eh bien je dois dire que l'on a eu la chance de ne pas recevoir cet OVNI ( il n'avait pas encore "flotter" donc n'était pas encore devenu OFNI…) sur la tête… Le soir de la veillée, nous n'avons pas pensé un seul instant qu'il pouvait s'agir de sondes météos. Il est pourtant fort probable que ce soit l'une d'elles qui a chuté près de nous dans la forêt de l'île Kutomo. Nous n'avons pas cherché à la retrouver plus longtemps. Pour moi le "mystère" étant levé, au moins pour le phénomène de ce jour là, c'était suffisant, je pouvais dormir en paix. Ma quête du "Savoir Relatif et Absolu", comme l'explique si bien Bernard Weber dans son Encyclopédie du même nom, était au moins satisfaite. Au passage, ce livre est à lire pour tous les curieux (comme moi) pour qui il n'y a pas de "mystère". Simplement et en raccourci, nous n'avons pas encore à l'heure où je vous parle l'explication de tous les phénomènes qui nous entourent, et ceci quels qu'ils soient, …mais elle viendra un jour, forcement !


     Cette petite aventure de l'OVNI tombé près de nous n'en est pas vraiment une… Mais quelques jours plus tard lors de notre retour sur Nouméa, je farfouillais sur la plage de KodJeu. C'était la dernière escale dans le Nord-ouest de l'île des Pins. Eh bien dans moins de trente centimètres d'eau j'ai trouvé fortuitement un caillou bien curieux, magnétique, globuleux et irisé, pesant très lourd… Je l'ai ramené bien sûr et montré autour de moi… Vous savez ce que l'on me dit, pratiquement neuf fois sur dix à propos de ce caillou… Mais c'est une météorite ! Non?


     Alors ? Hein ? A dire vrai je n'en sais rien du tout mais ça y ressemble drôlement, d'après les photographies trouvées de nos encyclopédies. C'était une énième trouvaille, un autre petit morceau du "Trésor des Kerguelen"…


     Y'a pas de mystère, celui qui cherche, enfin qui cherche vraiment, finit obligatoirement par trouver quelque chose. Comme moi, vous connaissez le proverbe : Rien ne se perd, rien ne se crée, mais tout se transforme… Eh bien désormais, ce joli caillou, ce messager sidéral "tombé du ciel", me sert de presse-papier !


Site éducatif, passionnant, sur les météorites, ici...


NB : Pour les personnes intéressées par l'aspect technique des paramètres météorologiques, un site amateur mais très éducatif, complet et passionnant à ne pas manquer : rubrique radiosondage pour la France ici.


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 1429 fois

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