Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 228 - Au Pays de la Myrrhe et de L'Encens

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Chapitre 228

            

AU PAYS DE LA MYRRHE

    ET DE L'ENCENS

 

 

     Le Sultanat d'Oman est un pays singulier. Nous n'en avions jamais entendu parler. Jamais jusqu'au jour où, penchés sur nos cartes marines, il fallait y tracer une route en direction de la Mer Rouge. Route maritime signifie navigation et donc implicitement trouver des escales sur la route pour s'approvisionner. Lisant des récits de navigateurs, écoutant les conseils des anciens, un port sur la péninsule arabique revenait souvent à la bouche comme aux oreilles : Salaalah.


     Cette ville de Salaalah est la deuxième ville importante du Sultanat d'Oman après Mascate, sa capitale. Son port, au statut de zone franche est le plus important du pays. Il s'appelle plus précisément Mina Raysut mais tout le monde dit Salaalah, à cause de cette ville adjacente dont il dépend !


     Cette année 2003 est particulière dans les annales des circumnavigateurs. Nous devrions dire plutôt 1424 car nous sommes en pays musulman et eux sont à cette date, chronolo-giquement. Bon gardons, "notre année" à nous…! Si dans les années passées, le grand souci des navigateurs hauturiers passant par la Mer Rouge était les attaques de pirates, fréquentes dans le Golfe d'Aden, cette année un autre élément venait troubler la fête… C'est la guerre d'Irak. En effet, parmi les pays montrés du doigt par les "impérialistes de la coalition", disent certains médias, figurent le Yémen. Ce pays arabe, directement situé à l'entrée de la mer Rouge, est voisin du Sultanat. Notre stratégie doit donc prendre en compte ce nouvel élément pour le besoin d'un repli éventuel. Un port relativement neutre sur l'échiquier politique et facile d'accès s'imposait pour nous offrir une escale de secours. Après maintes interrogations, tous les navigateurs semblaient d'accord sur l'ultime escale à effectuer avant la mer Rouge : Salaalah (ou Mina Raysout) au Sultanat d'Oman. Voilà donc pourquoi, nous aussi les Kerguelen, avions cette destination prédéterminée au départ de l'Inde : pour la sécurité, simplement !

 


     Le Sultanat d'Oman est avant tout un pays de navigateurs tournés traditionnellement vers l'océan indien, pour la pêche et le commerce. Il se caractérise aujourd'hui par une organisation tribale de la société comme du pouvoir. Il maintient sa particularité par rapport à ses voisins arabes de la péninsule même s'il bénéficie lui aussi de la manne pétrolière. Deux exemples pour souligner ces deux traits importants du caractère omanais d'aujourd'hui. La pêche qui est une ressource très développée en Oman, ramène 70 kg de poisson par habitant et par an. Pour comparer avec la France dont cette activité est en perpétuel déclin, malheureusement, elle n'en apporte plus que 14 kg seulement ! Avec les revenus pétroliers, qui représentent la moitié des recettes globales du pays, le PNB par habitant et par an est de 2,5 fois celui d'un français ! C'est dire le niveau de ce petit Etat, anodin, qu'est devenu le Sultanat d'Oman…


     Si l'on fait abstraction de la pêche, trois choses frappent l'œil du visiteur arrivant dans ce pays…


     La première, c'est la modernité du pays. Vivant principalement de ses ressources pétrolières, le Sultanat est un pays riche, cela se voit… Autoroutes démesurées, buildings étincelants, architecture moderne, bassins et fontaines contrastants avec le désert, équipements portuaires de dernière génération, voitures de luxe climatisées… Les apparences montrent le pouvoir d'achat, le niveau de vie, le confort de ses habitants…


     La deuxième chose ce sont les chameaux. Si en Inde les vaches sacrées se baladaient partout dans l'indifférence générale, eh bien ici en Oman, ce sont les chameaux qui errent aussi bien sur les places publiques que les autoroutes…


     Enfin, la troisième chose remarquable mais moins décelable au premier regard est la beauté de ses habitants. Oh pas celle des femmes, non, on ne les voit que rarement pour ne pas dire jamais. Non, beauté …celle des Omanais, des hommes ! Ils sont grands, le visage fin et cuivré par le soleil, souriants… Drapés dans leurs djellabas immaculées, on dirait de vrais seigneurs, des Lawrence d'Arabie surgis droit du désert...


     Après avoir facilement effectué nos formalités d'entrée, nous louons une voiture. Dans cet immense pays de sable et de désert, dès qu'il s'agit de faire quelques emplettes, il faut une monture. Pour nous ce sera un "camélidé" mais à quatre roues. Nous découvrons l'arrière pays avec ses willayas, ses fortifications, ses châteaux en ruines… Il y en a plus de 500 dans le pays nous dit-on… Certains, parmi les plus anciens, datent des Perses, d'autres des invasions portugaises, les plus "récents" datent du début de l'ère musulmane, du 17ième siècle. Un peu à l'écart sur la piste des crêtes, qui part en plein désert, se trouve en principe la tombe de Job. Mais après deux heures de recherche la piste qui semble nous mener au bout du monde, au beau milieu de nulle part et des chameaux ne nous montre point de tombe… Personne ne connaît ce Job dans cette région du Dohfar, du bas Oman ! Je ne sais pas s'il s'agit du Job de la Bible. Et s'il s'agit bien de Job, enfin du livre du même nom qui est l'un des plus beaux poèmes de la littérature hébraïque d'avant J.C., son existence réelle reste incertaine. Le livre est une légende d'après les écrits… On n'en saura pas d'avantage. Qu'à cela ne tienne, nous poursuivons l'exploration dans les étendues de boswélias… Ce petit arbrisseau tordu et épineux comme de l'acacia, sert à produire l'encens. Il y en a partout. Depuis l'antiquité, sur toute la péninsule arabique, on bichonne cet arbuste qui donne une résine blanchâtre que l'on fait sécher au soleil. La combustion de ces petits pains de résine cristallisée, appelés communément encens, dégage une odeur forte, parfumée et agréable. Le Sultanat d'Oman est l'un des principaux producteurs.


     Dans le même ordre d'idée également ce pays fabrique aussi la myrrhe…


"La myrrhe est un mélange de gomme, de résine et d'huile essentielle fournie par divers arbustes du genre commiphora", nous dit le dictionnaire…


"D'un goût âcre et amer, sa couleur peut aller du brun jaunâtre au brun rougeâtre", nous précise l'encyclopédie !


"Mêlée à du vin, la myrrhe servait autrefois de narcotique et aurait été offerte à Jésus en croix pour estomper ses souffrances" …nous raconte aussi Saint Marc dans son évangile (chapitre XV verset 23).


     Cette substance avait une importance considérable dans l'antiquité, c'est certain. Les Rois Mages de la bible seraient-ils donc passés par ici, qui sait ?


     Le climat en Oman est chaud et aride, la mousson s'y fait sentir mais faiblement. C'est un éternel été en somme. Pourtant il passe de temps en temps de bons coups de vent, rares mais violents. Ces tempêtes venant du Nord-Est, du désert, s'établissent pour trois à quatre jours et sont très typées, ce sont les "belats". Préparant la route depuis les Indes vers la Mer Rouge, j'avais creusé un peu le sujet sur les phénomènes météos de la région. C'est toujours autant ma passion, vous le savez. J'avais lu le chapitre particulier et très intéressant, des Instructions Nautiques (françaises), décrivant ces belats. Faisant part de ces coups de vent de ciel clair à Marie-Claude, elle s'était mise à sourire d'un air malicieux…

     - Tu m'as dis que c'est plutôt pour les pilotes que les coups de vent de ciel clair sont dangereux… Alors tu n'es pas en vol d'instruction ici, que je sache… ! Non ?

     - Oui, mais sur l'eau avec le fetch que l'on a … Si on en a un belats… ça va pas être triste.

     - Ah toi, tu vois toujours du mauvais temps partout… Ici il fait toujours beau. On est au pays du soleil, au pays des Rois Mages, de la myrrhe et de l'encens.

     - Bon, bon, je n'ai rien dit… On verra…!


     De tous les récits de navigateurs dont nous avions pris connaissance, aucun d'eux pour cette période de l'année n'en avait eu. Pire même (si je peux dire) que la crainte d'un coup de belats, tous les voiliers, sans exception, avaient parcouru plus des trois quarts de la distance, sans "un poil de vent" et donc au moteur. Le tout agrémenté, bien évidemment, d'un soleil de plomb sur une mer d'huile ! Au fond, la seule crainte à avoir n'était pas du côté du mauvais temps, mais plutôt du côté de la calmasse assortie d'une hygrométrie et d'une chaleur à vous dessécher de l'intérieur.


     Pour nous durant cette traversée de la mer d'Arabie, que croyez-vous qu'il arriva ? Ce fut le belats qui dessus, nous tomba. Eh oui, je vous assure que c'est la vérité vraie. Mais là n'est pas l'anecdote non, ce qui est drôle, c'est la rencontre en mer, que nous avons vécue durant cette tempête…


     Nous étions seulement à un ou deux jours de notre arrivée à Salaalah. Deux semaines complètes venaient de s'écouler dans la calmasse. Comme il fallait s'y attendre… Puis …le belats est arrivé d'un coup au petit jour, du Nord-Est, soudain et violent, comme il est si bien décrit. La mer qui était plate s'est rapidement agitée. Au deuxième jour, le vent est établi à plus de 50 nœuds, stable et régulier en direction. Cette démence nous oblige rapidement à nous mettre à la cape. La mer, grossissant à vu d'oeil, devient forte (5m à 6m de creux environ) mais n'est pas dangereuse… Kerguelen est donc à la dérive dans une tempête sans nuage avec un ciel tout bleu. S'il fait mauvais "sous nos pieds", il fait beau "au-dessus de nos têtes"… Nous attendons bien sagement que ce "belats" passe. Pour le moment, rien d'autre à faire que de patienter…


     Finalement j'aurais presque préféré être en vol d'instruction car en avion, cela dure quand même moins longtemps. De plus, on peut s'en échapper du mauvais temps en vol car on se déplace beaucoup plus vite que ces masses d'air belliqueuses… Ce qui n'est pas le cas en voilier…


     Bref, on y est, nous les Kerguelen dedans, en plein !


     C'est le second quart de Cloclo, en ce dimanche 2 mars, au milieu de la nuit. D'un coup, elle déboule dans la cabine arrière et m'annonce en me secouant dans ma bannette… "Il y a un gros cargo juste à côté de nous. Il nous éclaire avec ses projecteurs. Il va nous écraser…!" J'ai bien du mal à comprendre ce qu'elle me dit et ce qui se passe exactement… J'émerge de ma couchette en catastrophe… Car, effectivement je vois bien par les hublots des faisceaux de projecteurs balayant la mer en furie et notre voilier …Il y a urgence, c'est certain… Sortant presque nu sur le pont et encore somnolent, j'aperçois un énorme pétrolier, en train de se mettre "travers au vent" comme s'il manœuvrait pour venir se coller à nous …pour nous accoster ! Cette vision me paraît complètement dingue, surréaliste… J'ai l'impression d'être en train de vivre un cauchemar !…


Mais il continue sa manoeuvre…


     Au bout de quelques minutes, le tanker n'a plus d'erre, la mer s'est calmée d'un coup autour de nous. Nous sommes là, impuissant, à surveiller ce géant des mers, juste à côté ! Son pont nous domine à 15 ou 20 mètres au dessus de nos têtes… Son nom peint sur ses flancs est aussi gros qu'une maison, ici, devant nos yeux ébahis : " Otto Bunker "


Nous voilà bien…!


     Et qu'est ce qu'on fait maintenant …? Finissons-nous par nous dire avec Cloclo qui contemple elle aussi, cette scène grotesque. Nous sommes au beau milieu …de la mer, …de la nuit et …de la tempête, coincé contre ce monstre sans savoir que faire…!

     - Il n'y a plus qu'à appeler au radiotéléphone pour savoir ce qui se passe… Ce que je fais sur-le-champ.


     Le commandant du navire est Indien, je le sens immédiatement à son accent. Il nous apprend qu'ils sont en route pour le golfe persique. Ils vont faire le plein de "brut" au Katar, nous dit-il,  pour livrer leur cargaison de pétrole en Allemagne. Mais qu'ayant aperçu un objet non identifié donnant un fort écho radar, qui plus est, "immobile" et juste devant eux, il avait fait ralentir son navire par précaution. Parvenu plus près, ils repèrent tout de suite le voilier dans la mer en furie et pensent qu'il est en perdition… Continue-t-il… D'une part à cause de la tempête mais aussi à cause du flash light…

     - Le flash light…? Ah bon !


     En tête de mât, effectivement, il y a bien longtemps que j'ai troqué notre feu blanc, fixe, aussi pâlot que ridicule, par un feu flash d'aviation, surpuissant. Lui, même sous une pluie battante se remarque à des kilomètres… Pour preuve, ce commandant de navire marchand. En tous cas nous le remercions d'avoir mis en panne son bâtiment pour s'assurer de leurs doutes. Nous lui expliquons que le coup de vent nous oblige à attendre… Que nous arrivons de Cochin et que notre destination sera Salaalah en Oman, dès que le vent retombera... Mais que l'on avait remarqué aussi que l'endroit se situait en plein sur la route des pétroliers sortant où allant sur le golfe Persique depuis la mer Rouge, d'où notre feu de tête de mât, clignotant. Le commandant rassuré nous souhaite bonne route et nous demande surtout de ne pas bouger ni s'inquiéter pour la manœuvre qui va suivre… Ils doivent se "décoller" de nous et que cela va se faire en douceur, sans heurt… Sur l'instant on en doute vraiment quand on voit ce monstre d'acier dont les infrastructures dépassent largement notre plus grand mât… Mais nous lui faisons confiance et attendons… C'est vrai, tout se passe comme il nous l'a assuré de sa voix posée… Nous sommes même sidérés par les manœuvres qu'ils ont effectuées, un demi-tour sur place, suivi d'un tour complet autour de nous comme pour nous saluer… Avant de reprendre la route vers le détroit d'Ormuz. On n'en revient pas ! Les hommes du tanker sont restés ainsi à veiller sur nous, en parfait Saint Bernard, plus de deux heures à nos côtés…!


     Chapeau bas monsieur le commandant, du "Otto Bunker". Tellement épaté et surpris, que j'en ai oublié de lui demander son nom, à ce capitaine courageux ! Jamais en vingt quatre années de navigation je n'avais vu telle manœuvre… Et Merci, de tout cœur pour cet exercice de Rescue in live dans la tempête !


     Voilà l'anecdote de cette aventure vécue au large du Sultanat d'Oman, de Salaalah. Nous ne savions pas qu'en arrivant au pays de la myrrhe et de l'encens nous ferions cette rencontre… Le lendemain, le belats s'en est allé aussi soudainement qu'il était arrivé. Kerguelen à repris sa route. Un jour plus tard nous sommes entrés dans le port de Mina Raysut, comme si de rien ne s'était passé… Le Otto Bunker n'est plus qu'un nom parmi plein d'autres sur notre livre de bord…


     C'est ça aussi le Trésor des Kerguelen, une vie d'aventures vécues, pas si extraordinaires que ça au fond, à nos yeux… Puisqu'elles font partie de Notre vie !


     Nous voici en escale au pays de la myrrhe et de l'encens.


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 1888 fois

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