Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 236 - Meltem, un Ami qui vous Veut du Mal

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Chapitre 236


MELTEM,  CET AMI QUI

                                               VOUS VEUT DU MAL

 

 

     Nous avons quitté la Turquie, ses sympathiques habitants et nos amis franco-turcs. Si entre l'Egypte et la Turquie, le vent stagnait dans les bassesses de l'échelle Beaufort, eh bien entre la Turquie et la Grèce c'est le contraire.


     Présent depuis mi-juillet en mer Egée, cette fois le Meltem serait plutôt coincé dans les hauteurs ! Mais d'après les habitués, il en est ainsi chaque été durant juillet et août, dans tout le bassin de la mer Egée. Pratiquement, ces forts vents étésiens soufflent trois jours sur quatre ! Le vent se lève crescendo dans la matinée. Puis il ne cesse de grimper en puissance, concomitant avec la course du soleil. Dans l'après-midi il atteint fréquemment 30 à 40 nœuds. Ce qui fait force 7 à 8 sur l'échelle Beaufort. Si la présence du vent est souhaitable pour un plaisancier, en avoir trop devient quand même pénible ! Car auprès des reliefs, et ils ne manquent pas (puisqu'il n'y a que de hautes îles en mer Egée ), le Meltem se renforce encore par un double effet, orographique et venturi. Il atteint par certains endroits 45 ou 50 nœuds. Là, par ces chemins de traverse montagneuse, la navigation "de plaisance" devient franchement "déplaisante". Le vent est un allié, un ami, pour toute embarcation qui se meut à voile… Mais le Meltem lui, est un ami qui vous veut du mal. Car trop, c'est trop !


     Nous apprenons rapidement à procéder comme les habitués de cette zone maritime. Nous quittons les mouillages très tôt le matin, carrément avec le lever du soleil. Puis nous routons jusqu'en début d'après-midi. Là, le Meltem étant devenu trop tempétueux, on se planque dans un nouvel anchorage (mouillage) en attendant le jour suivant. Cela a le mérite de vous octroyer l'après-midi de repos ! Pour naviguer en "toute tranquillité", il suffit donc de "partitioner" sa route en étapes de 6 ou 7 heures de "nav" et le tour est joué. La technique n'est pas particulièrement compliquée mais elle engendre cependant quelques contraintes …Contraintes atténuées par la proximité des îles qui permettent, il est vrai, aisément ce fractionnement. Restera néanmoins le vent qui sera toujours là et pénible à remonter quand il s'agit de faire du près serré. Ces étapes sont en général bien agitées et copieusement mouillées ! Mais il en est ainsi de cette partie de la Méditerranée. Il n'est pas rare en mer Egée de croiser sur son chemin des bateaux en difficulté, voire de subir soi-même quelques estafilades dans la voilure. Il nous est arrivé de découvrir au débouché d'une baie, un voilier démâté par ces coups de boutoir du Meltem… Ces incidents sont parfois graves et peuvent être lourds de conséquences…


     Le Meltem est un ami, mais un ami qui vous veut du mal…


     Quand on quitte la côte turque en direction de la France, on va plein Ouest. Là plusieurs options s'offrent au navigateur pour rejoindre l'Hexagone. Aucune n'est vraiment plus courte, plus rapide ou plus facile que les autres. Seul entre en ligne de compte finalement un choix tactique permettant de rejoindre les escales préalablement choisies. C'est ainsi que nous balisons notre che-min par le Dodécanèse, les Cyclades et le Péloponnèse pour atterrir en mer Ionienne. On peut décrire cette route comme centrale car au Sud se trouve la route qui longe l'île de Crête. Au Nord, à l'opposé, la route passant par les Sporades, le Pirée et le canal de Corinthe. Pour cette dernière option, un argument de poids la fait écarter du choix pour 90 % des plaisanciers… Car qui dit "canal", dit droits de passage ! Et si le canal de Corinthe (plutôt court : à peine 4 milles !) est impressionnant et pittoresque pour le marin qui l'emprunte il n'en reste pas moins le plus onéreux du monde par son coût, exorbitant ! Nous choisissons donc la route qui nous permet de visiter le plus d'îles possibles tout en faisant de petites étapes. Toujours pour la même cause : le Meltem, cet ami sournois qui nous guette et nous veut du mal. On lui tient tête, on lui résiste et on arrive à l'apprivoiser quelque peu.


     Voici le chapelet d'îles et îlots qui nous permettra de cheminer depuis la Turquie à travers la mer Egée… Kalimnos, Kos, Astipalïa, Anafi, Thyra (plus communément appelé Santorin), Folégandros, Milos, et enfin Cythère.


     Nous découvrons le charme de toutes ces petites îles grecques avec leurs villages immaculés de blancheur et de lumière. Ils sont accrochés en grappes compactes et s'égrènent sur les pentes rocheuses du côté des baies abritées du Meltem. On dirait que le temps s'est arrêté dans ces villages… L'architecture même des maisons, agglutinées en pâtés contigus, semble intemporelle ! On voit plus volontiers des mulets, des chèvres ou des moutons parcourir les ruelles, les garrigues et les champs d'oliviers. Les véhicules à moteur sur le bord des chemins se font rares. De temps en temps de vieux moulins à vent tendent leurs ailes décharnées vers l'azur… On se demande bien à quoi ils pouvaient servir jadis. Rien ne pousse dans ce paysage brûlé par le soleil et surtout le vent ; ce …Meltemi (en Grec). Comme pour conjurer cette plaie d'Eole, de nombreuses petites chapelles parsèment les coteaux et les promontoires. On dit que sur certaines îles, elles seraient plus nombreuses qu'à Rome ! Il en est de même du drapeau grec qui flotte au vent sur le moindre python rocheux. La patrie annonce fièrement sa domination sur toutes les îles et îlots de la mer Egée.


     Une halte sur Astipalïa, dernière île du Dodécanèse, nous fait découvrir "la table des Dieux". Cette île, un plateau en forme de papillon, contrairement à ses voisines semi-désertiques, est très fertile. On découvre sur ses pentes douces nombre de petits vergers et de potagers. Ses prés verdoyants, sont couverts de coquelicots, campanules ou autres marguerites… De nombreux mulets flânent dans ces paysages très colorés. Le contraste est frappant avec ses voisines… Ces panoramas sont de véritables toiles de fonds, des palettes picturales parfaites, si chères au mouvement impressionniste. Lors de nos promenades, nous nous enivrons de senteurs méditerranéennes et ramassons des poignées de sauge, de thym et de romarin. Les garrigues en sont couvertes. Astipalïa est vraiment une île étonnante et tranquille pour le visiteur ; un mouillage parfait et bien protégé pour le navigateur.

 


     Nous atteignons l'île de Santorin ( Thyra pour les grecs, de son ancien nom cycladique : Théra). Cette île volcanique est l'un des spectacles naturels les plus saisissants de toute la Méditerranée. C'est une véritable curiosité, une beauté de Dame nature ; à ne manquer sous aucun prétexte !


     Santorin est une île en forme de fer à cheval presque complètement fermée, de 15 km de diamètre. Vu du ciel c'est une longue muraille circulaire éboulée à l'extérieur, posée sur l'eau. En fait, elle constitue la crête émergée d'un énorme volcan actif, pour le moment en sommeil mais dont les entrailles se réveillent régulièrement. En son milieu, dans le "lac" intérieur sur 3 km2 environ, un entassement chaotique et fumant constitué de roches noires impressionnantes forme l'îlot de Kameni. C'est le sommet visible des derniers vomissements de Vulcain.


     Cette île de Santorin est probablement la plus visitée de toutes les îles grecques. Il faut dire aussi qu'elle abritait l'une des plus vieilles civilisations de la mer Egée ; depuis 4000 ans avant JC. Petit à petit elle fut supplantée par sa grande sœur voisine : la Crête Minoenne. On sait aujourd'hui que son déclin total vers 1500 avant JC est dû à l'explosion de son volcan. Elle ne laissa aucun survivant sur l'île. Cet événement est sans doute à l'origine du mythe de l'Atlantide. Les géophysiciens, grâce à des carottages de glace effectuées au Groenland, situent précisément en 1470 avant JC la date de ce cataclysme. Celui-ci déclencha un tsunami formant une vague de 50 m de hauteur qui ravagea également la côte Nord de la Crête. Sa civilisation minoenne en fut fortement décimée elle aussi. Au cours de notre ère chrétienne, plusieurs éruptions ont eu lieu mais de moindre importance ; notamment en 365, 479, 1650, 1928 et 1956 pour les derniers soubresauts…

 


     Mais les insulaires ont l'habitude ; sous leurs pieds ça bouge, ça gronde, ça fume, ça tousse… Les habitants de Thyra sont devenus tellement familiers avec leur volcan que lorsqu'il se réveilla plus "sérieusement" en 1928 aucun d'eux ne bougea ! Les grondements et les pluies de cendres qui durèrent près d'une année ne les intimidèrent pas le moins du monde… Pourtant tous les résidents de cette cité magique dorment sur une gigantesque poudrière… Il est vrai que les villages, formant une chaîne quasi ininterrompue sur la crête, sont d'une beauté envoûtante… Ils en vivent, de leur volcan, il est leur gagne pain, leur source de vie, leur ami… Sur l'îlot central de Kaméni, depuis peu un sous-marin panoramique, à vocation touristique, est basé avec sa barge logistique dans la crique Sud. Il vous permet même de plonger directement, si on peut dire, dans la "gueule du monstre". Faute d'y voir des sirènes ou des vestiges de l'Atlantide le Nautilus saura vous donner le grand frisson… "Voyage au centre de la terre" garantie et ce n'est pas Jules Verne qui vous y conduit, mais un vrai capitaine sous-marinier. C'est ça le Santorin d'aujourd'hui, une exploration extrême de l'Histoire et de la planète…! Le volcan est leur père nourricier, leur ami !


     Mais tout comme le Meltem …c'est un ami qui leur veut du mal : un danger bien grand et bien réel.


     Juste au-dessous des maisons posées sur le bord de la falaise intérieure, les strates empilées en bandes multicolores montrent la coupe géomorphologique du volcan. Scories noires ou ocres, cendres grises ou rouges, couches de pierre ponce verdâtres ou bleutées, les empilements successifs de poussières et de bombes basaltiques rappellent à chacun que Vulcain n'est pas mort. Le Dieu du feu et des entrailles de notre terre est bien là, il sommeille uniquement en attendant son jour…


    Le coup d'œil depuis la baie est terrifiant car il montre d'une façon explicite, chronologique, le violent passé du volcan. C'est une manière sous-entendue de décrire aussi son devenir ! Il se dégage de cette curiosité géologique un parfum de création ou de fin du monde.


     De tous les temps, les poètes (et ils n'ont pas manqué au cour de l'histoire, même du temps de la Grèce antique…) ont été fascinés par les îles de la mer Egée et Santorin en particulier…


     Certains décrivent les Cyclades comme " des perles de lumière posées sur les flots"… D'autres, "d'âpres rochers brûlés par le soleil qui en dévore les broussailles"… D'autres encore leur concèdent à peine la dignité "de tristes écueils qui égarent le marin"… Pour nous, le seul mérite "d'exister", leur seule vision déjà nous comble de bonheur. Mais aussi, c'est certain, elles attestent que cet endroit du globe est une zone de convulsion du manteau terrestre, un lieu de passage de la "Ceinture de Feu". S'il est réjouissant d'y passer quelques jours pour nous aussi, il nous semble quand même dangereux d'y demeurer en permanence. Mais les Cyclades sont très belles, enchanteresses ! Même Paul Valéry, notre poète sétois, professeur au collège de France mais qui avoue par ailleurs n'y avoir jamais mis les pieds, en dit :

"Ces îles sont des personnages fabuleux aux noms musicaux et magiques, aux ceintures d'écumes… ce noble monde de pierres semées dans la mer merveilleuse à l'horizon de mon esprit".


     Incontestablement elles sont des merveilles.


     Voici le tout dernier saut matinal, la toute dernière "portion de navigation" servant à évincer les vents étésiens de la mer Egée . Devant l'étrave de Kerguelen surgit l'île de Cythère. Le Meltem étant curieusement absent aujourd'hui, nous décidons de poursuivre un peu et de nous faufiler par "l'intérieur" entre l'île et la presqu'île continentale du Péloponnèse. Le Meltem, "le vent qui rend fou" disaient les anciens, "l'ami qui nous veut du mal" pour nous, est endormi, c'est la première fois depuis le début de l'été ! Alors profitons-en pour musarder encore un peu le long des côtes grecques et profiter une dernière fois des merveilles de cette Mer Egée. Elle est en train de s'estomper petit à petit dans le sillage de Kerguelen.


     Elle laisse place à la mer Ionienne et…

     …notre faux ami, le Meltem, s'en est allé !


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 4685 fois

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