Chapitre 106 - Quand le Piège se Referme
Chapitre 106
QUAND LE PIEGE SE REFERME
Petite Terre est composée de deux îles désertes et juxtaposées. Leur accès étant un peu difficile elles sont peu visitées par les navigateurs. Ce qui les rend d'autant plus attrayantes pour des fouineurs comme nous.
Terre de Bas, la plus grande des deux, est célèbre par son phare qui date de 1835. C'est l'un des plus anciens phares du nouveau monde. Son emplacement est stratégique car c'est la première terre que les navires, arrivant d'Europe, découvrent en touchant les Antilles françaises. Sa petite sœur Terre de Haut, située dans la partie Nord, est séparée d'elle par un étroit bras de mer encombré de coraux. Celle-ci offre quelques minuscules mais très jolies plages de sable blanc et fin, bordées par une végétation rabougrie.
La passe d'accès entre les deux îlots est dangereuse.

Elle forme une sorte de chicane orientée au Nord-Ouest. Les fonds y sont faibles, moins de trois mètres. Mais surtout elle est balayée en permanence par la houle du large qui, en venant briser sur toute la largeur de l'entrée, dissimule les hauts-fonds qui la bordent.
C'est la première fois que nous y allons. Nous devons rejoindre nos amis Bill et Anne-Marie qui, en principe, sont arrivés hier avec leur voilier "Madoline".
Nous ne voudrions surtout pas manquer ce rendez-vous...!
Dans l'après-midi le temps se gâte rapidement. Nous avons du mal à progresser contre le vent qui forcit et la mer qui se creuse. Arrivés à la hauteur des îlots, c'est le dernier bord, le crépuscule nous enveloppe et la passe, non balisée, devient difficile à distinguer... Une ligne de grains épais arrive dans le Nord-Est et la nuit va nous surprendre dans très peu de temps. Doit-on abandonner le rendez-vous ? Si on y va c'est tout de suite, ou alors demi-tour, et adieu Petite Terre, adieu les copains, pour cette fois. Mais non ! On n'abandonne pas ses amis comme ça. Arriver si près du but et repartir à la dernière seconde, non, on n'aime pas ça sur Kerguelen. Ce n'est vraiment pas notre habitude de baisser les bras devant l'adversité... Nous décidons d'entrer sans perdre un seul instant. Et on fonce, au galop, pour sauter l'obstacle !
Mais ce qui devait arriver, arriva...
Il commence à faire sombre. Avec la pluie et les rafales de vent, la passe est blanche d'écume. Le courant côtier aussi s'est renforcé. Il nous déporte vers le Sud beaucoup plus rapidement que nous ne l'avions estimé...
Nous sommes dans la barre...
Dans le creux de la première lame de houle nous touchons très durement l'un des bancs de madrépores... Le bateau vibre, les mâts vont-ils résister à ce coup de bélier ?... La crête suivante nous soulève... et au deuxième creux à nouveau un coup de boutoir nous secoue comme un prunier pour la cueillette... Une nouvelle fois la lame montante nous propulse en avant, mais, ouf! Ça y est, nous sommes passés. La houle s'amortit rapidement et nous voici dans les eaux calmes du lagon...
Je tâte instinctivement les haubans et les mâts mais rien ne paraît suspect...
- Rien de cassé ?
- Non, apparemment ! L'acier, c'est du costaud ! Mais je dois reconnaître que l'on a eu de la chance, beaucoup de chance encore pour cette fois... Quel soulagement.
On mouille en hâte près d'une petite plage de sable et de corail. Apparemment nos amis du Madoline ne sont pas au rendez-vous. Pour accompagner notre désappointement un violent rideau de pluie s'abat sur nous en même temps que la nuit nous enferme dans son linceul d'obscurité...
Le lendemain matin force nous est de constater que nous sommes bien seuls sur ces îlots. Ce qui n'est pas vraiment pour nous déplaire. Mais aussi, plus grave que l'absence des amis, le mauvais temps est établi. Ce qui veut dire : impossibilité de ressortir de ce trou à rat avant le retour du beau temps !
Nous sommes prisonniers de la Petite Terre…
Le piège s'est refermé.
Nos seuls compagnons sont le vieux phare, qui balaye inlassablement l'horizon de son puissant faisceau, et le flap-flap régulier de l'immense éolienne qui alimente en énergie toute cette station automatique. Pendant la journée ce sont les iguanes, nombreux et silencieux, qui nous distraient en courant entre les aloès. On les observe dans les feuillages et les épineux à la poursuite de leur nourriture...
Kerguelen a une drôle d'allure sur son mouillage. Il se déplace sans cesse de droite et de gauche, zigzaguant, obéissant aux efforts conjugués du vent et du courant. On dirait un serpent à lunette dansant au rythme de la flûte de son maître dans son panier. Après la renverse de la marée, le jusant dans le goulet est très fort et nous tiraille durement sur le mouillage...
Pendant les accalmies, nous tentons quelques timides sorties sur Terre de Bas. Mais nous ne voulons pas laisser le bateau seul trop longtemps car les fonds ne nous inspirent pas confiance. L'endroit où nous sommes est garni de petits galets et de déchets de coquillages qui roulent sans cesse, poussés par le courant... Nous avons assuré le voilier sur la plage par une deuxième ligne de mouillage que nous avons planté directement dans le sable, mais notre instinct nous tient en éveil... Nous lui faisons confiance à ce sixième sens, plus qu'à tout autre chose !
Nous occupons nos journées à lire, écouter de la musique, ou même regarder le film de l'après-midi à la télé... Nous recevons impeccablement celle de la Guadeloupe. Moi, je me mets volontiers à bricoler. Il y a toujours quelque chose à entretenir dans un bateau. En plus, c'est pratique d'avoir sa maison avec soi sous la main, quoiqu'il arrive, on ne s'ennuie jamais. Dieu sait s'il y en a des choses en attente de réparation ou d'entretien sur un voilier !...
Il faut bien s'occuper, même quand le piège se referme...
Bang - Bang !... tiens, il est 18 heures 20 et c'est mardi... Tous les mardi et vendredi, aux mêmes heures précises, le Concorde Paris-Caracas ponctue son passage au-dessus du "Grand Papillon" de la Guadeloupe par ses bangs supersoniques...
Bang - Bang !... Tiens, il est 18 heures 20. C'est déjà vendredi !...
Ce sont les seules annotations du livre de bord durant cette longue attente...
Au bout du cinquième jour, enfin, la météo s'améliore. Nous en profitons pour faire à pied le tour complet des îlots sous le soleil qui renaît. La promenade n'est pas de tout repos ! Nous nous échangeons régulièrement le sac porte-bébé où Anne dort tranquillement. Moïse, lui, se fait tirer l'oreille pour avancer. Il n'apprécie pas du tout de marcher sur ces plâtiers de madrépores, sculptés par la mer de mille arêtes tranchantes et de cuvettes difformes... Ce sont autant de pièges que le petit bonhomme ne peut contourner seul, c'est vrai. Il ne s'agit pas de tomber par terre sur ces dangereux reliefs ; nous lui donnons la main. Perdu au milieu des broussailles, un petit cimetière nous indique que ces îlots ont été habités, il y a bien longtemps.
Seuls, les iguanes, très nombreux, squattent ces lieux emprunts de nostalgie... Nous rentrons au bateau complètement saoulés par cette journée de grand air... C'est comme après un premier grand week-end de printemps à la campagne.
C'est notre sixième jour de prison. Maintenant il faudrait penser sérieusement à sortir de ce piège. Nous commençons à nous faire du souci avec nos sept pieds de tirant d'eau... La houle, moins forte tout de même, n'est pas vraiment encore calmée. Mais il n'est plus question d'hésiter.
On ne va pas rester à moisir ici, dans ce trou...
Quand faut y aller, faut y'aller !
Je grimpe dans les barres de flèches, les "épaules" de Kerguelen, et pendant plus d'une demi-heure j'observe, montre en main, la houle qui vient mourir dans la passe. Vu de si haut l'effet est encore plus impressionnant. Je note une certaine répétition du phénomène entre les vagues les plus fortes. Le train de houle est formé de 16 vagues, pour une récurrence de 100 secondes. Cela signifie que l'on dispose, grosso modo, d'une minute et demie pour franchir la partie la plus étroite de la passe, qui est aussi la moins profonde, entre les deux vagues les plus fortes !... La difficulté est d'arriver au seuil de ce passage au bon moment et à pleine vitesse, le moteur auxiliaire à plein régime pour nous appuyer du maximum de sa puissance...
Les mouillages sont rentrés... Les voiles sont établies... Tout est en ordre sur le pont que nous verrouillons étanche. Cloclo se ronge les doigts. Moi, je me coince la barbe dans la fermeture Éclair de mon ciré que je n'arrive pas à "zipper"... C'est l'énervement général...
Perché sur le balcon avant, je me mets à compter les vagues à haute voix, avec fébrilité…
- 11,12,13,14,15... Plein pot on y va : 16 !
- Yaouh ! A l'attaque...!
On borde, on souque, on fouette, on pousse même dans nos têtes... On n'a d'yeux que pour la prochaine seizième vague qui arrive déjà là-bas... Elle grandit au fur et à mesure que le fond remonte et que nous nous rapprochons du passage...
Heureusement le vent, plein travers, est assez fort : 20 à 25 nœuds environ. Il nous aide beaucoup à prendre de la vitesse. Nous voici dans la passe, presque dans la sortie...
Nous crions victoire et d'un coup, splash ! La seizième vague arrive. Nous entrons bille en tête dedans, au moment précis où elle s'est mise à déferler avec fracas... Il devait y avoir une photo extraordinaire à faire. Kerguelen qui disparaît complètement sous une gerbe d'écume et puis se redresse d'un coup, la proue vers les cieux... Le pont est balayé jusqu'au cockpit qui s'est empli en un éclair d'eau bouillonnante... Quelle vision !!!
Mais l'instant n'est pas tellement à la poésie et aux regards attendris... Heureusement le bateau a gardé suffisamment d'erre et continue sa route. Quelques instants plus tard nous voici de nouveau dans la grande bleue. C'est gagné. La crise d'urticaire retombe et les sourires reviennent sur les lèvres. Nous reprenons aussitôt la route, vers Marie-Galante cette fois. Nous pensons que les amis de Madoline seront sans doute là-bas. Il reste encore une bonne semaine de congés. Nous avons envie de faire la fête plus que jamais. Après des coups pareils, les nerfs sont plutôt à vif et nous aurons besoin de décompresser, de nous détendre vraiment...
Nous retrouvons effectivement les copains et leur Madoline, bien à l'abri dans l'immense baie de Port Louis. Ils commençaient à se faire du souci pour nous... Sachant parfaitement que nous étions partis de Pointe-à-Pitre juste après eux, une semaine sans donner signe de vie leur paraissait bien anormal. Il faut dire que cela commence à faire beaucoup huit jours... surtout quand passe du mauvais temps...!
Une belle journée de chasse sous-marine efface nos malheurs. Les deux familles sont réunies. Au menu, une daube de lambis garnie d'un savoureux gratin de cristophines... La veillée se prolongera tard à raconter notre mésaventure de la Petite Terre... Il faut dire également que ces îlots sont un symbole pour nos amis car le grand-père, émérite Cap-hornier, est venu fouler le sol de cette Petite Terre... Il y a bien longtemps.
Nous avions très envie d'un petit coin sauvage pour nous tout seul, la Petite Terre nous a gâtés : nous l'avons eu, et comment !
Mais au fond, tout compte fait, rien ne vaut les copains.
Parce que seuls...
Quand le piège se referme...
Bonjour l'angoisse !
Suite du livre... Chapitre 107...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
marine le 29/01/2009 à 00:17:27On est intrépide où on ne l'est pas, hein ? !
Mais franchement, j'espère que vous vous êtes calmés...
rien que de vous lire, le stress et l'angoisse sont au zénit !
vais je continuer les chapitres ?