Chapitre 107 - Rencontre du Troisième Type
Chapitre 107
RENCONTRE DU TROISIEME TYPE
Barbuda !
Cette île évoque pour nous des moments inoubliables. Nous avons passé là, au mouillage, les moments les plus paisibles de toute notre virée dans les Antilles. Sur cette île nous avons vu les plus jolis et les plus accessibles fonds de corail de toute la Caraïbe.
Nous sommes à Barbuda depuis une semaine déjà. Arrivant de l'île d'Antigua, où nous avons fait nos formalités d'entrée pour accéder ici, nous pensions y rester seulement deux ou trois jours. Nous n'avions prévu que quelques jours de repos avant de poursuivre notre périple vers saint Barthélemy, notre prochaine escale. Mais la tranquillité des lieux et la beauté exceptionnelle des paysages sous-marins ont eu raison de notre programme. Tout seul dans son mouillage, Kerguelen somnole près de Tuson Rock. Nous sommes ancrés sur le bord de la plage, juste à la hauteur de la capitale : Codrington Village. Ce patelin minuscule est tapi sur la rive du lac salé qui occupe près de la moitié de la surface intérieure de l'île. Nous sommes donc isolés des habitations par le lac et une bande de sable semi-désertique que l'on appelle le Main Land. "Cette étroite bande de terre" est couverte d'icaquiers sauvages et d'épineux chétifs ; c'est aussi un "no man's land".
Les mauvaises prévisions météo auraient dû pourtant nous pousser à lever l'ancre au plus tôt. La tempête tropicale Dennis, annoncée à la radio depuis plusieurs jours, infléchit sa route vers le Nord et, donc, ne nous intéresse plus, mais par contre une nouvelle onde tropicale forte arrive à présent sur l'arc antillais. Malgré ces deux alertes successives, notre bonne étoile n'a apparemment pas encore sonné l'heure du départ... Les journées s'écoulent à batifoler dans l'eau cristalline qui nous entoure. Emerveillés, c'est pendant des heures entières que nous observons les extraordinaires poissons multicolores jouer à cache-cache autour des gorgones. Les "demoiselles" se poursuivent autour des "cornes d'élan". Les rougets farfouillent le sable de leurs frêles moustaches... Les diodons déambulent entre les patates de corail, se gonflant comme des baudruches lorsque nous les taquinons avec le bout du tuba... Les chirurgiens circulent en groupes compacts... Des poissons trompettes observent, des langoustes attendent, des perroquets grignotent, des holothuries somnolent... Une raie léopard plane à raser le fond. Les oursins noirs et les anémones agitent leurs bras de mille paillettes colorées parmi les éponges et les coraux... Ce monde silencieux est tout à fait indifférent à notre présence. C'est une véritable féerie de couleurs et de formes qui ne cesse d'évoluer avec grâce autour de nous. Nous sommes devenus végétaux dans le monde végétal. Nous sommes transposés animal au domaine des animaux...
Nous vivons ces moments en totale communion avec la nature...
Moïse est juché sur son matelas pneumatique. Il ne se lasse pas du spectacle et ne lève plus le nez de son "aquarium naturel".
Nous-mêmes n'osons plus chasser au fusil harpon tant la beauté de ces fonds nous enthousiasme...
Au bord de la plage, en allant vers Cedar Tree Point, une grande et belle maison coloniale est abandonnée. La superbe cocoteraie qui l'entoure donne une petite touche de nostalgie à l'ensemble. Dans un tel décor on songe à tous les fastes de cette époque coloniale révolue, au chatoiement des crinolines, au crissement des calèches dans les allées... Cet endroit est un havre de paix absolu. Le petit paradis dont, tous, nous avons rêvé un jour de notre enfance... Nous le savourons pleinement.
Nous agrémentons nos promenades par la cueillette. Au hasard des dunes et des bosquets nous ramassons des cocos, des raisins (du raisinier...), des amandes (des tropiques...), des quenettes (ressemblent aux lychees), des icaques... C'est la pleine saison. C'est justement la première fois que nous mangeons des icaques. Ces sortes de prunes tropicales, ressemblant à des quetsches, sont comestibles mais au goût un peu plus âcre...
Une deuxième semaine s'écoule ainsi... Nous sommes passés dans un autre monde, irréel et onirique... Un monde où il n'y a plus de temps, plus de lieu, plus de marque... Seulement le bonheur de vivre chaque instant présent, chaque geste, chaque pensée, et de les savourer lentement...
Un événement drôle et inattendu va nous ramener à la réalité des hommes...
C'était aussi notre dernier jour sur l'île de Barbuda... Les Dieux, ceux du paradis, ont décidé de le ponctuer d'une pierre blanche !...
Sur Kerguelen tout dort. Il est très tôt : environ cinq heures du matin. Un violent coup de sirène nous sort brutalement de notre sommeil et nous arrache de nos couchettes… Dans le ciel les lueurs de l'aube colorent encore de rose les nuages qui s'étirent en strates très haut vers l'Est.
En quelques secondes Cloclo et moi sommes sur le pont. Depuis deux semaines nous n'avons pas vu âme qui vive dans le secteur ! Que peut-il donc bien se passer ?... Nous écarquillons les yeux, suffoqués par le spectacle, complètement ahuris...
Là, juste sur notre arrière, à moins de vingt mètres, un énorme remorqueur de haute mer joue aux castagnettes avec notre annexe et notre planche à voile. Celles-ci sont amarrées, comme toutes les nuits, à la poupe du bateau, l'une derrière l'autre. Plus grave encore : sa remorque, une barge immense de près de cent mètres de longueur sur vingt de large, est en train de dériver sur nous... Poussé par un petit vent léger, le tout est en train de nous enfermer contre la plage, comme dans un fer à cheval !...
Bouche bée on examine les abords du bateau, on cherche une explication cohérente à cette apparition, à cette rencontre du troisième type... "Nous sommes sidérés par l'énormité et le grotesque de la situation". La vue de cet engin nous paraît être une illusion de magicien. Ce n'est pas possible, mais d'où sort-il ?
Du haut de sa passerelle c'est le patron, nous semble-t-il, qui engage le premier la conversation...
- Do you know where's located the Gary Sand Company ? (Savez-vous où est située l'entreprise Gary Sand ?)
On se regarde, Clo et moi, interloqués !... C'est une blague, c'est un gag de la caméra invisible, ce n'est pas possible autrement. On a beau regarder dans toutes les directions, il n'y a pas un chat. On ne voit pas la moindre maison habitée, ne parlons pas d'une entreprise, dans un rayon de cinq kilomètres à la ronde ! Sur l'île, à part le village lui-même et quelques cases de pêcheurs complètement isolées, il y a seulement un petit hôtel à Cocoa Point. C'est situé tout à fait de l'autre côté, sur la côte sud-est. Et c'est tout ! Mais qu'est ce que cet engin peut bien venir foutre ici ?
- Mais il va nous écraser contre la plage ce con !... Le flanc du remorqueur touche à présent notre arrière tribord…
Cet endroit de la côte est plein de "patates" de corail, comme on dit dans notre jargon de plaisanciers. Les abords de Tuson Rock, jusqu'à plus de deux milles au large, sont truffés de hauts-fonds et de bancs de sable non balisés... On se demande vraiment comment un si gros bateau a pu se faufiler jusqu'ici sans se "planter"... On croit rêver ! On est en train de devenir fou, ce n'est pas possible... Ou plutôt non, ce sont eux qui sont fous !... Enfin on ne sait pas, on ne sait plus... On n'arrive pas à réagir tellement cette apparition est hallucinante.
Tout à coup le patron, enfin toujours le même gaillard : celui qui cause, réitère sa question, toujours en anglais, mais ponctuée de créole cette fois...
- Vous connaissez la sablière de... ah, c'est comment déjà... ah oui, Palmetto Point ?
A ce mot magique, notre matière grise embraye enfin le programme de réflexion en english (celui à six sous !). Nous nous réveillons quand même un peu plus cette fois. Il faut bien admettre qu'il se passe quelque chose autour de nous et que nos "visiteurs" attendent une réponse... Apparemment, ils ont vraiment besoin de nous.
Je descends aussitôt chercher la carte marine de Barbuda et me précipite dans l'annexe pour sauter illico sur le remorqueur. Il s'est écarté un peu, fort heureusement... Il est plus que temps d'expliquer à ce brave marchand de sable où se trouve la sablière de Palmetto Point. Puisque marchand de sable il y a.. , sablière il doit y avoir aussi, non ?
- Là, vous voyez, je pointe l'index sur la côte sud-ouest de l'île. Il y a une tour très remarquable, the Martello Tour, Palmetto Point se trouve juste derrière. C'est le seul endroit où vous pouvez accoster with your ...your ...enormous tank !
Je n'arrive pas à trouver le mot juste tellement leur engin est monstrueux, mais c'est exactement cela, doublement exact, un énorme réservoir et un... blindé !
- C'est un amer remarquable, vous ne pouvez pas le manquer, leur dis-je en guise de conclusion...
Tout en leur montrant la route, toujours penché sur la carte en compagnie du "patron", je m'aperçois que, eux, n'en possèdent pas... de carte ! Il y a bien une table qui se voudrait "à cartes", comme dans tout bateau qui se respecte... Mais la leur déborde de boîtes de bière, de cendriers regorgeant de boulons et de saloperies, de chiffons gras, d'engins de pêche, clé à molette et autres ustensiles de bricoleurs. Le bric-à-brac est indéfinissable... Mais de cartes de navigation : point.
Tout en poursuivant mes explications je surveille du coin de l'œil les manœuvres qu'effectuent les marins du bord. Ils sont en train de larguer le filin de remorquage, un câble d'acier d'un pouce de diamètre, qui se balançait dangereusement près de notre artimon.
Apparemment très satisfait de notre aide et de mes explications, c'est avec un sourire "jusqu'aux oreilles" que le patron me gratifie d'une magistrale claque dans le dos, à en assommer un bœuf ! (Rassurez-vous, je suis un buffle dans l'astrologie chinoise et un taureau dans celle occidentale, alors évidemment, il m'en faudrait le double pour succomber !) Fier de lui, il me remercie de mille formules de politesse ( je suppose !) complètement inconnues de mon petit lexique franco-anglais à six sous ! Me pliant tout de même en deux pour retrouver vers les "basseurs" du plancher ma respiration (en bas l'air est plus dense, ai-je appris un jour en classe de physique...), je découvre alors les dessous de la "table à carte"... Je comprends d'un seul coup d'un seul, le vrai secret de leur énergie, de leur optimisme et de leur enthousiasme matinal... Cette salle de veille, plus encore l'emplacement de la table à cartes, est garnie de bouteilles de rhum ...vides ! Les recoins du plancher ne sont que dépotoirs de "cadavres" de cet élixir alcoolisé extrait de la canne à sucre.
Une pensée me traverse alors l'esprit, l'espace d'un éclair... Que se serait-il produit s'ils n'avaient pas trouvé l'île de Barbuda...? Arrivant de l'île de Saint-Martin, leur point de départ, les prochaines îles dans cette direction ce sont... les Açores !
Cette aube d'un autre monde, qui ne dura guère plus de trente minutes, restera gravé à tout jamais dans nos mémoires... Ce fut vraiment une rencontre du troisième type.
Lorsque Moïse se réveillera, quand nous lui aurons raconté notre aventure visionnaire, sa seule conclusion sera :
- C'est pour ça qu'on s'en va papa, le gros bateau va emporter tout le sable ?
...Logique non ?
La vérité sort toujours de la bouche des enfants.
Suite du livre... Chapitre 108...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
marine le 29/01/2009 à 12:45:34Incroyable ! A 5 h du mat, ça doit faire tout drôle...
Super bien raconté, on s'y croirait !
merci. A la fin de l'histoire, on peut dire que c'était cocasse !