Chapitre 113 - Les Canons de Navarone
Chapitre 113
LES CANONS DE NAVARONE
Nous venons de passer deux semaines superbes dans l'île magique de Porto Rico. Les paysages de cette île sont très variés. Ses habitants aussi, d'ailleurs, constitués aux trois-quarts par des blancs plutôt métissés, ils sont les témoins de la grande époque de la colonisation espagnole.
Aux détours des pistes, dans les montagnes de l'intérieur - nous sommes dans la Cordillera Central - nous découvrons le Cerro de la Punta. Avec ses 1350 mètres d'altitude, c'est le plus haut sommet de l'île. Il protège de magnifiques forteresses espagnoles parfaitement conservées. A ses pieds, sur un vaste plateau dégagé dans ses flancs, cohabitent le plus grand radiotélescope jamais construit à travers le monde. Cette parabole gigante d'Arecibo, a un diamètre de 305 mètres ! Un monstre d'aluminium et d'acier que l'armée américaine a installé là, à l'écoute des étoiles les plus lointaines de notre galaxie... Ce site n'est pas de dimension humaine. Il contraste d'une manière insolite avec les vestiges du passé.

Partout où nous passons les habitants nous réservent un accueil chaleureux, ils sont très heureux que nous parlions leur langue. Vivant au rythme de l'Amérique avec leurs miroitants gratte-ciel et leurs grosses limousines, ils n'en demeurent pas moins castillans dans leurs habitudes et leurs manières de vivre. Nos promenades en super minibus climatisé nous laissent découvrir un pays riche de cultures et de couleurs. "Que puerto rico !" s'était écrié avec juste raison Poncé De Léone en découvrant l'île en 1504. Et cette exclamation donna son nom à la première île des Grandes Antilles. C'est également notre impression.
La visite de l'île s'achève bien sûr par la capitale, San-Juan.
Deux forts majestueux préservent la ville des envahisseurs venus de l'océan : le fortin Géronimo, flanqué sur un minuscule îlot rocheux à cent mètres de la côte, et le grandiose château fort d'El Morro. Celui-ci, en revanche, est construit sur un promontoire de la ville et laisse découvrir la magnifique plage d'El Condado. Elle ressemble, en plus petite, à la célèbre Copacabana de Rio de Janeiro. Nous avons également le privilège de pouvoir visiter, jouxtant le fort, les jardins et les terrasses du palais du gouverneur. Réplique presque parfaite de la Maison Blanche de Washington, cette superbe bâtisse, aux immenses colonnades datant de 1898, commémore aussi la date à laquelle les portoricains devinrent citoyens américains par le traité de... Paris ! Hé oui, encore nous, cocorico !
- Frances, senor ? Français, monsieur ?
- Si ! Oui !
- Que suerte !... Quelle chance !
Utile, parfois… flatteur, toujours !
L'heure est aux préparatifs du retour vers Pointe-à-Pitre. Quatre cent cinquante milles nautiques, sous une allure de près serré, nous attendent pour revenir à notre point de départ.
Nous passons notre dernière journée à profiter des petits mouillages tout près de la marina de Fajardo. De nombreux îlots, privés pour la plupart, s'éparpillent dans la bahia et sont autant de petits paradis pour quelques richissimes portoricains de la capitale.
Une dernière visite, en fin d'après-midi, au service du ministère de l'agriculture, pas moins, pour y déposer nos... poubelles. Incroyable mais vrai, aucun navire étranger n'a le droit de jeter ses déchets en dehors des incinérateurs des services phytosanitaires du ministère. On vous gratifie même d'un certificat de destruction en bonne et due forme. Cette règle est stricte, un peu à l'image de notre préfet parisien Eugène Poubelle qui imposa le service des ordures ménagères, elle ne saurait être transgressée. Ce "détail", que nous ignorions totalement, a bien failli nous coûter cher à notre arrivée...
En débarquant, et avant même d'être allés voir les autorités administratives, nous avions jeté innocemment, et sagement, nos détritus dans la première garbages cans trouvée sur le port. Mais... c'est un sacrilège de jeter des ordures "étrangères" dans une poubelle américaine, il faut le savoir. Convoqués dans les bureaux du préposé "Poubelle", ce fidèle fonctionnaire "fonctionnait" si bien qu'il nous remplissait déjà un reçu de 120 dollars US pour infraction "de poubelle" jetée inconsidérément dans une... poubelle. Heureusement que son supérieur, un officier à l'air jovial et débonnaire, déchira le formulaire en voyant la petite famille tristounette d'avoir commis une gaffe aussi monumentale...!
- On ne recommencera plus, m'sieur... Promis juré ! Thank you very muchas gracias...
Nous n'avons jamais su en quelle langue il fallait parler avec ces sympathiques fonctionnaires de l'agriculture. Ils nous adres-saient la parole en anglais, alors qu'entre eux ils parlaient uniquement en espagnol. Nous n'avons vraiment pas compris ce distinguo. Peut-être avions-nous des têtes de "yankees" ! Cela n'a pas été bien gênant, ne sachant que choisir nous avons fait un mélange des deux langues en parlant " l'espanglais ", à moins que vous ne préférassiez " l'anglagnol "...
Un marin ne s'arrête pas à ces puérils détails.
La première journée de navigation n'est pas des plus faciles car nous devons remonter le vent de toute la côte Est qui forme une sorte d'entonnoir entre deux groupes d'îles. Le courant y est assez fort et porte à terre, bien entendu. De surcroît deux zones militaires interdites à la navigation, et situées de part et d'autre de ce passage en direction des Iles Vierges, le resserrent en un véritable goulet. La première au Nord, dans la partie méridionale de l'île de Culébra, et l'autre au Sud, dans la partie Nord de l'île De Vieques. Ces zones ont été stratégiquement choisies, c'est évident, car elles ne laissent qu'un étroit passage de deux milles nautiques à peine. Deux bases militaires américaines occupent la quasi-totalité de ces îlots, probablement à l'écoute de leur "fidèle et voisin barbu"...
Gaiement, nous commençons à tirer des bords de deux heures environ chacun. Une fois les Prohibited Areas passées nous devrions pouvoir piquer plus directement vers l'île de Saint- Thomas, la contourner, et plonger ensuite vers le sud-est : la Guadeloupe.
En début d'après-midi nous venons tutoyer les "obstacles", comme on dit dans la cavalerie, sur les zones interdites.
Nous mordons un peu dans l'une avant de virer, nous mordons encore un peu dans l'autre, c'est toujours autant de chemin de gagné... Les virements de bord sont une perte importante de temps et d'énergie, y'a pas de raison, on élargit un peu le passage à notre manière... On joue des coudes, des pieds, de la quille en forçant un peu, ça passera plus vite. C'est sans compter sur ces chers militaires toujours impatients de trouver de véritables cibles mouvantes à portée de canon, du moins c'est à croire...
C'est déjà le deuxième bord que nous effectuons en pénétrant franchement, c'est vrai, dans la zone interdite de l'île De Vièques. La première fois nous avons bien remarqué des installations plus ou moins camouflées, ressemblant à des blockhaus... Mais le terrain semblait endormi, nous étions encore loin de la côte et, de toutes manières, une zone interdite n'est peut-être pas forcément activée tout le temps...? Les militaires, ça ne joue pas à la petite guerre sans arrêt...? Ça se repose aussi un soldat, pas vrai ? Cette fois, quand même, nous sommes nettement plus près, un mille au pifomètre, guère plus, de la plage.
Maintenant, nous discernons nettement des mouvements d'individus casqués, faisant des allées et venues. Cette soudaine agitation nous met quand même un peu la puce à l'oreille. Nous surveillons, sans plus, mais gardons un œil dans les jumelles en direction de la côte. Nous allumons le radiotéléphone en veille, à tout hasard. Si vraiment nous devenons indésirables, il suffira de nous le dire à la radio ! Et hop, nous virerons de bord. Diligence et courtoisie obligent, non ? On poursuit donc en direction de la côte qui approche lentement. La navigation à voiles a des contraintes qui n'ont pas été beaucoup améliorées depuis la bonne voile Marconi, malheureusement.
- Allez, encore cinq minutes et on vire...
Tout à coup, BOUUMMM !
Une formidable détonation nous laisse bouche bée !
Elle est suivie d'une autre, tout aussi forte, dans les dix secondes... BOUUMMM !
- Oh là ! Qu'est ce qui se passe ? me demande Cloclo...
- Y'a peut-être quand même des exercices aujourd'hui… Faut pt'être pas aller plus près !
Nous n'avons pas le temps de nous poser une nouvelle fois la question que, cette fois-ci, la détonation nous parvient en même temps qu'un bruit bizarre. Un zzz…iip long et chuintant, comme une flèche qui vous passe à ras les oreilles, vient nous glacer les veines.
- On nous tire dessus ! On nous tire dessus ! C'est un obus qui vient de passer au-dessus du bateau.
- Virement de bord... Paré...? On vire...!
Sitôt fait, mon premier réflexe est de me précipiter sur le radiotéléphone et d'appeler en français sur le canal de veille, le 16. Les militaires écoutent sûrement... Eh bien non, rien, personne ne m'entend ou ne veut m'écouter. Nouvel essai en anglais, puis en espagnol, néant. J'essaie aussi "l'espanglais" et "l'anglagnol" mais tout aussi infructueux... J'abandonne et préfère démarrer le moteur auxiliaire. Je n'ai pas encore mis la clé dans le contacteur que... FUIITTT... ce bruit, en même temps qu'un autre BOUUMMM, retentissent au même moment... Peine perdue, temps perdu, me dis-je, que ces essais de parlotte au téléphone, car eux là-bas, continuent à canarder... Un obus est passé cette fois à raser nos mâts ! Je grimpe la volée de marches de la "descente" et, arrivant au cockpit, nous voyons tous les deux, le projectile tomber à l'eau à seulement 200 ou 300 mètres derrière nous. Nous sommes sidérés par l'incohérence des événements. Nous sommes un voilier de plaisance, ça se voit que diable, pas un bateau de guerre !... La crainte des premières secondes fait place à une panique maladroite. Je démarre le moteur en trombe et nous souquons sur toutes les manœuvres du bateau pour fuir cette zone maudite au plus vite. Nous sommes morts de trouille. Nous nous attendons chaque seconde à un nouveau coup de canon. On ne sait vraiment plus que faire de plus, ou de mieux !
Tout en réfléchissant à la nature des projectiles et à la tactique à adopter, j'essaie d'être rassurant :
- Ça doit être des obus inertes, des machins en bois, des trucs d'exercices ou quelque chose comme ça.
Un silence, de rage intérieure, suit cette explication bien peu convaincante. Un ange passe... Je reprends...
- Ce sont des trucs d'entraînement juste pour faire du bruit, pour faire peur quoi !
Finalement, je me rends compte que j'essaie de me rassurer moi-même en disant cela à Cloclo... Mais depuis que nous avons changé de bord, quand même, il n'y a plus de boum, plus de fuiittt. Le canon se serait-il tu ?
Nous pensons que les militaires ont dû comprendre notre manœuvre, évidemment... Mais tout de même, il devrait bien se rendre compte qu'avec un voilier, pour remonter le vent, il est obligatoire de tirer des bords dans le passage...? Nous, en tout cas, nous nous rendons très bien compte qu'il n'est pas possible de grignoter le coin des zones annotées "Prohibited" !
Petit à petit, la côte s'éloigne...
Mes amis quelle frousse, ouille aille aille, mais quelle trouille, nous avons eu. Les mains sont encore moites, le front perle de sueurs froides. Nous sommes assis, Marie-Claude et moi, tout contre l'hiloire du cockpit et nous regardons en tremblotant du côté de l'ennemi, nous demandant encore si les salves vont reprendre ou pas ? Après quelques minutes, nous pensons que non. On n'entend plus que le bruissement du vent dans les voiles, bordées on ne peut plus plates, et le ronron du moteur qui crache de rage, lui aussi, toute sa puissance. Nous voulons nous écarter de cet endroit interdit au plus vite. Comme dirait Nicolas Hulot, c'était notre séquence "émotions", même très forte en émotions cette séquence, assurément !
Le calme revient peu à peu dans les esprits et nous observons de nouveau la côte à la jumelle. Nous distinguons très nettement des batteries de canons, disposées tout le long du littoral jusqu'à la pointe extrême de l'île. Il n'y a rien à redire, c'est une zone bien gardée et ...interdite, of course ! Nous nous demandons quand même pourquoi ces vaillants boutefeux de la bannière étoilée ne nous ont pas appelés à la radio. Ce jour-là j'ai mesuré la grandeur de la bêtise humaine en méditant sur une vieille maxime pour laquelle un prof' nous avait demandé de disserter... "La guerre n'est qu'un massacre de gens qui ne se connaissent pas, commandés par d'autres gens qui eux, se connaissent mais ne se massacrent pas."
Si je devais la recommencer cette "disserte", je puis vous assurer qu'elle serait développée ! Passons.
C'est vrai, nous ne les connaissons pas ces troufions.
Nous n'avons plus qu'à rester bien sagement au milieu du passage, entre les zones interdites. Nous ne gardons que les deux grand-voiles et, "fouette cocher", nous abandonnons au plus vite cet endroit aux guerriers... Il nous tarde de retrouver la grande bleue, les grands espaces libres de l'océan, les oiseaux du large, les dauphins qui sautent autour de nous... Là au moins il n'y a pas de canons. Oh, ceux que nous avons vus, ceux-là mêmes qui nous ont tirés dessus, n'étaient sans doute pas aussi gros que ceux de Navarone, mais ils nous ont fait bien plus peur qu'au cinéma...!
Kerguelen poursuit sa route.
Les surprises ne sont pas terminées pour autant.
Un alizé de Sud-Est bien musclé s'est levé et, deux jours plus tard, en fin d'après-midi, nous traversons la bordure Sud du Plateau de Saba. Il s'agit d'un immense haut-fond isolé au large, malsain et rendu dangereux à cause de courants qui y lèvent un clapot épouvantable par mauvais temps. C'est le cas aujourd'hui avec ce vent fort. La mer est creuse. Le bateau taille sa route dans un six à sept Beaufort. En bons fainéants que nous sommes nous attendons un peu pour les manœuvres de voiles d'avant. Nous voulons voir si la tendance est à l'aggravation ou bien si les éléments vont se calmer avec la nuit qui approche... On se tâte, comme on dit...
Eh bien, nous n'avons pas le loisir de nous tâter bien longtemps, car tout à coup... BOUUMMM !
- Ah non ! Ça ne va pas recommencer...
Mais cette fois ce n'est pas un obus qui passe au-dessus de nos têtes, non, c'est l'étai avant avec le génois lourd endraillé dessus.
Un ridoir de 14 millimètres de diamètre vient de céder d'un coup, comme un... coup de canon ! Sous les rappels violents du bateau, qui enfournait parfois dans les plus grosses vagues, un paquet de mer s'est engouffré dans la poche de la toile et, bien sûr, la pression engendrée devient phénoménale. Il faut que quelque chose cède quelque part... C'est le ridoir qui a encaissé le choc. L'estrope qui retenait le génois a cédé elle aussi et le tout est parti en drapeau dans le vent... Notre nonchalance est drôlement récompensée... Heureusement que sur Kerguelen nous avions prévenu ce type d'incident en installant deux étais parallèles, entièrement distincts. C'était une sage précaution qui a sauvé la mâture, rien ne bougera malgré la violence du choc.
Nous nous mettons à la cape et, quatre heures plus tard, une réparation provisoire nous permet de reprendre la route vers Pointe-à-Pitre.
C'était la première sortie hauturière avec Anne, notre deuxième petit mousse, et une promenade d'essai pour notre Satnav...
Nous ne sommes pas prêts de l'oublier...
Ce fut un voyage... canon !
Suite du livre... Chapitre 114...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
Podium des sites annuaires pour le nombre de visites sur notre Blog...
2) http://www.annuaire-blogs.net/

Commentaires
marine le 01/02/2009 à 22:49:55Je ne me lasse pas de lire vos récits !
je ris, je reste bouche bée, je tremble, je relativise, je rame (je ne comprends pas tout... rires), je m'amuse, et surtout, je vous félicite encore !
Bravo !
Outre les coups de canons, je reconnais en vos aventures, des coups de maîtres !
Parole en anglais site : www.BilingueAnglais.com/musique | le 09/07/2009 à 14:00:38
Joli récit. C'est l'aventure votre affaire!