Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 115 - La Danse des Mantas

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Chapitre 115


LA DANSE DES MANTAS

 

 

     Nous sommes début novembre. La saison des pluies bat son plein sur l'arc antillais que nous venons de quitter dans des conditions périlleuses. Devant nous, s'ouvre l'océan que nous prenons à contre-courant.


     Destination : Kourou en Guyane.




     Pendant la traversée qui va durer onze jours, nous lisons quelques ouvrages spécifiques, que nous nous sommes procurés, par ailleurs avec beaucoup de difficultés. Cette terre française d'Amérique du Sud est pourtant très riche d'aventures et d'histoires extraordinaires.


     Reconnue en premier par les Espagnols, vers l'an 1500, c'est la France qui prend possession, un demi-siècle plus tard, de cette colonie. Elle va passer successivement aux mains des anglais puis des hollandais, retourne aux français avant de partir aux portugais, pour revenir enfin à la France qui lui restera fidèle.


     Des noms célèbres jalonnent l'histoire de cette terre équinoxiale, pays fabuleux d'Eldorado... " Le pays qui regorgeait d'or ", aux dires de ses découvreurs : les Conquistadores. Nicolas de Villegagnon, David de la Rivardière, Poncet de Brétigny, Spranger, D'Estrées, Choiseul, Guissan, Pichegru, Hugues, Milius, Anne-Marie Javouhey, Paoline, Dreyfus, Galmot, Seznek, Papillon... pour les plus connus, mais la liste est longue... Tous ces noms célèbres évoquent la passion, le courage, l'aventure, la révolte, la liberté... Chacun dans son domaine est un héros, un battant, un précurseur. Ils sont tous des pionniers de la même trempe.


     Les grandes plantations, les polders, la colonisation, les batailles, les expéditions, les épidémies, les camps de lépreux, la fièvre de l'or, les déportés politiques, les bagnards, les évasions... Des hommes, des "grands", mais aussi des femmes, des destins hors du commun !


     Aujourd'hui, c'est la fusée européenne Ariane qui rend célèbre ce petit morceau d'Amazonie française...


     Pour mieux nous imprégner de la vie guyanaise et nous "mettre dans le bain", nous écoutons la radio, RFO Cayenne. Nous la recevons bien depuis ces deux derniers jours maintenant. Tout le petit monde spatial de Kourou est en fête avec le dernier succès d'Ariane. Le tir vient d'avoir lieu pour le compte de la société américaine de télécommunication Intelsat. A bord, tout comme l'effet communicatif du bâillement, l'optimisme règne également ; il n'y a pas de raison ! En plus, la route s'effectue mieux que prévue. Le bateau remonte très bien le vent sur une allure de près serré. La mer est régulière et les milles gagnés vers l'Est s'accumulent rapidement...


     Au fur et à mesure que nous nous rapprochons du plateau continental, le bleu de la mer se teinte de vert, l'eau se charge de particules et le vent mollit sensiblement. Les courants, à l'inverse, se font plus forts ; ils semblent même se décupler avec les marées...


     Sur l'ensemble de la région, le plateau des Guyanes, cette époque de l'année est le plein milieu de la saison sèche. C'est aussi en cette période que surviennent les grands calmes équatoriaux, si redoutés des marins d'autrefois. Ces zones déventées, qui les obligeaient par manque d'eau douce à tuer leurs chevaux, furent baptisées par les Anglais : "Les horses latitudes " (la latitude des chevaux), en souvenir de ces tristes sacrifices. Dieu sait pourtant si leurs montures avaient de l'importance... Dans ces expéditions du temps de la marine à voile et à bras, les explorations se faisaient... à pied ! Ne l'oublions pas.


     Si la première partie du voyage s'est effectuée en compagnie de cargos de toute nature sur la route de Panama, maintenant ce sont les pêcheurs qui les remplacent et c'est loin d'être rassurant. Ils sont de plus en plus nombreux. Nous traversons à plusieurs reprises des flottilles entières de chalutiers de différentes nationalités, ils moissonnent la crevette, la shrimps, en remontant le courant équatorial...


     Bientôt les eaux changent de nature, sournoisement, le dégradé de vert qui est apparu ces derniers temps, fait place à des eaux plus laiteuses et cendrées, plus douces. Elles tournent franchement au brun marron avec la renverse de la marée. Nous sommes entrés en plein dans ce sacré courant côtier de l'Amazone et des fleuves adjacents qui bordent la face Nord du grand continent sud-américain. Le régime des vents change aussi. Avant même d'avoir aperçu la côte, une alternance de brise légère et de calme s'établit en suivant la course du soleil. La nuit, un vent faible mais régulier vient de la terre en nous apportant des odeurs nouvelles. Le jour vers neuf heures, dès que le soleil chauffe, la brise disparaît jusqu'aux environs de seize heures : c'est la "calmasse". Parfois, petitement par bouffées intermittentes, quelques risées issues du Nord-Est, nous annoncent que le géant alizé de l'Atlantique s'en reviendra bientôt... Pendant toutes ces heures méridiennes, nous fouettons les dix-huit chevaux de notre brave serviteur mécanique. Cela nous permet de faire un peu de chemin vers Kourou mais surtout de contrer ces courants côtiers qui nous renvoient inexorablement à l'opposé, vers les Caraïbes.


     Le lendemain, nous crions victoire lorsque nous apercevons, aux premières heures du jour, une immense tour carrée difficilement identifiable à cause de la brume sèche, mais on en est certain : c'est la côte ! Aucun amer de ce genre ne figure sur nos cartes, et pour cause : la dernière correction portée date de 1964 et en cette année-là, le centre spatial n'existait pas encore ! Nous pensons qu'il s'agit d'un hangar de la base. Nous saurons plus tard qu'il s'agissait en fait de la tour de lancement du pas-de-tir numéro 2 : un immense bâtiment mobile de cent mètres de hauteur, un monstre roulant de 3000 tonnes, en construction !


     Un coup d'œil sur notre routier nous positionne à trente milles nautiques des îles du Salut et à moins de vingt des pas-de-tirs de Kourou.


     Une certaine nervosité s'installe à bord de Kerguelen. Nous touchons à notre but, c'est pour ce soir ou cette nuit... Mais malheureusement, encore une fois, une dernière fois, neuf heures sonnent ! Le soleil monte en courant vers son zénith et notre Dieu Eole part se coucher dans les frondaisons de la grande forêt...

     Silence, on tourne.

     Contact ! Moteur...


     A peine le rassurant teuf-teuf vient-il de s'établir, que l'alarme sonore de pression d'huile se met à hurler sur le tableau de contrôle du cockpit.


     Catastrophe... Il ne manquait plus que ça ! Juste au moment où nous en avons le plus besoin et si près du but, la "bourrique" nous lâche...


     J'arrête aussitôt le diesel. Le silence revient sur l'océan.


     Un examen succinct des niveaux et accessoires du moteur, amène un diagnostic sans appel : manque d'huile ! Notre vieux Couach qui a déjà fait plusieurs tours de compteur consomme plus que la normale, et notre réserve d'huile est épuisée. C'est la première fois que nous sommes encalminés à ce point. Nous n'avions pas du tout prévu toutes ces heures de moteur. Ces latitudes sont aussi mortelles pour les chevaux ...vapeurs. Décidément, ce sont bien les " horses latitudes ".


      Ne pouvant plus compter sur notre auxiliaire thermodynamique, la suite des événements s'inscrit dans un algorithme élémentaire, vous dirait le premier informaticien venu. Cette logique est même... déprimante (et non pas le contraire ).


      Tenez, soyons fair-play , je vous livre même le programme, logiciel et confidentiel, qui m'a permis d'arriver à cette solution salvatrice insoupçonnable... Suivez bien, et je vous interdis de le dupliquer ! (de toutes manières, je l'ai protégé par un "virus" et si vous lisez attentivement ce bouquin, vous l'attraperez...) Bref !

     - Vent ? Non.

     - Moteur ? Non.

     - Courant ? Oui. (attention, ça se complique énormément...)

     - Direction ? Ouest. ( la mémoire centrale enregistre...)

     - Route ? Est. (le processeur s'interroge...)


     Réponse (après une longue réflexion dans mes ROM, mes RAM, et bien malgré mon RHUME) :

     - Marche arrière.


     Si vous ne suivez plus, dites-le franchement, on recommence une boucle là où vous avez décroché... C'est comme cela que travaille un ordinateur, c'est compliqué ? Non , c'est du BAC "moins 7"…! On continue...

     - Renvoi (Go to pour les basic-men ) : Opération mouillage !


     Voilà enfin ce qui s'inscrit en grands caractères et en flashant dans mon écran de contrôle "cerebellum-pentium", options couleur, relief et sueurs froides, sous ma main qui me frappe le front : mon grand "ordonnateur" personnel.

     - Fin de l'analyse séquentielle... Exécution !


     J'eus été informaticien, mais ce ne fut qu'une longue maladie juvénile de ma carrière professionnelle. J'en fus guéri... fus parti... nous n'avons qu'une vie ! Alors : " Carpe diem ! " . Mets à profit le jour présent, nous dit Horace, le poète... Un autre troubadour, contemporain celui-là, nous a également chanté…

"Que le poète a toujours raison" !


     Nous sommes à 15 milles de la côte, pratiquement en face des pas-de-tirs du centre spatial guyanais. Notre sondeur indique 19 mètres de profondeur, c'est peu et beaucoup à la fois ! Peu en ce qui concerne la navigation, mais beaucoup lorsqu'il s'agit de mouiller...


     Mais quand il faut y aller, faut y'aller, alors " halons "...


     Tout l'équipage est sur le pont pour la manœuvre. Nous voici tous les quatre alignés, préparant la plus grande biture que nous n'ayons jamais faite dans notre vie de marin ! Nous raboutons grelins, haussières et guinderesses pour obtenir une ligne de gros cordages de 150 mètres de longueur que nous ajoutons aux 50 mètres de chaîne du mouillage principal...


     Cela représente quelques brassées, brassons...


     La mer est parfaitement calme, c'est un miroir ondulant au rythme d'une longue houle arrivant du large un peu de guingois. La manœuvre terminée, nous restons assis sur le pont à la fois consternés et contents. Depuis ces dix jours de navigation nous n'avons pas eu un seul instant de repos aussi parfait. C'est également la première fois que nous préparons un repas, ancrés en pleine mer, hors de la vue des côtes ! Avec cette brume de chaleur qui nous enveloppe, la situation en devient plutôt comique ; on se croirait sur la Tamise par une matinée d'automne d'où pourrait surgir à chaque instant l'abbatiale de Westminster. Mais rien n'apparaît... Non, nous sommes mouillés en bordure de la plaine du Démarrara, ridiculement inoccupés à attendre le vent...!


     La scène est d'autant plus cocasse que le lock-speedo indique encore une vitesse de deux nœuds ! Incroyable, nous avançons alors que nous sommes accrochés sur le fond... Le courant est nettement plus fort que nous l'avions estimé.


     L'action fait alors place à la réflexion...

     - Et si on "réflexe" bien, dis-je, en fixant l'eau... En ne perdant pas ces deux nautiques par heure, finalement, nous les gagnons !

     Non ?


     Suivez-moi bien : moins nous dérivons plus rapidement, et plus nous avançons moins lentement !... Maintenant, si vous préférez... Plus nous dérivons moins lentement et moins nous avançons plus rapidement...! Attention car parvenu à ce stade, si, comme moi vous avez bien pigé, la méningite nous guette...


     Nous regardons l'eau saumâtre défiler le long de la coque et une certaine euphorie s'installe à bord. Sans prévenir, d'un coup, on ne sait pas du tout pourquoi mais c'est le quart d'heure d'hilarité générale... La vie océane a ses moments bizarres...!


     A l'intérieur du voilier plus rien ne bouge, nous pourrions courir sans nous tenir, c'est la récréation... et aussi l'heure de déjeuner.


     A peine avons-nous dégusté nos derniers pamplemousses de la réserve qu'un énorme splash nous fait grimper sur le pont dans une bousculade générale. Je vous le disais il n'y a pas huit secondes (je le sais, j'ai chronométré !) : c'est la récré...! On a beau regarder "de bâ, de tri ou de bord", nous ne voyons que gouttes vaporeuses ou liquides, mais que gouttes je vous dis, rien d'autre. Pourtant nous avons tous bien entendu ce plouf magistral. Mon petit doigt me dit tout bas à l'oreille qu'il y aurait encore du canon dans l'air (cf. Chapitre 13 ) que je ne serais point étonné... Nous sommes ancrés devant Ariane, zone "sensible" du Centre National d'Etudes Spatiales. "Ils" ont dû nous prendre pour quelque espion ...!


     Enfin quoi, réfléchissez, stationner sur cette "Crête", c'est forcément pour combattre un Minotaure, fut-il balistique ! Il n'y a pas d'autres explications possibles, voyons !!!... Y'a pas des kilomètres, comme disait ma grand-mère Désirée... Hé bien si, justement, il y en a même des kilos de milliers de mètres ! Une trentaine d'ici les carneaux des pas-de-tirs et nous n'avons pas entendu de boum ! De toutes manières, c'est bien connu, les Grenadiers ne tirent jamais les premiers !


     Quand même, il y a des choses pas claires là-dedans, là-dessus, là-dessous. Un nouveau tour d'horizon... C'est le néant le plus absolu dans cette "marmite de vapeur d'eau" ambiante. On finit par être aveuglé à force de fouiller de tous côtés. De même, le silence est impressionnant… Il semble que l'on pourrait entendre voler une guêpe maçonne à deux kilomètres. Rien, sinon peut-être quand même, ces petits tourbillons à peine visibles qui partent dans le courant derrière nous, évocation furtive de la "chose" qui vient de tomber à notre proximité.


     Bredouilles, nous retournons à nos fourchettes. Mais Moïse, notre équipier en culotte courte, toujours plus curieux et perspicace que les autres, s'attarde sur le pont...

Splash !


     Cette onomatopée concorde bien avec ce bruit qui nous fait ressortir dehors à toute vitesse. Mais c'est encore trop tard... sauf pour le gamin qui nous annonce : " C'est une manta, grosse comme le bateau ! " Disant cela il gonfle ses joues en baudruche, comme pour mieux décrire la bête.

     - Tu crois, tu es sûr ? Pas aussi grosse, tout de même ?

     - Mais si Papa, grande comme ça... et il me montre le pont du bateau.


     Nous sommes un peu sceptiques, mais du haut de ses six ans, cela est compréhensible. Cette fois nous voulons en avoir le cœur net et voir nous aussi ! Nous restons dehors sur le pont à attendre... Quelques minutes s'écoulent, silencieuses, puis...

Splash !


     Juste à côté, sous nos yeux, nous découvrons l'intrus : c'est une raie manta, le gamin a raison. Celle qui vient de sauter mesure bien entre trois et quatre mètres d'envergure, ce n'est pas exagéré. Puisque la coque fait au maître bau 3,40 mètres, elles sont bien de la taille du voilier. Nous en avions déjà vu en Afrique, au Cap-Vert, mais dans les eaux cristallines des mouillages. Ici l'eau est couleur café au lait, parfois même chocolat, et on ne voit pas à dix centimètres sous la surface. Alors, dans cet environnement, ce sont elles qui viennent nous rendre visite. Pourquoi ?... Mystère ! Elles jouent peut-être, tout simplement...?

Splash ! et encore splash…!


     Nous les observons sans dire un mot, le spectacle est fabuleux. Elles font des sauts de l'ange à un mètre maximum au-dessus de la surface, avec une telle grâce... On dirait qu'elles planent sur un matelas d'air au ralenti... Elles se maintiennent ainsi durant quelques secondes, en utilisant l'augmentation de portance de "l'effet de sol ".


     Elles prennent leur élan en nageant à ras de la surface sur quelques centaines de mètres. On aperçoit alors les deux extrémités de leurs ailes sortir de l'eau en cadence et, au bout de la énième brassée... floup. C'est l'envolée... majestueuse !...qui se termine par le splash si inquiétant. Au début nous pensions que les ailerons qui fendaient le miroir fluide par paires étaient des requins en train de les chasser, et qu'en conséquence, justement, elles s'échappaient en s'envolant ! Mais pas du tout, ce sont elles qui trahissent leurs propres trajectoires d'envol en sortant l'extrémité de leur voilure. Une manière de "sentir" la surface, (c'est une hypothèse !) juste avant le décollage. Un bien joli spectacle ! Aussi, nous décidons de poursuivre le repas dans le cockpit, nous ne voulons pas rater une miette de ce show : la danse des mantas...


     Pour donner plus de magnificence à cette chorégraphie aquatique nous sortons notre Hi-Fi et de notre "bandothèque" un superbe accompagnement musical qui nous semble de circonstance : l'Apocalypse des Animaux de Frédéric Rossif.


     Ces minutes de vie marine, exceptionnelles, sont gravées au plus profond de nos mémoires et il est bien difficile de les communiquer, de les transmettre. Pour nous, égoïstement, il nous suffit d'écouter de nouveau cette bande originale pour que "notre" film se déroule dans notre tête... C'est magique ! C'est encore un petit brin de fleur dans le bouquet de notre vie, un petit morceau du trésor des Kerguelen...


     En fin d'après-midi le retour du vent sonne l'heure du départ. La ponctualité des éléments naturels m'étonne chaque jour davantage. Il doit forcément y avoir quelque part une horloge cosmogonique qui règle tout cela... Dernière ligne droite avant d'atteindre les Iles du Salut le lendemain midi et, curieusement, le vent ne tombera pas à la neuvième heure matinale. La grande mécanique céleste serait-elle cassée ? Dans ce cas, c'est avec notre bénédiction, car il nous faudra compter seulement sur les voiles pour manœuvrer parmi les forts courants qui traversent les trois îlots.


     Bien que le mouillage principal soit devant l'île Royale, nous venons nous mettre sous le vent du rideau de cocotiers qui borde la côte Ouest de l'île Saint-Joseph. Ce choix nous paraît meilleur, "sensitivement", c'est comme cela que fonctionnent les marins, à l'intuition !


     Kerguelen est seul au mouillage...


     Nous nous installons dans ce nouveau décor, première escale amazonienne, un peu de repos nous fera grand bien ...!


Suite du livre... Chapitre 116...

 

Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-18 , consulté 3025 fois

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