Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 116 - Trois Iles, Trois Siècles, Trois Destins

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Chapitre 116


TROIS ILES, TROIS SIECLES, 

                                                   TROIS DESTINS

 

 

     Nous sommes sous Louis XV, le bien aimé.


     Personne n'a jamais entendu parler de ces trois îlots minuscules égarés en Amérique du Sud dans le sillage alluvionnaire des Amazones. C'est à l'autre bout de l'océan, à l'autre bout du monde... Au diable, dit l'expression populaire : ce sont les Iles du Diable !


     Les Guyanes n'ont, jusque là, pas vraiment intéressé les aristocrates. Mais les explorateurs, eux, sont déjà venus répertorier ces côtes et leurs fabuleux récits survivent. Les premiers pionniers s'y sont installés, il y a bientôt deux cents ans.


     C'est dans ce début de XVIIIième siècle, "l'ère des Lumières", que le mythe de l'Eldorado sème

en France son vent d'aventures et de colonisations. En basse Provence l'épidémie de peste a fait 90 000 morts. Law, le grand rénovateur de la haute finance, fait banqueroute, débouté par sa géniale invention de papier : le crédit d'escompte. De nombreuses "bonnes familles" de la bourgeoisie ont été complètement ruinées. Cartouche et Mandrin – les Arsène Lupin du moment - ont été exécutés bien que farouchement soutenus par le peuple tout entier... Louis XV le bien aimé (trop aimé ? mal aimé ?) ne sait plus, entre ses futures prétendantes, à qui faire la révérence ! De la jeune infante d'Espagne ou de la belle princesse Polonaise, laquelle faut-il épouser ? Ses maîtresses lui tournent la tête, ses banquiers les poches, son empire les sangs. Rien ne va plus dans son royaume qui se déchire. Jusque dans les lointaines colonies la guérilla fomente. Il a besoin, le bon Roi, d'un cheval de bataille, d'un bouc émissaire... Dans sa toute proche compagnie, il le trouve.


     Voici le Duc de Choiseul, vaillant chevalier de la Dame de Pompadour, qui apparaît sur scène.


     Bouillonnant premier ministre, armé des trois meilleurs portefeuilles, il veut revitaliser les hautes cours intellectuelles et lancer de grandes opérations de conquête des terres inexploitées. S'il avait eu la télévision dans son escarcelle, celui-là, il aurait vendu notre planète aux Martiens, j'en suis convaincu. Plus tard, ce jeune coq de la politique voudra même guerroyer les Anglais pour une histoire de Malouines ne le concernant pas. En fin de compte il perdra maladroitement la quasi-totalité des colonies du nouveau comme de l'ancien monde. Le Canada, l'Amérique subtropicale, les Antilles passent aux Anglais. Suivent le Sénégal et l'Inde qui changent de mains par le traité de Paris. Adieu veaux, vaches, cochons, poulets nous dit la fable... Cette Histoire de la France n'est pourtant pas une fable...


     Dans ce début, donc, de siècle de morts, de souffrances, de désespoirs et de soulèvements populaires, il devient assez loisible de focaliser les attentions... Du paysan moribond au bourgeois anéanti, le peuple en entier s'exalte, écoute et suit ce prophète qui vante les mérites de la France équinoxiale.


     Choiseul lance une vaste "opération promotionnelle" pour la création d'une ville nouvelle, indépendante, riche et autonome en terre de Guyane : Kourou, c'est en face des Iles du Diable. Tout a été promis, pas sur catalogue, non, il n'y en a pas encore, mais c'est tout comme. Grandes propriétés, villas avec terrasse sur bord de mer, soleil assuré toute l'année, fruits et gibiers à portée de mains, il n'y a qu'à se baisser pour garnir sa table. Deux cents familles de colons sont prévues pour l'expédition aux Amériques. Devant le tableau "publicitaire" paradisiaque présenté, plus de trois mille familles embarquent... C'est près de 14 000 personnes qui mettent pied-à-terre sur la petite plage des "Roches" en ce début d'année 1764.


     Nous sommes en pleine saison des pluies : pour une douche, c'est une douche, froide et épaisse, une vraie. Pire que les pluies diluviennes : rien, absolument rien n'a été prévu pour accueillir et abriter la nouvelle communauté de colons. En fait de terrains il n'y a que des pripris (des marécages) ; en fait de maisons, il n'y a que des maripas (des palmiers). Quant au gibier, il y a principalement des moustiques, des fourmis et des serpents. Pour les fruits, nenni : les singes, les sarigues ou les oiseaux savent beaucoup mieux s'en occuper que les hommes...


     On leur a promis un paradis… C'est un enfer qu'ils découvrent !


     Les colons les plus endurcis organisent la survie, car d'emblée c'est cela, survivre. Rapidement la plupart des familles agonisent, sans ressource aucune, sur les berges vaseuses de la rivière. La dureté du climat équatorial fait des ravages. Bientôt le paludisme, la fièvre jaune, la typhoïde, la dysenterie, le pian et les parasitoses de toutes sortes s'abattent sur la colonie et la déciment... Les plus tenaces d'entre eux partent vers l'Approuague, loin sur la côte Est, où un colon Suisse nommé Guisan monte un comptoir... Nouvel espoir... D'autres plus téméraires, fuient vers la mer sur des radeaux de fortune, vers les îles que l'on voit là-bas, en face, loin, derrière la barre qui garde l'entrée du fleuve... Ce sont les Iles du Diable, inhabitées, presque inhabitables à cause de la végétation, de l'isolement, aussi du relief. Mais le miracle a lieu, ce sera ainsi leur salut !


     Quatre mille personnes s'en "tireront", sauvés d'une mort certaine, grâce à ces îles isolées du grand continent par un bras de mer de 10 kilomètres. Les trois quarts d'entre elles regagneront, un peu plus tard, leur point de départ en France métropolitaine. Le reste s'établira petit à petit sur les côtes des Guyanes...


     Elles étaient du Diable ces trois îles, elles deviennent maintenant, après ce miraculeux sauvetage, les Iles du Salut !


     C'était le XVIIIième siècle, leur premier destin.


                                                                           * * * * *


     La Révolution vient tout juste d'abolir les privilèges de la féodalité : 1789, une date dans l'Histoire. La proclamation des droits du citoyen enflamme les fanatiques, et les mouvements progressistes montent le ton. Beaucoup de légistes sont d'avis de supprimer la peine de mort, ce qui risquera aussi de surcharger davantage les pénitenciers.


     Que faut-il donc faire ?


" Il faut rendre les punitions utiles à la société en créant des centres de travail obligatoire."


     Nous sommes en 1791, Daniel Lescallier vient de faire cette déclaration révolutionnaire devant l'Assemblée Constituante. Sans le savoir, le gouverneur de la Guyane vient d'inventer le bagne et ses travaux forcés. Sa proposition, séduisante, a l'effet d'un détonateur sur une bombe...


     Tous les essais de colonisation en Guyane ont été voués à l'échec. Les Jésuites baissent les bras... Par contre dans les prisons françaises les malfrats, eux, sont légions. On ne manque pas de "gros bras", mais de place pour les y enfermer. Leur travail serait valorisant pour cette Guyane qui, justement, souffre d'un manque de main-d'œuvre. Ils relieront entre eux, par des pistes forestières, les comptoirs des premiers immigrants installés sur les fleuves. Qui plus est, le "rail" a de plus en plus besoin de bois pour la construction de nouvelles lignes de chemin de fer... La forêt amazonienne en regorge... De plus les reclus, après avoir purgé leurs peines, pourront eux-mêmes devenir colons sur des terres nouvelles, fonder une famille, vivre en toute quiétude leur bonheur de repentis.


     La proposition est séduisante...


     Monarchistes ou Républicains, Bourgeois ou Révolution-naires, Aristocrates ou Paysans, toutes les classes de la Société sont subjuguées par ce grand projet. Le plan, c'est vrai, serait presque parfait... La théorie a déjà été entendue mais, comme toutes les belles idées, celle-ci fera son chemin, si l'on peut dire...

 


     Les guerres napoléoniennes investissent les soldats, les passions déchirent l'Europe tout entière. Les détenus politiques continuent d'affluer dans les prisons à un rythme jamais encore atteint ! En cette année 1848, l'esclavage est aboli; Les grandes plantations se meurent, dilapidées... La peine capitale est supprimée pour les internés politiques. Ce qui devait arriver, arriva : la criminalité parvient à son comble... Le criminel est à la société ce que la maladie est à l'être humain : tôt ou tard il faut drainer l'abcès ! Une peine de substitution doit être trouvée rapidement... Enfin, quatre années plus tard, en 1852, l'exutoire est installé et le bagne ouvre toutes grandes ses portes.


     Le premier convoi est constitué de volontaires, cela apparaît comme "plus humain". Le bon effet est "médiatique", dirait-on aujourd'hui. Bien vite les autres expéditions suivent. Il n'y a plus de volontariat mais de la "transportation pour les travaux forcés". Au départ de Brest, de Toulon, de Saint-Martin de Ré, on emporte, on transporte, on déporte...


     A leur débarquement à Saint-Laurent du Maroni, les nouveaux arrivants sont triés et envoyés vers les camps suivant les besoins : Cayenne, Les Roches, les Iles du Salut, St- Jean, Sinnamary, Godebert, Les Hattes, Charvein, L'Inini, Malgaches, Les Cascades, Montagne d'Argent. Toutes les structures laborieuses de la déportation se mettent en place; Toutes ? Non !


     Les bagnards sont bien loin d'être des enfants de chœur. La moitié d'entre eux sont des cambrioleurs récidivistes, un quart d'incurables assassins. Le quart restant se partage toutes les marginalités de l'époque : violeurs, faux-monnayeurs, incendiaires, pervers et autres déviants. Quand tout ce joli monde de bannis est regroupé, même dans ce système se voulant auburnien, cela donne un résultat... explosif.


     Certains s'épuisent dans les plantations de patates douces, d'autres suent sang et eau dans les briqueteries. D'autres encore, la majorité, s'échinent sur les voies de la déforestation, la terrible et meurtrière route de l'Est. Il tombe un homme par mètre, dit la légende... Mais tous, sans distinction, sont décimés par le climat, la maladie, les règlements de compte, le suicide. La mort ne les lâche plus d'une semelle et, bêtes furieuses acculées devant les enfers, certains deviennent des fauves. Il manque donc bien quelque chose à ce bagne : des cages, oui, des cages à fauves. L'administration pénitentiaire se tourne vers les îles...




     Aux îles du Salut pas d'évasion possible. Le bateau de liaison qui vient depuis Kourou, de la Pointe des Roches, est sévèrement contrôlé. La mer environnante, avec ses eaux troubles, ses requins fossoyeurs, ses courants impitoyables, fera le reste de toute évidence. Les cages sont installées à St Joseph...


     Le bagne est rodé, complet cette fois. Les rouages de la machine à redresser les hommes fonctionnent à plein "rende-ment". Il n'y a pas un seul jour où ne sonne la camarde !


     Pendant près d'un siècle six à sept mille forçats contingentent ainsi chaque année les camps : c'est la "guillotine sèche".


     Le résultat obtenu est lamentable, pas du tout celui escompté par ses pères. Même les bois précieux ne sont plus envoyés en Europe : trop cher. Le système pénitentiaire voulait forger des colons ? Il n'a généré que des épaves. Il voulait mettre en valeur ce petit bout d'Amazonie Française ? La Guyane est devenue la honte de toute la communauté. Sur les 52000 bagnards arrivés en Guyane, 27000 sont morts avant la fin de leur détention, 10000 se sont évadés, probablement aussi décédés. Quelques poignées seulement, une misère, feront souche honorable sur cette terre lointaine. L'échec est total. C'est malheureux car le plan était séduisant, mais on ne redresse pas un vieux chêne : il casse, c'est ainsi.


     Avec la poussée des fronts populaires, de nouveaux élans de libéralisme naissent et amènent en 1938 la décision de la fermeture du bagne. Ce n'est pas pour autant que la délinquance diminue. Non. Bien au contraire même, avec l'arrivée de la seconde guerre mondiale, la criminalité, d'un coup, fait plus que doubler ! Mais la Guyane est devenue une plaie, ressentie comme la lèpre aux yeux du monde, il faut amputer ce membre atteint de la gangrène... En même temps que la guerre, les pôles d'intérêts changent : la Guyane est trop loin, l'Allemagne trop proche...


     La Patrie a besoin de ses hommes... Alors les rapatriements commencent.


Le premier août 1953 le dernier convoi de forçats quitte Cayenne pour le grand retour et les clés du bagne sont glissées sous les grandes portes qui se referment (voir nota en bas de page). Un siècle exactement après leur naissance, les camps de la Transportation se taisent à jamais.


     Les Iles du Salut retournent à la nature.


     Mais la société contemporaine continue de produire son quota de truands. En 1978 un nouveau projet de bagne filtre des ministères publics ; on pense à Clipperton, une île inhabitée du Pacifique... Il y a eu, il y a, il y aura toujours cette maladie incurable du hors-la-loi, la thérapie devra donc se poursuivre...


     Mais, stop ! Nous empiétons déjà sur le futur.


     C'était le XIXième siècle, leur second destin…


                                                                           * * * * *


     Depuis l'abandon de l'Algérie, le centre d'essais d'Hammaguir, maintenant, n'est plus situé en territoire français. Il faut donc trouver un nouveau site de tir pour les engins balistiques. Une nouvelle fois les regards se tournent vers les terres lointaines de notre vieil Eldorado : la Guyane, encore et toujours, on y revient.


     Placé seulement à cinq degrés de l'équateur, les spécialistes de l'aéronautique pensent que ce lieu conviendrait parfaitement pour y installer une plate-forme de tir pour engins orbitaux. En effet c'est là que la vitesse tangentielle due à la rotation de la terre est la plus grande : près de 500 mètres par seconde (1670 km/h). On est encore loin des 11200 mètres/seconde nécessaires à un projectile pour "échapper" à la pesanteur et donc se mettre en orbite terrestre, mais cet "effet de fronde" est un bon coup de pouce. Le gain d'énergie est d'autant plus important qu'il est gratuit !


     Pratiquement inhabité, face à l'océan, le site de Kourou est parfait. Le choix est arrêté.


     En 1967 la France y installe ses spécialistes qui reprennent leurs programmes d'études. L'union faisant la force, bientôt les collègues Européens convergent aussi vers la cité "Kourousienne" qui devient Base Spatiale. Ariane est née, s'érige, et le 24 Décembre 1979, le dernier fleuron des lanceurs orbitaux décolle pour la première fois de son berceau Guyanais. C'est le couronnement du Centre Spatial, le C.S.G. fête plus que jamais Noël !


     Aux Iles du Salut, situées sur l'axe de trajectoire des fusées, les bateaux de passage comme le personnel sont évacués pour le jour du tir. Reste les techniciens du C.N.E.S. (Centre National d'Etudes Spatiales) qui y travaillent, penchés sur le cinéthéodolite sorti de son radôme pour l'occasion. Royale, la plus grande et la plus haute des îles, est devenue maintenant l'œil d'Ariane, le promontoire privilégié pour le suivi optique des trajectoires, et de la sauvegarde, dans la phase cruciale du décollage.


     C'est le XXième siècle, leur troisième destin...


                                                                              * * * * *


      En cette dernière semaine d'octobre 1983, les Iles du Salut sont désertes. Le tir L 07 de la semaine passée est un franc succès. La base de Kourou est en configuration "sommeil". Sur Kerguelen aussi tout dort. Après 1250 milles nautiques de près serré, toutes voiles dehors, l'équipage en entier est fatigué. Une bonne sieste réparatrice fait suite à une grasse matinée méritée qui, elle-même, découle de notre première véritable nuit de repos. Plus de virements de bord, plus de manœuvres, plus de quarts... Même après des années, décidément, on ne s'y fait pas, on ne s'y fera jamais de rester éveillé sous les étoiles, non jamais ; la nuit est vraiment bien faite pour dormir !


     Ce qui surprend le marin à l'approche de ces trois îles c'est qu'elles sont quasi-inabordables ! Entourées de rochers noirs et luisants battus par la houle, l'accostage y est toujours un peu acrobatique, malgré les quelques quais construits par les bagnards. Ces îles qui nous entourent maintenant nous apparaissent petites, bossues, vertes et attachées ensemble sur le fond, semble-t-il, par le même socle rocheux ! Vue du ciel, on dirait trois grosses tortues posées sur un étang.


     Royale porte un puissant phare, c'est la plus "construite". Les vestiges du bagne sont nombreux et bien visibles. Une partie d'entre eux a déjà été rénovée, une autre est en cours de travaux. Ils serviront à accueillir les touristes qui s'intéressent de plus en plus à ces lieux légendaires.


     St Joseph, dans l'Est sa voisine, est couverte de cocotiers, de mombins, de papayers en fleurs, de manguiers majestueux. Machette à la main, il nous faut vraiment persister pour en faire la traversée par son sommet. Il en est de même pour réussir à faire le tour sur son ancien chemin de ronde. Elle est la plus sauvage, la plus belle, la plus impressionnante à nos yeux avec ses lugubres dortoirs envahis de lianes... Ses terribles cages à fauves où serpentent les racines... Son cimetière de gardiens, argousins oubliés de la mère patrie...


     Le Diable, accolée à Royale en pointant vers le Nord, est la plus petite. Entièrement recouverte de cocotiers, ce petit plateau rocheux ne possède que de rares maisons en ruines, outre son fameux banc. Un vague statif de pierre où Dreyfus, l'officier incompris, méditait chaque jour, paraît-il, regardant la mer en direction de sa France lointaine... Seul coup d'œil méritoire : la machinerie du câble transbordeur qui servait de pont de ravitaillement avec Royale. Un gros socle de roches bétonnées marque la pile qui soutenait les câbles de la nacelle.


     Voici la présentation géophysique des trois îlots. Ils sont classés monuments historiques et font partie intégrante du Centre Spatial Guyanais.


     Seule l'auberge de Royale est habitée d'une manière permanente. Un petit poste de douane occasionnel, pour les paquebots en escale, une annexe des "Phares et Balises", quelques bâtiments réservés à l'entretien et au Centre Spatial, voilà tout ce qui anime les îles en dehors des touristes qui sont au fil des ans, de plus en plus nombreux. Pour être complet, il faudrait aussi mentionner la Légion Etrangère qui occupe à la belle saison quelques bâtisses restaurées sur St Joseph.


     Nous aimons beaucoup nous promener sur ces îlots, oh combien chargés d'histoire !... Si les vieux murs de briques, les arbres ou les nombreux agoutis, pouvaient parler ils en auraient à raconter des aventures, rocambolesques ! Pas étonnant, me direz-vous, puisque Poussan de Terrail a inventé son héros de Rocambole sept ans seulement après l'ouverture du bagne. C'est d'époque ! Nous profitons avec plaisir de ce lieu exceptionnel et, avant de rejoindre la ville de Kourou, la civilisation, encore une fois nous voulons abuser de notre vie de vagabonds, de ce mouillage tranquille, léger, au passé si lourd. Nous faisons connaissance avec Guy et Stella et leurs deux fillettes. "Tourdumondistes", Calédoniens en escale aux îles, Guy nous initie à la pêche au mérou...

     - Facile, sans fatigue, assure-t-il, il suffit de mettre une ligne sous le bateau durant la nuit. Le temps travaille pour toi !


     Aussitôt dit, aussitôt fait. Un succulent petit coco, genre de silure très répandu ici, appâte la ligne de fond qui dort sous Kerguelen...


     A trois heures du matin des coups violents, martelés contre la coque, nous réveillent en sursaut. Merci Guy, les quarts nous manquaient... Complètement oubliée cette ligne pendue aux filières ! C'est un mérou. "Mais il est énorme, chuchote-t-on, entre deux passes de catch avec l'animal. Il doit bien faire ses 40 ou 45 kilos !" La bête est amenée, l'hameçon ôté, nous lui passons dans la gueule, par une ouïe, une cordelette qui permet de le garder sagement au frais, "en laisse", sous le bateau. La nuit reprend ses droits pour la seconde mi-temps...


     Dans la matinée Guy passe nous voir et s'esclaffe sans retenue lorsque je lui montre ce que nous croyions être une "énorme" prise.

     - Tu as de la chance, me lance-t-il, ça c'est un petit... Mais ce sont les meilleurs... Les gros... Ils font 100, 150 kilos, plus parfois, mais ils sont souvent immangeables. T'as vraiment de la chance…

Nous restons cois !

     - Comment un petit...? 45 kilos...!




Nous sommes accrochés à nos filières comme des silhouettes décalquées par le soleil sur la surface...

     - On ne va plus oser se baigner autour du bateau, finit par laisser échapper Cloclo.


     Les journées passent vite en compagnie des amis. Ils préparent leur voyage de retour vers l'Australie. Panama sera l'ultime escale avant le grand océan... Le Pacifique... Un rêve pour nous... Nous prenons l'habitude d'aller nous baigner à la "piscine" des bagnards. Fermés par des entassements de roches, ces bassins artificiels permettaient aux forçats de faire trempette à l'abri des requins et des mérous, très nombreux autour des îles. Mais surtout, chose exceptionnelle car les îles n'offrent que peu d'accès à la mer, la piscine de St Joseph possède une ravissante petite plage de sable blanc.


     Pendant que les enfants barbotent dans la mare je décide de grimper à l'assaut d'un cocotier. Juste au-dessus d'eux plusieurs grappillons de noix fraîches et sucrées à souhait nous tendent les bras. Je ne peux y résister... A l'aide d'une petite liane je confectionne une "tenaille". Il suffit d'en faire un grand huit torsadé, plusieurs c'est encore mieux, et d'enfiler le tout aux chevilles. Cette attache rudimentaire s'agrippe sur le stipe et permet de grimper rapidement, presque sans fatigue, aux cocotiers les plus revêches. Me voici là-haut d'un coup au-dessus de la piscine, à nous les bonnes coconuts.


     A mon premier coup de lame dans le grappillon... malheur ! Une nuée de guêpes maçonnes s'envole en déclenchant une attaque aérienne en formation serrée. Evidemment le combat devient vite inégal. Je ne peux pas me cramponner à l'arbre et en même temps chasser les "franches-maçonnes" qui me délogent(!).


     Tic par ici, tac par là ...toc par le haut, tac par le bas... !


     Aille, ouille, ziiiiip... Splash !...


     Il a lâché prise le saltimbanque. Depuis les huit ou neuf mètres de hauteur, sous le bouquet de palmes, ce n'est pas un paquet de noix qui tombe, mais un paquet surprise ! C'est celui de ma piètre carcasse qui s'écrase dans la piscine, confus, meurtri, lardé de partout par ces sales petites bestioles en colère. Je me retrouve assis dans quarante centimètres d'eau, suffocant, râlant, grognant, geignant comme un bœuf (étant Buffle, ce n'est pas même une image !) à l'abattoir après un coup de merlin manqué !


     Marie-Claude et Stella qui ont assisté à la scène se précipitent. Bras et cuisses me brûlent, écorchées à vif par la glissade sur le tronc râpeux. M'examinant, elles ne recensent pas moins de huit piqûres de guêpes sur les épaules, le thorax, le dos et, plus gênante, pour ne pas dire dangereuse, une sur le côté de la gorge à la base du cou ! Pour moi qui ai horreur de me faire le moindre "bobo", c'est une sacrée réussite. Les piqûres enflent très vite... Mon cœur s'emballe comme un battant de cloche. D'ailleurs j'entends réellement dans ma tête sonner le ...bourdon ! Des sueurs froides me passent sur le front, la nuque, le dos des mains, j'ai la nette sensation que je vais virer de l'œil... Le fait d'être assis dans l'eau me calme un peu et, à ce moment-là, entre deux coups de tocsin, un flash passe. Je me rappelle Claude, un copain médecin de Guadeloupe, fada de bateau lui aussi, qui m'avait savamment expliqué un jour que la plupart des poisons seraient thermolabiles. La chaleur peut modifier fortement, détruire même, certaines substances chimiques instables comme les poisons, et en particulier les venins.


     Vite, faut'essayer ça !


     Un paquet de clopes est éventré sur le drap de bain, chacun y allume en tremblotant sa bonne Gauloise. Même Moïse tient son mégot lui aussi !

     - Le plus près possible de la piqûre, insistais-je... et le supplice commence !


     Vous allez me dire que ce sont des méthodes de bagnards, mais ne sommes-nous pas chez eux, justement, à St Joseph ?


     Mes mains se crispent dans le sable... les cigarettes me brûlent atrocement, à la limite du supportable. Mais je crois "dur comme fer" que le traitement va réussir…


     Trois, quatre, peut-être cinq minutes passent avant que je ne m'effondre sur la plage, à bout. D'un coup je me mets à pleurer comme un gosse sans bien comprendre ce qui m'arrive. Je craque, simplement, je n'en peux plus... Mais le traitement de choc agit, ça marche... ça MARCHE ! Merci Claude, tes oreilles ont dû drôlement siffler à Deshaies ! Je me sens déjà mieux, sans pouvoir l'expliquer, mes muscles se relâchent, l'angoisse disparaît. Le pouls redevient normal, tombe même vers le double ralenti, celui que vous affichez dans les moments héroïques pour plonger à quinze mètres sous la surface derrière une carangue ludique... L'instant n'est pas aux exploits, loin de là ! Mais ça va mieux.


     Petit à petit les cloches s'éloignent, doucement la lucidité revient. Je regarde pensif les noix qui, elles, sont toujours là-haut à nous narguer au-dessus de nos têtes... Comble d'ironie, je m'aperçois que trente mètres plus loin, dans l'entrée du cimetière, il y a tout un paquet de cocos que l'on peut attraper à la main, simplement en montant sur le muret d'enceinte. Je me croyais un esprit vif et léger, intelligent quoi. Je ne suis finalement qu'un corps, vulgaire, lourd et pesant ! En un mot : stupide...


     Les adieux sont toujours émouvants... Les amis nous saluent depuis leur sloop. "Antoguy" se lance en direction de Panama... Kerguelen, lui, plonge vers la pointe des Roches en profitant de la marée montante. Kourou nous tend les bras...


     Il y a trois Iles...



     L'Histoire de la Guyane nous raconte trois siècles...


     Il nous faudra bien rester trois années ici pour apprendre à la connaître et à vivre son troisième destin...



N.B. Pour ceux intéressés par toute l'histoire du Bagne de Guyane, un site particulièrement bien fait et complet de Guy Marchal, ici...


Suite du livre... Chapitre 117...

 

Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-18 , consulté 3550 fois

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