Chapitre 121 - Caïman, Crotales et Orchidées
Chapitre 121
CAIMAN, CROTALES
ET ORCHIDEES
Il y a quelque temps nous sommes allés sur la commune de Montsinnéry visiter une superbe plantation d'orchidées, en pleine forêt. Ce fleuriste spécialisé, qui envoie ses trésors dans le monde entier, a de quoi nourrir sa passion : il existe, paraît-il, plus de dix mille espèces d'orchidacées de toutes formes et de toutes couleurs.
Cela nous donne une idée pour décorer la terrasse de la maison que nous habitons le temps de la saison des pluies. Ces plantes "sciaphiles" requièrent seulement de l'humidité et de la pénombre pour s'épanouir, en plus d'un endroit aéré mais sans courant d'air. La place ne manque pas autour de la terrasse, dans l'ombre des manguiers. Suspendues dans des macramés, l'effet devrait être des plus décoratifs. Comme les botanistes de la plantation, nous décidons de partir en forêt cueillir ces fragiles petites merveilles : les orchidées.
Dans la semaine les soirées sont occupées à la préparation des "pots". Des demies noix de coco sèches, avec leur enveloppe de fibre, remplies de bois mort et de charbon de bois, feront parfaitement l'affaire.
Après avoir fouillé la carte de la Guyane, c'est sur la crique Malmanoury que s'est porté notre choix. La rivière est petite et inhabitée, donc plus propice à la recherche de ces minuscules fleurs épiphytes.
Une dernière vérification avant de glisser à l'eau notre annexe, un "Bic" en plastique de quatre places. Tout y est : glacière, hamacs, fusil, moteur, essence, avirons, machette, trousse de secours, affaires de bain, sans omettre quelques seaux avec des serpillières pour la cueillette. C'est quand même la principale raison d'être de cette expédition...
Complet ?... C'est parti !
Tout le début de la descente s'effectue à l'aviron pour ne pas effrayer les oiseaux et mieux pénétrer aussi la vie intime de la forêt. A peine avons-nous commencé à pénétrer dans les premiers enchevêtrements de lianes, de troncs, et de racines, que nous découvrons, dans la demi pénombre, nos délicates "Sabot-de-Vénus". En fait il y en a partout ! Dès que l'œil s'habitue au tapis végétal des mousses et saprophytes qui envahissent les plus petits morceaux de bois morts, on découvre accrochées, de-ci, de-là, ces petites créatures magnifiques. Elles poussent toujours à l'abri de la lumière, dans les endroits les plus inattendus, à peine fixées par un réseau de racines ténues. Certaines éclosent à peine, d'autres se fanent déjà, et la même espèce a souvent des couleurs très différentes, passant du blanc au jaune, ou bien du violet au rose, par un jeu de pastels délicatement nuancés.
Nous sommes ravis de faire aussi aisément cette cueillette. Les quatre récipients que nous avons apportés sont vite garnis de ces frêles trésors tant convoités. Nous avons sélectionné une trentaine de plants et les seaux sont aussitôt recouverts de chiffons mouillés afin de leur conserver fraîcheur et obscurité.
Ce ramassage fut d'une rapidité déconcertante !
Nous pouvons continuer notre promenade jusqu'à la mer beaucoup plus tôt que prévu. La descente de la crique se poursuit dans la décontraction la plus totale ! C'est oublier un peu vite que la forêt est un milieu plein de surprises !
Au détour d'une petite ravine coulant d'un pripri , un marécage, un plouf "glissé" caractéristique nous ramène à la réalité amazonienne. Un caïman de taille respectable vient de plonger à l'eau, juste à notre hauteur. Il passe sous le bateau en suivant la berge... Tout le monde à bord a vu avec soulagement la bête disparaître en ombre sinueuse. Je me précipite sur le fusil, le caïman est un gibier délicieux, et l'occasion trop bonne ! Mais je me ravise : tirer depuis un si petit bateau, à l'étroit comme nous le sommes, ne serait pas prudent. Nous le regardons faire surface et se faufiler dans les hautes herbes qui bordent la crique, à l'extrémité du marigot. Dommage ! Nous reprenons la descente, un peu plus vigilant cette fois, la forêt restera toujours la forêt, la grande forêt équatoriale...
Bientôt les grands arbres de la forêt cèdent la place aux arbustes des lisières. Végétation inextricable où se disputent pour une place au soleil : bambous, caoutchoucs, aouaras, cécropias, mangliers, simaroubas, quassiers, ricins, magnolias, calebassiers, bien d'autres encore, sans parler des lianes qui enlacent ce joli monde chatoyant de couleurs... Puis, d'un coup, tout s'éclaircit, nous atteignons la zone balayée par les embruns d'eau salée, domaine exclusif des plantes haliophiles et des palétuviers. Ces derniers tissent leurs longues racines aériennes en curieux pneumatophores jusque sur les vasières, comme d'immenses pattes d'araignées aquatiques.
La couleur de l'eau change également. D'un noir transparent, elle passe au jaune cendré puis au vert réséda : la grande mare des luths approche...
Des ibis rouges s'envolent en braises fluorescentes et silencieuses. Des jeunes, encore étourdis dans leur livrée rose et blanche, les suivent en se posant sur les slikkes (vasière) voisines. Au détour du dernier coude de la rivière nous découvrons le littoral. D'un coup la lumière nous aveugle, reflétée par une longue et étroite plage de sable blanc immaculé, bordant toute la rive gauche de l'embouchure.
Ceci est une particularité des fleuves depuis l'Amazone jusqu'à l'Orénoque. Suivant les caprices du plus grand fleuve du monde, les courants côtiers déposent leurs alluvions ou les retirent, déformant les estuaires et les étirant en forme de sifflet orienté vers l'Ouest. Le cycle est périodique, tout comme le saros des éclipses planétaires.
En arrière plan, juste au-dessus de la plage, domine une savane bien dégagée qui nous invite à nous installer pour le pique-nique... Nous regardons, ébahis, des milliers d'oiseaux se disputant sur les bancs de vase une abondante nourriture que les crabes violonistes et les anableps, plus communément appelés "gros yeux" en raison de leurs globes oculaires proéminents, maraudent à qui mieux mieux ! Ibis, hérons, bécasses, huîtriers, pluviers, courlis, bihoreaux, avocettes, becs-en-ciseaux, vanneaux, aigrettes, petits échassiers de toutes tailles et de toute nature courent dans la fange presque liquide à la recherche de leurs animalcules préférés.
Plus loin dans l'Est, en direction du Centre Spatial, à la hauteur des " Battures de Malmanoury " - c'est un petit groupe de roches plates proches de la côte - nous avons l'immense privilège de pouvoir observer à la jumelle un groupe de spatules. Tout comme leurs cousins les tantales, que l'on aperçoit aussi parfois sur les rivages guyanais, elles sont très méfiantes et ne s'approchent que rarement des lieux fréquentés par l'homme.
L'exploration de la plage, qui ressemble beaucoup à un ratissage, nous livre tous les secrets de ses habitants. Ici c'est un squelette d'iguane qui nous arrête, là c'est un énorme crâne de tortue Luth servant d'habitation à une famille de crabes mous. Plus loin, témoins de tout ce que les pêcheurs rejettent de leurs filets après le passage de la marée, nous trouvons plusieurs dizaines de bébés requins marteaux et de poissons scies desséchés au soleil. Ces deux espèces de sélaciens, comme les raies, sont une véritable calamité pour les professionnels de la mer sur toute la côte amazonienne, car ils déchirent sans cesse leurs équipements dormants. Si ce sont surtout les petits qui se font prendre aux pièges, il y en a aussi parfois de gros : les parents. C'est alors le filet entier qui est perdu, entraîné au large par ces Léviathans puissants et combatifs. Un peu partout sur le sol traînent des têtes de machouarans - sorte de poissons-chats très répandus sur cette côte - nettoyés jusqu'à la dernière miette par les crabes de palétuviers et les crabes "violonistes"... La vie animale est un rude combat !
Nous installons nos hamacs entre les quelques cocotiers qui bordent la savane : c'est bientôt l'heure de la sieste.
Dans la lisière de la forêt beaucoup d'arbres fruitiers, peu à peu étouffés par la végétation, nous rappellent qu'autrefois des villages indiens étaient installés ici, le long de la piste qui reliait jadis les bourgades de Kourou et Sinnamary par le bord de mer. Nous y ramassons plus de cinq kilos de limes ainsi que des goyaves et des pamplemousses. La cueillette des orchidées est décidément pleine de surprises. De nos jours cette "piste de l'Anse" est coupée en de nombreux endroits par le déplacement de la frange côtière. Elle n'est plus guère empruntée que par les chasseurs et les pêcheurs.
Nous passons une journée délicieuse.
Les enfants se baignent dans la crique à la limite des bancs de sable, ils nous ignorent... Nanou est carrément couchée sur le ventre dans la rivière.
Elle observe les curieux becs-en-ciseaux qui passent à côté d'elle en ratissant la bordure liquide et vaseuse de leur mandibule inférieure démesurément allongée pour ce travail de traîne. Cette technique de pêche est unique au monde dans son genre. Souvent c'est l'accrochage sur des obstacles cachés sous la surface, on les voit alors effectuer des renversements acrobatiques digne des virtuoses de la voltige aérienne, pour ne pas tomber en deçà du seuil critique de sustentation ! Ces incidents ne les découragent pas, au contraire même, on a l'impression qu'ils apprécient ces difficultés. Bien curieux oiseaux, en effet, dont le vol gracieux paraît saccadé et ralenti, comme les images stroboscopiques du cinéma de grand-papa !
Moïse aussi est dans l'eau. Assis, il s'entraîne au javelot en lançant des "carottes" de palétuviers sur les gros-yeux qui se dérobent, toujours plus loin, en frétillant sur leurs pattes-nageoires atrophiées !
Marie-Claude est bien installée dans son hamac, complètement absorbée dans "L'Or de la Terre" de Bernard Clavel... Moi aussi, je suis dans le mien (de hamac...), pendu tout à côté, tête-bêche. Je somnole, bercé dans cette douce quiétude, en écoutant le gazouillis des oiseaux qui s'éloignent lentement en suivant les vaguelettes de la marée descendante...
Ah, qu'il fait bon vivre ici, en pleine nature sous le soleil des tropiques !
Nous en avons presque oublié le temps, le lieu et la raison de cette idyllique journée, lorsque tout à coup un bruit étrange de crécelle nous sort de notre torpeur.
- Tu as entendu ? me lance Cloclo qui met le nez hors de son bouquin.
- Oui, c'est le bruit d'un serpent à sonnette, je crois bien !
Nous n'avons pas le temps de nous poser d'autres questions que le bruit "de lépreux" reprend, tintinnabulant de plus belle. Nous voyons tout de suite d'où cela provient. A une douzaine de mètres de nous une poignée de jeunes roseaux se met à trembloter près d'une grosse touffe de "buffalo". J'enfile mes bottes et mon chapeau. Le "galure", c'est pour faire habillé, car à part mon maillot de bain je n'ai rien d'autre à offrir à la vue que ma toison grisonnante de presque quadragénaire ! Bref ! Je saisis un aviron dans l'embarcation, et me voici, tel un chien de chasse reniflant un lapereau, qui m'approche prudemment de la "bouillée" d'herbes rêches et coupantes.
CloClo, horrifiée par les serpents (comme toutes les nanas !), s'est ramassée en boule dans son hamac et ne veut surtout pas venir voir qui est cet intrus... Regard vers les enfants, ils sont toujours dans l'eau, tant mieux !
Je m'arrête près de la touffe suspecte, caché derrière un bouquet d'aouras. J'attends un nouveau coup de grelots pour mieux situer l'ennemi... Il ne tarde pas à résonner. On dirait même qu'il y a deux sons différents. Ce crotale possède peut-être un klaxon à deux tons ? A moins que la fosse ...d'orchestre (perdu! ) ne cache deux instrumentistes mélomanes ? Possible… C'est complètement dingue ! Le bruissement est discordant au point de s'égailler en tous azimuts. Je n'arrive pas à en cibler la source. Cela me rappelle la chasse aux cigales, du temps des scouts, dans les pinèdes. Si plusieurs de ces jolies musiciennes se mettaient à craqueter en même temps, il était impossible de les localiser. C'est apparemment le cas aussi du serpent à sonnette. La touffe d'herbe dure se remet à bouger... Vive le buffalo !
Nouvelle stridulation...
Vlan ! La rame s'abat sur la fosse ...aux serpents (gagné !), comme un coup de fléau sur le chaume. L'assommoir a fait "mouche". J'entrevois un crotale qui se tortille, groggy. Un autre s'échappe par une série de sauts divergents plutôt impressionnants.
Je le rattrape. Surpris il se retourne, me fait face. Par une série de roulés-boulés fulgurants il réussit à faire des bons, de droite et de gauche, de près d'un mètre cinquante. Je n'en reviens pas ! Heureusement que mon "bâton" fait deux bons mètres, sinon il parvenait jusqu'à mes bottes. Cela me flanque une trouille rétrospective mes amis... J'abandonne aussitôt cette lutte poursuite, idiote.
Je sors délicatement le compère de l'herbe et le tue d'un autre coup d'aviron sur la tête...Out ! C'est un jeune, certainement, car il n'est pas bien gros et mesure environ soixante-dix centimètres de long. Son corps est trapu toutefois, on sent la puissance exhaler de ces "cascabels". Nom que leur donnent, sans exceptions, tous les Indiens du bassin de l'Amazone. Sa queue en forme de clochette à étages ne comporte que sept grelots, ce qui confirme sa jeunesse puisque ce sont les mues successives qui construisent cet appendice caudal si particulier !
Marie-Claude, rassurée, descend de son perchoir et appelle les enfants. Ensemble ils viennent aussitôt admirer cet animal que l'on voit finalement bien rarement de "près". Sur les quelques 400 espèces de serpents vivant en Guyane il est l'un des rares, avec le "grage" et le "corail", dont la morsure peut rapidement devenir mortelle… On ne sait pas trop qu'en faire, mais il pourrait servir à la maîtresse pour une leçon de chose... En attendant nous le dé-posons dans le carton qui a servi aux victuailles ; nous aviserons à la maison... A partir de cet instant, il est interdit d'aller dans la savane pieds nus. La leçon est édifiante : il y a des "sonnettes" même sur le bord de mer, prudence !
Entre les caïmans et les crotales, sans compter tous les habitants que l'on n'a pas vu, c'est certain, les orchidées sont bien gardées.
Le soleil descend rapidement vers la forêt. Oui, ici, notre astre de lumière se lève sur la mer et se couche sur terre, il en est ainsi de l'autre côté de l'océan... L'heure du retour a retenti et le remballage commence.
Nous sommes prêts à pousser l'embarcation à l'eau lorsque surgissent de la piste de l'Anse, au bout de la savane, deux Saramaka. L'un porte un fusil et un sac de jute sur le dos en guise de gibecière, l'autre le suit, une machette à la main. Ils viennent jusqu'à nous et demandent si l'on n'a pas vu, ou entendu, passer par ici une famille de cochon-bois. Du moins c'est ce que nous comprenons. Les Saramaka vivent en totale autarcie dans un village entre le vieux bourg de Kourou et la Pointe des Roches. Ils parlent difficilement le français et utilisent plus volontiers un dialecte qui leur est propre : le Saramaka. Anciens esclaves amenés d'Afrique, insoumis, ils vivent depuis longtemps en tribus isolées le long des criques et des rivières dans la forêt... De toutes manières nous n'avons rien remarqué, non, désolés !
Curieux, nous leur demandons si la chasse a été bonne. Vu la grosseur du sac déposé à terre, il y a du gibier là-dedans... Le lien tombe et nous découvrons la viande du jour : c'est un beau tatou. Il y a aussi des limes, peut-être des pamplemousses, nous n'avons pas bien vu... Nous les félicitons pour la prise, et comme pour leur montrer que nous sommes également de bons chasseurs, dignes de Diane leur déesse, - même sans être dans le Latium des monts Albain... - nous exhibons notre carton.
Nous n'avons pas le temps de sortir le "monstre" de la cagette que nos deux "Nemrods" lèvent les bras aux cieux, implorant les dieux, exorcisant les démons de la forêt. Les yeux sortant des orbites, ils regardent partout, affolés, comme si nous avions exécuté le Sauveur de l'humanité. Et puis ils s'enfuient en courant, exhortant mille prières incompréhensibles. Ils en ont complètement perdu "la boule" et ...la trace de leurs pécaris !
Nous saurons un peu plus tard, en interrogeant de vieux broussards, que les Saramaka ont une peur viscérale de ces serpents. Pour eux ce sont des monstres sacrés qu'on ne tue pas sans risquer une grande malédiction. Nous comprenons alors l'origine de leur terreur. Chaque année, des Saramaka, qui travaillent toujours pieds nus dans leurs abattis, sont retrouvés morts piqués par des "sonnettes". Cette saison encore, près de la ferme aquacole d'un copain qui élève des chevrettes à Matiti, un homme a été retrouvé mort, tué dans son champ par l'une de ces sales bestioles sataniques ! Un danger pourtant facile à minimiser en portant …des chaussures, simplement.
Passé cet épisode burlesque nous poussons le bateau à l'eau pour rejoindre enfin le PK 83 de la RN1 ( Point kilométrique... de la Route Nationale..., vous aviez déchiffré, bien sûr ! ) C'est le pont sur la route reliant Kourou à Sinnamary. Malgré la présence des serpents à sonnettes nous quittons à regret ce havre de tranquillité, et nous nous promettons d'y revenir pour un bivouac de plusieurs jours. De toute façon, ils sont autant, sinon plus nombreux dans les savanes de l'intérieur. La plage est si accueillante, déserte, l'endroit se prête merveilleusement à l'installation d'un campement, d'accès aisé : ce qui est assez rare en fin de compte, sur cette côte.
Le moteur hors-bord ronronne de ses 2 petits chevaux-vapeur.
La moitié du chemin de retour est effectué. Tout à coup le bateau s'arrête net, littéralement empalé sur une branche basse cachée sous la surface. Dans l'obscurité du soir nous avons aperçu trop tard la branche coupée en biseau par un coup de machette. Ployée au ras de l'eau, dans le sens du courant, elle constituait un véritable fer de lance sous la surface.
Sous le choc rien ne se manifeste de particulier, sinon que le moteur en marche arrière, gaz poussés à fond, n'arrive pas à nous tirer de ce mauvais pas ! Nous nous aidons alors des avirons. Sitôt arrachés, un sifflement caractéristique nous glace les veines : l'eau s'engouffre aussitôt dans l'entre-coque. Le bateau commence à s'enfoncer lentement... On bouche aussi vite que possible les trous des dames de nage et des évents de vidange, mais rien n'y fait, le youyou, très chargé, coule inexorablement... J'amène le régime moteur au ralenti... Notre embarcation se stabilise enfin à moins de dix centimètres de la surface... Ouf ! La contre-coque intérieure n'a pas dû être touchée. Momentanément soulagés nous n'osons quand même plus bouger un petit doigt. A quatre personnes, plus le matériel et les seaux d'orchidées, nous voici bien handicapés.
Nous reprenons la montée à petite vitesse cette fois, en écarquillant nos prunelles car la pénombre se fait de plus en plus contraignante.
Mais, c'est bien connu, un malheur n'arrive jamais seul…
Cinq minutes à peine se sont écoulées que le moteur, dont le capot est un peu trop près de l'eau maintenant, se met à tousser. Quelques hoquets maladifs nous laissent penser qu'il vient d'avaler de l'eau... Un dernier soubresaut, puis il s'arrête. Un grand silence, mortuaire, revient sur la forêt !
Nous les sentions venir, ces ennuis, insidieusement.
Depuis le début de l'après-midi nous cumulons les incidents. Nous passons de mésaventures en péripéties, nous glissons de péripéties en malheurs, nous naviguons de malheurs en accidents... A force de tomber de Charybde en Scylla nous allons fatalement déclencher la catastrophe !
Ne serait-ce pas les dieux Saramakas des "cascabels" qui seraient en train de se venger de notre geste immolateur ? Je vous rassure immédiatement, nous ne sommes point des mystiques !
Nous nous amarrons à une branche basse qui pend au milieu de la crique. Le courant descendant, qui s'est renforcé, nous fait décrire des "S" sur la surface. On entend seulement le clapotis de l'eau contre la coque, accompagné par les coassements des crapauds buffles qui se réveillent, lugubres...
J'effectue plusieurs tentatives pour démonter la bougie mais, impossible, le sel et la rouille ont tout bloqué. De plus, il est devenu pratiquement impossible de faire des mouvements brusques à l'intérieur de l'annexe sans risquer de tout faire basculer...
Résignés, nous poursuivons à l'aviron, en cadence et sans sursaut, dans la nuit noire qui nous enveloppe d'un coup ! Il fallait bien s'y attendre, le soleil, comme chaque jour, continue sa route vers l'Ouest à la vitesse vertigineuse (et non-apparente) de mille sept cents kilomètres à l'heure... et nous, à peine "deux" dans le même laps de temps ! Nous ne baissons pas les bras pour autant et entamons quelques bonnes rengaines grivoises pour requinquer le moral du bataillon !
Une heure passa... devinez ce qui arriva... Ha-Ha ?
Ben... ce fût la dame de nage qui cassa... Ha-Ha !
Au lieu de chanter un malveillant "Père Dupoilou dans sa baignoire...", nous aurions été mieux inspirés d'entonner le "God Save the Queen !" car nous allons bientôt manquer de supporters pour nous aider à continuer la route...
Non, non, je vous assure qu'on n'invente rien du tout, c'est la réalité vraie, la triste réalité. Il n'y a même pas de quoi s'en vanter.
Bien sûr, nous tairons le nom de cet illustre fabricant breton de matériel nautique en "plastoc". En d'autres circonstances, du côté de l'Afrique, il nous a gracieusement et efficacement dépanné, alors pas de calomnies, s'il vous plaît ! Sur le coup nous lui avons pourtant envoyé une volée de remerciements bien gratinés, qu'il me pardonne.
Quoi qu'il en soit, il faut changer de discipline. Après l'aviron, nous voici passés au canoë. Faute de dames de rechange nous utilisons les rames en guise de pagaies pour achever notre remontée…
Nous craignons à chaque instant d'être obligés de passer à l'étape suivante qui serait... la natation, finale de ce triathlon inattendu. Pourtant, non !
Quatre heures épuisantes de canotage nous serons nécessaires avant de nous échouer sur la petite cale de départ, au pied du pont de la route de Sinnamary. Nous sommes au PK 83 de la RN 1. Enfin !
Caïmans, crotales et orchidées, la cueillette fut mouvementée.
Il est deux heures du matin. Nous sommes comme la coque de notre bateau : crevés. C'est de nouveau l'étale de marée basse. Mais les fleurs sont là, elles sommeillent dans leur écrin... Elles ont chèrement défendu leur liberté. Quant à celles qui restent dans la forêt, nous sommes bien tranquilles, elles sont divinement gardées !
Suite du livre... Chapitre 122...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
Olivier.LeMarchand le 11/11/2006 à 09:17:15Vous dites que l'on vous appelle "Mac Gyver" ? Moi je vous citerais plus volontiers comme "Indiana Jones" ! A moins que ce ne soit les deux à fois ? On est accro à vos histoires, super ces deux livres du Trésor des Kerguelen...
Olivier & Marina.