Chapitre 123 - Sous la Cime du Chimborazo
Chapitre 123
- Mueve-se, por favor, mueve-se !
- Circulez, s'il vous plaît, circulez !
C'est à nous que s'adresse cet ordre magistral ! Installé sur son perchoir d'observation, un dynamique carabinero tente avec l'énergie du désespoir de mettre un peu d'ordre dans ce quadra , ce nœud routier épouvantable de branches, de véhicules et de décibels.
On peut difficilement faire pire comme endroit pour tomber en panne de voiture : au beau milieu d'un grand carrefour…
Nous sommes à Quito, capitale de l'Equateur, tout près de l'aéroport international Mariscal Sucre, et en pleine circulation à cette heure matinale et fatidique de l'embauche... Ah, le joli bouchon qui est en train de se créer à cause de nous, et ...bien malgré nous !
Pourquoi Quito ? Pourquoi l'Equateur ? Pourquoi avoir choisi de visiter ce pays dont personne ne parle jamais, assis au centre du monde, à cheval sur les deux hémisphères ?
Il ne fait jamais parler de lui non plus ...tant pis ...tant mieux... Eh bien, c'est précisément pour cela : parce qu'il ne fait jamais de bruit ce petit état latino-américain. Nous avons pensé que ce pays devait être un endroit tranquille, idéal, pour visiter la Cordillère des Andes, la haute Cordillera, celle des condors, des lamas, des neiges éternelles, des indiens... de toutes ces choses si étranges qui nous fascinent. Nous voulons aller les voir de près, les toucher, les vivre...
Il y a aussi notre vieux copain Pierrot, routard invétéré qui a roulé son sac, traîné ses guêtres, planté ses crampons sur tous les toits du monde ! Voici ce qu'il nous a écrit depuis l'Equateur, où il était en "trekking", il y a seulement quelques semaines…
"L'Ecuador , c'est un des pays les plus tranquilles et agréables d'Amérique du Sud. Pas de bousculades, pas de vols, pas de bidonvilles, pas de pollutions... Ici personne n'est vraiment riche, mais tout le monde est sympa, souriant, heureux de vivre... Rarissimo. Le climat : un éternel printemps ! Si tu veux conjuguer de la montagne, Vieux, le temps c'est le PLUS QUE PARFAIT ! Pas de touristes dans tes pattes, donc pas d'arnaque ! Pas de... - Visite guidée par ici, M'sieurs, Dames... C'est dix balles... - La montagne, le nec plus ultra, j'te dis ! Pas de vestiges Incas non plus, ou plutôt si, un seul dans le sud, mais pas de quoi attirer les foules de "zoomeurs"... Il faut aller voir ça au Pérou, avec un slip en zinc et une montre en gomme arabique... Basta !"
Pas réellement tendre, le copain, pour les touristes dont nous sommes, et lui aussi... Moi je le classe parmi les poètes... Mais il sait de quoi il parle ce vieux loup de terre, ce renard des cimes... Il en a vu de toutes les latitudes, de toutes altitudes...
Je passe sous silence la suite du soliloque en verbes francs, en mots crus, son argot extrême et lapidaire, sa ponctuation intéro-exclamative, plus explicites que certains conseils par trop spécieux...
"La montaña... bellissima... es mi Amor !" Ecrit-il en guise de conclusion.
Comment résister à un si bel enthousiasme ? Il n'en fallait pas tant pour déclencher dans nos cervelles de marins cette idée de voyage aérien en direction des hauts sommets de l'Equateur.
Notre périple maritime vers le Pacifique par le Cap Horn étant maintenant décidé, nous savons que nous ne remonterons pas la côte Ouest de l'Amérique du Sud plus haut que la frontière du Pérou, à la hauteur des alizés portant vers la Polynésie. Alors, puisque la caisse de bord se porte bien et que Kerguelen nous attend sagement mouillé dans le fleuve Kourou, c'est le moment où jamais d'aller visiter ce petit coin des Andes.
Voilà pourquoi, en cette belle matinée du mois d'août, toute la famille au grand complet, y compris l'inséparable Boulili, se retrouve bloquée, dans une voiture en panne, au beau milieu d'un superbe carrefour de la ville de Quito. Et avec le levier de vitesse de notre Chevrolet... dans la main. La scène serait plutôt comique, mais le furieux concert de klaxon qui nous entoure nous ôte vite toute envie de rigoler !
Nous avions réservé un véhicule tout-terrain mais, à la première heure ce matin, "notre" voiture n'était toujours pas rentrée chez le loueur. En attendant, la maison nous a dépannés en mettant à notre disposition un carrocito , une petite voiture de ville...
- Ce n'est pas grave, avons-nous répondu, en attendant nous visiterons Quito, ses églises, ses musées, le Panecillo, la Carolina... Pas de problème !
Eh bien si, justement, problème ! Quand vous cassez net, à ras du plancher, votre levier de changement de vitesse, il y a problème. Surtout si cela se produit lorsque, embrayé en troisième, vous calez dans un carrefour parce que vous ne connaissez pas encore la sensibilité de garde des pédales. Il y a problème... et même, problèmes au pluriel…
Le temps de récupérer nos bagages à l'aéroport, faire dix minutes de ville et, crac ...le levier de vitesse passe de main en main dans la voiture ! Jolie pièce, n'est-ce pas ?... Inutilisable maintenant !
- Mueve-se ! Mueve-se ! Lance toujours le sergento de policia qui vient vers nous cette fois. C'en est trop !
- No podemos ! Nous ne pouvons pas, Señor ...et de lui montrer le "manche".
- Caramba ! Sapristi, laisse-t-il échapper...
Je vous assure que l'on n'invente rien du tout, et ce n'est pas un gag non plus, pas même pour la camera ocultada !
Enfin nous dégageons la chaussée, poussés par un crémier livreur qui, d'un geste prompt, a sorti un pneu on ne peut plus noir d'entre ses caisses immaculées de yaourts et de crème fraîche. Le préposé magicien est venu coincer l'amortisseur providentiel sur notre pare-chocs arrière et, teuf-teuf, hoquetant, le convoi a dégagé la voie lentement en se frayant un difficile passage dans la cohue... Merci monsieur le pousseur livreur !
Le carabinero , qui nous a demandé nos papiers, prend un air grave, suspicieux dirais-je même, car il n'arrive pas à trouver sur nos passeports noircis de coups de tampons erratiques le sien. Le sceau royal du condor !
- Si, si... muy bien, perfecto, perfecto !
Ouf... enfin, il le trouve !
Il a de quoi en être fier : c'est le plus beau ! Et le seul de couleur rouge.
C'était juste pour le contempler et nous le faire également admirer, maintenant j'en suis sûr. C'est vrai que cette griffe héraldique est exceptionnelle, elle descend tout droit de nos armoiries féodales.
- De primera, Señor, realmente ! De premier choix, Monsieur l'agent, vraiment !
Il en rougit presque d'exultation, notre policier ...comme son joli sceau !
- Vous pouvez téléphoner d'ici, nous dit-il en nous montrant le taxiphone caché entre les cerisiers fleurs. Ils bordent tout le trottoir d'en face. Nous nous exécutons.
En attendant que la dépanneuse arrive, nous observons autour de nous le monde étrange qui va et vient sur les boulevards.
Les Indiens, à demi cachés sous leurs ponchos colorés et leurs chapeaux de feutre, ont le teint rouge cuivré. Les hommes d'affaires, cravatés dans des chemises brodées de soie, sont pâles de visage. On dirait des "Diego De la Véga" allant à un banquet de noces ! Ces paysans chargés de balluchons, burinés par le Dieu Soleil, de qui sont-ils issus ? De conquistadores, d'esclaves, d'amérindiens ? Autant de générations, autant de variantes, autant de métissages, autant de teints basanés. Des plus angéliques aux plus bizarres...
C'est le type sud-américain dans toute sa splendeur !
En fait de dépanneuse, c'est un 4x4 qui arrive pour nous remorquer. Au premier coup d'œil nous pensons que c'est celui que nous avions réservé pour ces trois semaines de balades !
- Vous n'étiez pas sortis depuis dix minutes que le véhicule rentrait, pas de chance ! Nous dit l'employé de la Car-rental qui a repéré sa voiture aussi vite qu'un aigle fond sur sa proie... Et d'ajouter laconique, en désignant la petite Chevrolet :
- Je me suis servi de celle-ci toute la journée d'hier, que mala suerte (Pas de pot) !
Eh oui, comme dit le vieil adage guerrier créé en hommage au maréchal tombé au champ d'honneur, Seigneur de La Palice, "Un quart d'heure avant sa mort, il était encore en vie" !
Nous voici donc maintenant nanti d'une berline tout terrain, et en état de fonctionner... Bien ! Nous pouvons nous lancer sur les pistes de la haute Cordillère des Andes… Avec quelques ultimes recommandations :
- Si vous montez jusqu'aux refuges, vous tournez cette vis dans ce sens. Vu ? Si vous descendez vers Guayaquil, dans l'autre sens, comme ceci ! De acuerdo ?
- D'accord !
Ce sont les derniers conseils du spécialiste de la conduite dans ce pays de mer et de montagne. Quito est déjà situé à 2900 mètres d'altitude alors, bien sûr, si vous vous lancez en direction des sommets, il ne vous faut pas longtemps pour atteindre, même en voiture, des altitudes impressionnantes : 5500 mètres pour les plus hauts refuges accessibles en 4x4 ! A contrario, vers la côte Pacifique, la descente vers le niveau zéro est très rapide. C'est ainsi que, sur quelques dizaines de kilomètres seulement, la pression atmosphérique passe d'un extrême à l'autre : de 500 à 1020 hectopascals pour être précis. Du simple au double ! C'est considérable pour un moteur à explosion de type conventionnel. Alors, pour ceux qui, comme moi, on le virus de la "mécanique qui tourne rond", avant le départ il est bon de s'enquérir près de son mécano de l'endroit où se cache la petite vis de "richesse" qui permettra d'avoir des chevaux vapeurs en pleine santé, en tous lieux et en toutes circonstances.
Nous ne nous apprêtons pas à franchir le Rubicon, mais la Cordillère des Andes. Malgré tout, ce n'est pas interdit, on peut s'identifier quelques instants au grand César... L'aurige prend possession de son char... "Aléa jacta est !", le sort en est jeté. Et nous congédions notre serviteur d'un majestueux : "Gracias caballero !" Merci Monsieur !
La belle route panaméricaine se déguste, délicieuse à souhait, à coup de kilomètres. Et nous voici en train de jouer avec cette drôle de pyramide marquant "la mitad del mundo". Cette stèle monumentale, tout comme la ligne matérialisée de l'équateur terrestre, vous permet d'avoir un pied et un bras, dans chaque hémisphère. L'endroit, au fond, n'est remarquable que par sa position géographique. Mais tout visiteur débarquant dans ce pays tient à venir y "poser le pied". Cela fait partie du "jeu de l'Equateur" !
Ce monument commémore aussi un événement français. Français ? ...Cocorico ! Oui, beaucoup moins connu mais suffisamment méritoire pour être cité. Surtout datant de cette époque : Louis XV !
Dès 1735, Charles Marie de la Condamine, physicien attaché de sa majesté, vint ici avec deux de ses talentueux compères, Bouguer et Godin, pour calculer avec précision la longueur du méridien équatorial. Cette terre était la région des indiens Quitos. Plus tard, en souvenir de cette expérience et de ces habitants, le pays fut appelé l'Equateur, et sa capitale Quito ! Lieu de référence universelle des mesures du globe.
Belle histoire, n'est ce pas ?
Si l'Histoire, celle-là même, nous était contée ainsi dans nos livres de classe, il faudrait se battre pour empêcher nos loupiots de dévorer leurs leçons, ce serait tellement plus captivant ! Il est permis de rêver, l'endroit s'y prête à merveille...
Revenons à nos moutons, à nos lamas.
Pour mieux nous retrouver dans les nombreuses pistes de montagne nous avons acheté deux cartes routières différentes. L'une est de l'Office du Tourisme, l'autre de l'Automovil-club Ecuadoriano . Pour être différentes elles le sont, vraiment. Aucune des deux ne donnent les mêmes indications ! Encore une fois c'est l'aviation qui va nous éclairer, car nous avons aussi emporté dans nos bagages les cartes aériennes de cette région. Elles ont le mérite, ces dernières, d'être de petite échelle et de faire figurer tout obstacle remarquable, naturel ou artificiel. Même les lignes hautes tensions y sont portées. Pour se repérer, en cas de doute, c'est un précieux document et il nous servira bien, une nouvelle fois. De nos jours, l'idéal serait de se munir d'un GPS, plus d'hésitation avec un tel appareil !
Dès que nous quittons l'asphalte de la "Panam", les poteaux indicateurs disparaissent, plus de nom, plus de direction, plus de PK, ces points kilométriques si simples, si pratiques. Sur les pistes de terre poussiéreuse, c'est comme au bon vieux temps que l'on se dirige : avec la carte et la boussole ! ...ou bien alors en quémandant quelques informations, chemin faisant...
"Por aqui, por aca... O por alli, por alla..." reçoit-on souvent en guise de réponse. On pourrait traduire cette expression, typiquement sud-américaine, par quelque chose comme : "C'est peut-être bien par ici... à moins que ce ne soit par là..." Merci infiniment M'sieurs-Dames. C'est le genre de précision qui vous fait faire immédiatement un "360 degrés" sur vous-même, façon pigeon voyageur calculant son cap orthodromique pour le colombier !
La partie Norte de l'Equateur déroule ses paysages. C'est aussi la région des mines, sèche et poussiéreuse, parsemée de quelques bosquets d'eucalyptus faméliques. Au débouché de ces vallées enserrées, des tourbillons de sable et de graviers viennent nous prévenir que l'on arrive dans les "corridores de viento ", les couloirs à vent.
Nous découvrons ce phénomène particulier de la frontière colombienne, sans doute dû à la présence d'un puissant anticyclone sur la région. Les vents catabatiques issus de l'anticyclone se compressent dans les vallées qui se transforment alors en véritables conduites forcées. Sur le haut du pare-brise, justement protégé en prévision des jets de pierres, plusieurs impacts de projectiles témoignent des dangereux aérolithes transportés par ces brusques et violentes rafales de vent inattendues.
Une longue descente se met à serpenter devant nous... Quittant le ciel pur des hauts plateaux nous traversons un océan de nuages, et nous voilà arrivés sur la côte, au port d'Esmeralda. Nous retrouvons la chaleur et l'humidité, les bananiers et les cocotiers, et puis aussi la nonchalance typique des pays où il fait toujours chaud. Le contraste est frappant avec la vie rude des hauts plateaux. Tout à côté d'Esmeralda voici Muisme, puis Atacames : lieu de villégiature des citadins de la capitale. Nous y louons à bon marché, ne nous privons pas, un bungalow pieds dans l'eau pour une reposante fin de semana ...
C'est relâche pour l'expédition !
Premiers regards sur le Pacifique, premières brasses dans ce grand océan. L'eau est plutôt fraîche, même sous l'équateur c'est encore l'hiver. C'est aussi l'occasion de goûter la ceviche de camarones , une sorte de soupe de crevettes bien garnie, épicée, excellente spécialité de la côte Pacifique.
De retour dans les immenses plaines d'altitude, les paramos , nous traversons d'impressionnants élevages bovins. Parfois on pourrait se croire en Normandie par la couleur et la richesse des paysages, en Suisse par la végétation et la déclivité de ces pâtures… Tout compte fait, en Equateur par cet environnement grandiose de très hautes montagnes...
Prochain arrêt, attendu, le Parc National du Cotopaxi.
Le Cotopaxi est un volcan éteint que les habitants de la région surnomment fraternellement "l'Ami Grande". Autour du volcan une vaste zone, grande comme un département français, a été classée réserve botanique et animalière. Ses vallées, étalées en larges plissements, sont traversées par de jolis torrents qui chantent et dansent en une multitude de tobogans et de cascadas. Outre les familles de lamas et de chevaux sauvages qui y gambadent de joie nous découvrons avec surprise toutes sortes d'échassiers et de canards, habituels de nos marais européens, des permanents comme des migrateurs. Bihoreaux, foulques, che-valiers, vanneaux, pluviers, grèbes ou bernaches se disputent les flaques qui parsèment les tourbières…On y voit également des oies, des ibis et quelques flamands roses perdus, semble-t-il, dans tout ce petit monde de basses prairies.
"Cuidado..." Attention, nous dit un gardien du parc en arrêtant son 4x4 à notre hauteur, les pumas ne sont pas rares par ici. Ils sont la hantise des éleveurs d'alpagas et de vigognes... Notre homme porte une combinaison jaune, orange et verte du plus bel effet. Ce sont les couleurs de la R.A.I.A., l'Institut Andin PluriNational pour la sauvegarde des cheptels de l'Altiplano. Il nous indique un promontoire, assez facile d'accès, d'où la vue sur le parc est sublime, paraît-il. Il n'en faut pas d'avantage pour que Nanou saute dans son poncho de portage et nous voici tous à l'escalade. C'est quelquefois à quatre pattes qu'il nous faut grimper les pentes raides et herbeuses couvertes de quisna . C'est une plante rase semblable au pissenlit dont les lamas raffolent, nous a assuré le gardien. Nous en faisons une petite réserve pour les approcher... De fréquents arrêts ponctuent cette grimpette, nous avoisinons des hauteurs dignes du sommet de la vallée blanche, et le soroche (le mal des cimes) nous tourne la tête. Anne n'a que six ans et ses vingt-deux kilos pèsent plus que jamais sur mes épaules. Le souffle me manque... Mais le coup d'œil est tellement superbe qu'on oublie ces petites misères... Anne n'a que le bout de son nez qui dépasse du sac, mais elle regarde émerveillée et ne rate pas une miette de ce paysage fabuleux. Bellissima , disait Pierrot. Oh oui !... Le catouri avec sa passagère passe sur le dos de Marie-Claude…
Des chevaux hennissent dans la lointaine vallée. Très haut dans le ciel des condors planent en rondes immuables... A côté, près d'un torrent, des canards et des oies font "bagarre de territoire" sous l'œil indifférent des lamas qui ne se soucient guère de ces disputes puériles... N'y a-t-il donc pas assez de place et de nourriture pour tout le monde ? …Semblent-ils dire d'un air goguenard en machougnant la poignée de quisna que nous leur offrons !
Ah, cette vision grandiose de la nature dans toute sa splendeur. Qu'elle est belle notre planète vue de si haut ! Il suffit de prendre simplement le temps de la regarder. Ces instants sont des gifles de bonheur... inexplicables... Il n'y a pas de mots pour le dire, on le ressent, on le vit seulement.
En fin d'après-midi nous atteignons le refuge. Nous y arrivons en même temps qu'une cordée d'Andinistes allemands qui descendent du sommet, du glacier du Cotopaxi, culminant ce parc à 5900 mètres d'altitude. Ils sont enchantés et fiers de leur exploit. Nous les comprenons et nous les envions aussi un peu : la vue de tout là-haut doit être encore plus extraordinaire ! Mais une telle performance n'est pas pour nous...
La panaméricaine nous emporte toujours plus loin vers le Sud à travers la célèbre Vallée des Volcans. Une immense chaîne de montagnes ponctuée de volcans balise de part et d'autre cette voie royale qui faisait partie intégrante de l'Empire Incas, jusqu'à leur disparition au seizième siècle.
Nous voici arrivés cette fois au pied du Chimborazo qui domine le pays de ses 6310 mètres. C'est le sommet, de toute la planète, le plus éloigné du centre de la terre, si l'on tient compte du renflement équatorial. Ce qui lui donne sa notoriété ! Il est possible d'aller en véhicule tout terrain jusqu'au refuge qui veille à 5500 mètres dans les neiges éternelles... De nombreux passages difficiles nous obligent à user de toutes les finesses du "crabo-tage"; parfois, encore, un couloir de sables mouvants nous ralentit, mais nous passons. Nous apprenons à déjouer les uns après les autres les pièges de ces pistes de l'extrême... Nous atteignons à nouveau les hauteurs étourdissantes de sensations euphoriques. Nous sommes à moins de cent mètres sous le refuge, mais les enfants prennent peur et ne veulent plus sortir de la voiture. De bizarres sensations de "flottement" nous envahissent également... C'est vrai, il fait un froid glacial. Les plaques de neiges éternelles recouvrent de plus en plus ces chaparos, ces étendues arides et gelées. Sans parler aussi que faire seulement cinquante pas dans les éboulis glacés pour prendre une photo devient un véritable marathon : nous sentons nos poumons se rétrécir comme baudruches percées. Nous n'irons pas au refuge, demasiado alto, demasiado duro ...trop haut, trop dur pour les petits. Nous profitons du panorama, extraordinaire de beauté...
Demi-tour, il faut redescendre vers Riobamba avant la nuit.
Cela fait bien déjà trois quarts d'heure que nous repassons un à un tous les obstacles, précautionneusement, à petits pas, lorsque Moïse s'écrie :
- Boulili ! On a perdu Boulili !
Arrêt immédiat. On cherche partout dans la voiture, en vain, pas de Boulili ! C'est la catastrophe ! On ne peut pas continuer en abandonnant ce cher Boulili... On interroge Anne, qui nous fait comprendre qu'elle ne sait pas où est passé son inséparable "bébé". C'est le troisième enfant de la famille, le tout petit dernier qui ne grandit jamais. Mais, pour elle, il compte plus que la prunelle de ses yeux !
Vu l'heure tardive, c'est à contrecœur, que nous nous relançons à l'assaut du Chimborazo... Dans le film encore très frais de nos diverses haltes et arrêts photos, nous cherchons un indice permettant de retrouver la trace de ce cher Boulili... Oui, ce serait peut-être bien tout là-haut, deux ou trois virages avant le demi-tour... Anne est descendue pour la dernière fois au campos de laretta ... Ce sont des plantes très particulières qui forment des grosses boules semblables à des brocolis. Elles ne poussent que par places, à la manière des champignons. On dirait de grosses éponges... Anne en avait transformé une en pouf d'observation pour son brave bébé... Il se fait de plus en plus tard, de plus en plus sombre, même les condors sont rentrés à leurs repères. Pourvu qu'aucun d'entre eux n'ait aperçu ce croquant petit bébé, plus vrai que nature... Nous n'osons pas imaginer telle tragédie !
S'il te plaît, Manco Capac, empereur de tous les Incas, ne nous abandonne pas !
Nous atteignons de nouveau les folles altitudes. La lumière aussi nous lâche, les derniers rayons verts, violacés, filtrent depuis le couchant en éclairant la mer cotonneuse de nuages qui recouvre les vallées, tout en bas... Nous voici parvenus au champ de laretta. Aussitôt nous apercevons notre Boulili, sagement assis sur sa touffe de "persil boule". On dirait qu'il nous attend, en souriant, figé à jamais dans sa pose plastique d'un bébé heureux !
Merci Manco Capac... Merci Atahualpa, dernier fils des adorateurs du Soleil, nous savons bien que c'est toi qui as veillé sur lui et te devons bien une neuvaine... Anne saute de joie, mais nous, nous tremblons d'inquiétude car maintenant il fait nuit noire et tout le chemin, avec ses nombreux pièges, est à refaire ...pour la quatrième fois…!
Finalement c'est sans encombre, mais non sans angoisse, que nous rejoignons la vallée au milieu de la nuit. Nous ne sommes pas près d'oublier la silhouette de Boulili, assis sur son pouf ! On aurait dit une chouette tapie dans l'ombre, sous la cime du Chimborazo... Image hallucinante pour une veillée astrale !
La "navigation" hors pistes reprend, toujours plus loin, plus seuls. Penchés sur notre carte aéronautique, nous avons l'air de visiteurs du ciel cherchant une aire d'atterrissage pour vaisseau fantôme... Durant ces randonnées insolites nous rencontrons des communautés indiennes isolées, autarciques.
Leurs maisons sont faites de roches et de torchis. Elles sont adossées aux pentes, à demi enfouies en terre. Ainsi ils sont protégés du froid intense de la nuit et surtout des vents violents qui fouettent parfois ces étendues lisses des sommets, ces fameux chaparos . Un corral de pierres ceinture le tout pour enfermer les bêtes. Ces Quechuans vivent complètement sur eux-mêmes, en groupes familiaux avec leurs chevaux, leurs lamas, leurs cochons presque aussi laineux que leurs moutons, et des chiens. Dans la journée, les enfants ont la garde des troupeaux pendant que les femmes filent et tissent la laine. Les anciens restent à la maison, ils entretiennent le feu où mijote l'éternelle soupe de toutes les campagnes du monde. Les hommes, très hiérarchisés, travaillent au fond des dolines et retournent leurs tupus : les plantations de pommes de terre, de blé, de maïs et de quinoa , une sorte de riz nain.
Pas de superficiel, pas d'inutile dans leur difficile vie paysanne. Ils respectent leurs biens autant que les cobayes qu'ils élèvent avec dévotion. Ils vouent même un véritable culte à leurs cochons d'inde qui font partie intégrante des familles.
A l'occasion de fêtes religieuses ou de réjouissances familiales, ils se déplacent parfois très loin, emportant alors avec eux toutes leurs richesses : outils, plans, troupeaux. Ces gens paraissent heureux de vivre ainsi. Nous les voyons passer, traversant les punas , les hautes plaines semi-arides d'altitude. Les hommes jouent de la quena , leur inséparable flûte, tandis que les plus jeunes resserrent les rangs des troupeaux.
Pour reconnaître leurs bêtes, lamas, alpagas ou vigognes, une mèche de laine colorée, le quipo , transperce une oreille de chaque animal. Autant de familles, autant de cordelettes de couleurs différentes. Ces joyeux petits "pompons" donne une note de gaieté aux farouches lamas. Cette coutume des Quechuans a été héritée des Incas, parait-il, qui s'en servaient autrefois pour compter et aussi attribuer un rang honorifique dans leur société...
Dans cette sérénité andine, l'alcade mène la caravane à son destin...
Lorsque nous entamons la troisième semaine de cette odyssée, nous touchons Cuenca, capitale des provinces Sud. Cette région est restée, comme au temps des Incas, le grenier de l'Equateur. Les hauts plateaux fertiles sont couverts de blé, d'orge, de maïs nain aux grains multicolores. C'est aussi la zone artisanale la plus florissante du pays. Le marché indien du jeudi est resplendissant de vie et de couleurs. C'est le monde Andin dans toute sa splendeur, sa richesse, sa diversité... Cette réalité surpasse largement les images de nos livres d'histoire ou de géographie.
Les vendeurs vous mettent dans les mains leurs plus beaux tricots d'alpagas décorés de nombreux motifs. Ils vous coiffent d'un superbe panama à la feutrine si élégante, vous enveloppent de ponchos colorés, vous inondent de broderies, de tissages filigranés, d'étoffes damassées, d'objets sculptés de toutes sortes...
Les Indiens de cette région ont aussi une spécialité d'orfèvrerie héritée des Incas, leurs maîtres spirituels. Ils allient l'or, l'argent et le cuivre dans un amalgame du plus bel effet qui sert à orner les objets les plus divers, ce sont les tumbagas .
Devant tant de déballage et de sollicitations nous ne savons plus où regarder, que tâter, quoi essayer, qui satisfaire, lequel (et ses composés) choisir... Ces mille et une choses sont toutes plus belles les unes que les autres. On se risque à quelques pulls de grosse laine et bonnets de berger andin, à "oreillettes". La laine est filée par les femmes et les fillettes, à la quenouille, comme dans les contes de nos grands-mères. Mais ce sont les hommes les spécialistes de l'aiguille à tricoter…! Ces vêtements nous seront bien utiles dans le grand Sud, et ainsi nous joignons l'utile à l'agréable.
Un peu à l'écart du marché, dans le bas de la ville, un quartier mérite une visite particulière. C'est là que sont fabriqués les fameux chapeaux panamas. Ces couvre-chefs, dont la réputation a fait le tour du monde, sont faits en paille tressée. Ils ont été baptisés ainsi au moment du creusement du canal de Panama. Les ouvriers, qui travaillaient au canal sous un soleil implacable, avaient tous adopté ces chapeaux. Bon marché, ils sont aussi très pratiques car ils se plient en quatre et se mettent dans la poche, sans prendre plus de place qu'un mouchoir !
Aujourd'hui encore, des femmes fabriquent à tour de main, en expertes, ces chapeaux dont les plus beaux spécimens, les Monté Cristi, seront vendus une fortune par les grands couturiers. Dans ce quartier, une enseigne publicitaire se distingue des innombrables "fabricas de Panamas " car elle est intitulée : "Alberto el curandero "... Après quelques investigations auprès des artisans de la calle (la rue) nous finissons par apprendre qu'Alberto n'est pas guérisseur, comme sa pancarte semble l'indiquer, mais réparateur de chapeaux. Si Señor, guérisseur... Guérisseur de Panamas ! C'est dire l'importance de son galurin, qu'il soit de paille ou de feutrine, dans la vie de toute âme équatorienne.
Le retour sur Quito est proche et nous n'avons pas vu passer ces trois semaines de voyage au pays des Quitos et des Jivaros...
Nous avons aussi entendu parler d'un village mystérieux : Vilcabamba, dans la vallée de la Solanda. Il y aurait, paraît-il, un nombre important de centenaires parmi les habitants de cette vallée... Et puis, mais déjà très semblable à nos paysages guyanais, il y a le côté amazonien de l'Equateur, avec ses célèbres tribus d'indiens Jivaros. Vivant sur le Rio Napo, premier affluent andin du géant Amazone, ils réduisent les têtes de leurs ennemis pour en faire des tzantas, célèbres reliques incantatoires et idolâtriques... Macumba...!
Cela me rappelle un personnage de mon enfance, …jeune reporter du "Petit Vingtième", …pas vous ?
Nous n'aurons jamais assez d'une vie pour visiter tout cela, alors gardons-en pour la prochaine métempsycose... si toutefois proxima vida il y a... !
Suite du livre... Chapitre 124...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
charly le 29/12/2008 à 10:43:13que ne fus-je surpris apres avoir tant chercher de vos nouvelles en tombant sur ce blog.
que d'emotion de revoir nanou et momo,des souvenir d'enfance passé dans la petite maison de l'avenue de Gaulle a Kourou.
M-C et Rémy je vous embrasse tres fort.
Moïse c'est emmanuel qui va etre content d'apprendre que j'ai rétrouvé ta trace.
Charles Senatus DE gUYANE
bIZ A TOUS