Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 124 - La Bête de Chimana Grande

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Chapitre 124


LA BETE DE CHIMANA GRANDE

 

 


     Nous quittons l'archipel des Piritu avec nostalgie. Nous sommes restés sur ces îles de la côte vénézuélienne deux semaines complètes, ne vivant presque exclusivement que de notre pêche.


     Sur la route de la Nueva Esparta nous avions, au départ, projeté d'y faire seulement deux courtes escales d'une journée chacune. Il y a deux îlots principaux et une journée passée dans chaque mouillage nous semblait largement suffisant pour profiter des lieux. Mais le charme enchanteur de cet endroit allait avoir rapidement raison de notre empressement. Ce fut si vrai que les journées se transformèrent très vite en semaines.


     Sur l'île la plus à l'Ouest, Piritu Afuera, nous avons trouvé des quantités de crabes délicieux que nous attrapions à la main, dans les roches, à marée basse. Pour varier l'ordinaire nous pêchions, toujours avec la même méthode mais munis d'une fouëne, de jolis mérous tachetés, blancs et rouges, qui restaient aussi bloqués, prisonniers de l'exondation, dans ces cuvettes rocheuses peu profondes.


     Au centre de l'île, un grand lac salé, de près de trois kilomètres de long, nous fournissait la saumure indispensable pour conserver quelques beaux spécimens, à l'ancienne, dans des touques étanches. Une providence du ciel, plus exactement de la mer et du soleil.


     Près de la plage plusieurs centaines de "bombardiers", c'est le surnom que nous avons donné aux pélicans, nous offraient le spectacle d'une séance de pêche en piqué, style kamikaze, bien orchestrée et surtout très fournie.


     A l'Est, sur l'autre île jumelle, Piritu Dentro, notre activité principale fut plutôt orientée vers la chasse aux langoustes. La partie Sud du plateau est débordée par de magnifiques bancs de coraux et de madrépores abritant ces braves petites bêtes à épines tant convoitées... Voici pourquoi, quittant ces îles après deux semaines d'un régime gastronomique digne des plus grandes toques, nous avions la sensation de perdre quelques privilèges !


     Après une journée de petite navigation tranquille, flânant par ici, taquinant la bonite par-là, nous touchons un nouvel archipel, toujours vénézuélien, mais complètement différent sur le plan géomorphologique. L'îlot Piritu était bas et sablonneux, celui-ci, Chimana, est haut et rocheux. Exactement le contraire, le contraste est frappant !


     L'île principale qui nous accueille, Chimana Grande, semble surgir tout droit des entrailles de la terre : c'est un amoncellement de pics rocheux couvert d'éboulis. La roche sous-jacente est plissée et friable, poussiéreuse, elle ressemble à de l'ardoise. Nous découvrirons plus tard qu'il s'agit d'une variété de schiste, d'un gris foncé presque noir, d'origine sédimentaire.


     De nombreuses échancrures découpent une côte aride, austère même par le manque de végétation, mais nous offrant par-là même de bons abris naturels. Il faut s'approcher jusqu'au fond de ces calanques pour trouver des bancs de sable propices à un ancrage de bonne tenue. Des turbulences et des rabattants violents tombent des reliefs et viennent troubler notre petit train-train habituel de la procédure de mouillage. Nous assurons le bateau par la proue à l'aide de deux haussières frappées par des câbles dans les rochers. Cette technique, qui interdit au voilier d'éviter, permet de garantir la tenue du mouillage arrière en empêchant l'ancre de déraper sur les fortes pentes de la bordure littorale.




     Les premières visites à terre éveillent immédiatement notre curiosité : le sol est jonché de fragments de roches, d'éclats en "ardoise", sur lesquels nous voyons sans réellement chercher toutes sortes d'empreintes, de traces fossiles, de plantes et d'animaux marins !


     Nous retournons aussitôt au bateau et, dans les minutes qui suivent, nous voici devenus des géologues avertis. Bardés de pochettes en matière plastique, marteaux, burins, pinceaux, loupes et pincettes en tout genre, nous nous retrouvons dans les éboulis, tous les quatre. Nous furetons partout, derrière les cactus et les "têtes à l'anglais" qui émergent de la caillasse dans les plus petits recoins abrités du vent.


     Des ammonites, des cérithes, des bélemnites, des coquilles Saint-Jacques, ou leurs ancêtres les rynchonelles, des numulites, des oursins, des fougères ou des algues marines, d'autres formes encore difficiles à identifier, peut-être des fragments de trilobites, sortent de leurs gangues poussiéreuses. Un véritable gisement pour paléontologues...


     Nous passons tout le reste de l'après-midi à trier et nettoyer ces trésors que la nature nous offre pour ne conserver, faute de place, que les plus petits et plus beaux spécimens. Nous avons trouvé quelques ammonites de grande taille : trente-cinq centi-mètres de diamètre environ mais, malheureusement aussi, aucune d'entre elles n'était vraiment complète. Il y en a probablement sur ce site, mais il faudrait user de moyens mécaniques, nous laissons ce travail aux spécialistes. C'est le petit souvenir original qui nous intéresse, nous autres, seulement pour sa valeur sentimentale.


     De chaque région que nous visitons, quel que soit le pays où nous séjournons, nous avons l'habitude de rapporter une petite chose typique de l'endroit, toujours trouvée sur place et d'origine naturelle ! Tantôt ce sont des galets, des cristaux ou de simples roches colorées, tantôt ce sont des graines exotiques, de belles plumes, parfois même un os étrange... La terre, au sens large de "matière" du sol, est féconde dans ce domaine, elle nous livre toutes sortes d'objets, du plus banal au plus insolite, du plus récent au plus ancien. Mais ce sont encore et toujours les cailloux qui nous fascinent le plus. Ils sont la Terre, ils incarnent directement les lieux de nos trouvailles sur notre route.


     C'est encore bien vrai aujourd'hui, ces vestiges fossiles sont tout à fait représentatifs de leur île : un cliché de la création du monde. Plus tard il suffira de les regarder et hop …Le film de Chimana Grande se déroulera dans nos têtes !


     Quel âge peuvent bien avoir ces pétrifications ? Deux millions d'années ? Vingt ? Deux cents ? Plus ?... Ils pourraient sans doute nous raconter toute l'histoire de notre terre, s'ils pouvaient parler.


     La soirée sur Kerguelen se passe une fois de plus à fouiner dans notre encyclopédie pour connaître l'origine de ces îles et de leurs coquillages pétrifiés dans l'éternité. Le mystère demeure car nous ne trouvons rien de particulier. Cet archipel est minuscule en regard de grandes chaînes de montagnes qui parcourent les continents. Il est de plus très isolé, donc dénué d'intérêts et de facilités pour la recherche.


     Après cette journée de sciences naturelles, passée à quatre pattes avec les enfants, tous plongés dans le derme de la planète, nous allons nous coucher émerveillés par cette leçon de chose exceptionnelle. Le réveil sera plus étonnant encore, mais à ce moment-là, nous sommes loin de nous douter de ce qui nous attend !


     La nuit s'installe sur Kerguelen, fraîche, douce et reposante...


     Il est très tôt, environ six heures du matin, et il nous semble entendre dans un demi-sommeil, des bruits de casseroles sur le pont. Ce sont les mots exacts qui nous viennent à la bouche en nous réveillant ce matin-là.


     Marie-Claude et moi dormons dans la cabine arrière un peu à l'écart et isolés du reste du bateau par une coursive étroite. Les enfants, eux, sont tous les deux à l'avant, chacun de leur côté, dans leurs couchettes qui forment le triangle avant du bateau. Leur cabine peut être isolée du reste du carré par une porte, mais sous ces latitudes tropicales celle-ci est déposée pour favoriser la ventilation.Intrigués par ces bruits étranges de vaisselle, notre premier réflexe est de jeter un coup d'œil dans la cabine des "petiots". Arrivé là, surprise ! Anne dort tranquillement dans sa bannette, couchée en grenouille, comme d'habitude, dépassant à peine de la toile antiroulis. Mais en face la couchette de Moïse est ...vide, et inondée de sang !!!


     Ma tête se met à bouillonner aussitôt... J'appelle Cloclo en hâte... Je ne sais plus où regarder, je m'affole ...tant il y a du sang, partout !

     - Mais que se passe-t-il ? me lance Marie-Claude tout en s'habillant. Elle n'a encore rien vu, mais m'entend grommeler...

     - C'est grave !


     Depuis sa couchette inondée, une traînée ruisselante, rouge vif, passe par le carré, monte par l'escalier de la descente et nous indique que c'est Moïse qui est dehors en train d'avoir de gros ennuis, de toute évidence !... Vu la quantité de sang répandu un peu partout, il y a urgence !


     En un éclair je grimpe dehors pendant que Cloclo vide le coffre à pharmacie sur la table du carré. Je manque de basculer par-dessus bord en me précipitant vers le pont de pêche arrière. Suivant les traces j'aperçois enfin Moïse, le cœur plus que jamais battant la chamade... J'en ai la bouche sèche et ma cervelle atteint les affres de l'ébullition. Je me sens passer dans un état second : je ne vois plus rien devant moi, je ne sens plus rien autour de moi, j'ai l'impression d'être en train de faire un voyage dans ma propre conscience ! Se blesser à bord est une chose absolument interdite. Le moindre accident sur un bateau peut devenir extrêmement grave, précisément à cause de notre isolement, je n'ose pas me dire ce terrible mot... "fatal" ! Toutes les manœuvres, tous les gestes sont effectués avec cette prévention de l'accident... C'est une discipline parfois dure à supporter, mais elle vaut le meilleur des plus parfaits contrats d'assurance vie !


     Moïse est assis tout à l'arrière, sur le gros coffre en bois qui sert à ranger les haussières et les cordages, le pied gauche plongé dans un seau d'eau de mer qui rougit à vue d'œil ! ... Appuyé dos au balcon, le regard absent, le bonhomme est tout pâlichon. Le voyant, moi je le deviens aussi ! Il me regarde d'un air inquiet, et m'annonce d'une voix paisible, atone...

     - Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mon pied n'arrête pas de saigner !

     - Tu t'es coupé avec un couteau ?

     - Non, je n'ai rien fait, je n'ai rien senti, je ne sais pas !


     Je lui ôte le pied du seau, j'en tremble... Un rapide coup d'œil à la blessure, qui    n'apparaît pas tout de suite, me montre un trou situé sur le renflement du tendon d'Achille.

     - Il manque un morceau ? lui fais-je remarquer d'un air interrogateur, pas bien gros, mais quand même, c'est un trou de la taille ...je dirais d'un demi pois chiche !

     - Comment t'es-tu fait ça ?

     - Je ne sais pas, je me suis réveillé comme ça. Ça me piquait !


     La première inquiétude dissipée, les esprits se détendent un peu. Vu la quantité de sang répandu, on s'imaginait une veine ou une artère coupée...


     Maintenant il faut agir vite et bien. Le drame est fait, il faut réparer. C'est le moment de se remémorer les cours de secourisme de la Croix-Rouge. Marie-Claude, qui a jeté un regard sur la plaie, est perplexe... Bref, les gestes s'enchaînent en silence. Désinfection, pansement compressif, position repos jambe levée et un petit déjeuner super tonique est préparé sur-le-champ. Nous voici songeurs devant cette blessure qui saigne beaucoup...


     Près du gamin, maintenant, je cède ma place à Marie-Claude car je sens "la moutarde me monter au nez". Moïse a dû faire une grosse bêtise qu'il ne veut pas avouer, j'en suis persuadé... Moi aussi j'ai eu onze ans...!


     Un coup d'œil plus détaillé de la plaie, à l'aide d'une loupe, m'a montré une coupure nette comme un copeau enlevé par un ciseau à bois... Les outils de menuiserie ne manquent pas à bord, évidemment, en particulier une petite gouge léguée par Papy Alexandre, ébéniste de son état, tranchante comme une lame de rasoir... Il est difficile de ne pas y penser. Plus encore, ces derniers temps "l'artiste" se fabriquait une espèce de trimaran taillé dans de vieux morceaux de bois ramassés sur la plage... Nous avions une victime, nous avons un mobile maintenant ! Il ne reste plus qu'à découvrir l'arme du crime. Mais laissons les fantasmes des Maigret, Moulin, Burma ou autres commissaires Navaro, au petit écran. Nous autres, en cet instant, n'avons pas du tout l'esprit à la plaisanterie...


     Nous voici d'autant plus étonnés et inquiets que la plaie saigne toujours par suintement malgré le pansement hémostatique que nous y avons appliqué. L'hôpital le plus proche est Puerto la Cruz, sur le continent, à neuf ou dix heures de navigation d'ici. Si l'hémorragie ne s'arrête pas il faudra appareiller au plus tôt !


     Nous avons pensé aussi contacter le service Radio Médical d'Urgence International, basé en Italie. Mais il nous faudrait tenter un relais radioamateur par la CB car nous ne possédons pas de radiotéléphone HF-BLU permettant un appel direct pour Rome ou bien St-Lys-Radio. Nous nous sentons rassurés toutefois de savoir que cela serait possible grâce à une équipe de médecins opérationnelle 24 heures sur 24, à l'écoute des marins du monde entier... On pourrait aussi peut-être lancer un appel "en l'air" sur VHF, s'il y a un cargo ou un chalutier dans le coin, le relais serait possible...


     Finalement, la raison nous dit d'attendre. Il n'y a pas réellement urgence au sens de danger de mort, nous nous imposons un moment d'observation. Marie-Claude se met au nettoyage de la cabine avant pendant que je sors la literie dans le cockpit. Tout ce sang m'impressionne beaucoup...


     J'en viens à examiner minutieusement les endroits agressifs de la couchette sur lesquels Moïse aurait pu se blesser tout en dormant. C'est aussi une possibilité ! Le seul relief pouvant être suspecté est le coin du grand miroir, fixé au bout de sa bannette, contre la cloison du carré. Mais il est assez haut, protégé, pas spécialement coupant, et surtout vierge de toute trace de sang ! Je sens que je fais fausse route de nouveau. Je n'aime pas du tout les mystères, encore moins les cachotteries...


     Moïse nous cache quelque chose, c'est certain !... Et il y a eu un "raté", forcément... Mais quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Mes méninges se mettent une nouvelle fois à bouillonner, mes neurones à s'électriser...


     L'interrogatoire du gamin ne donne rien, sinon des larmes désespérées... Je fini par me convaincre moi-même qu'il ne sait effectivement rien. Je n'insiste donc pas. Pauvre petit bonhomme, en fin de compte, il a déjà assez de misères comme cela...


     Pendant ce temps Anne s'est réveillée et c'est chargé de questions sans réponse que nous nous installons tous devant le second service du petit-déjeuner... Après une série de réflexions des plus insolites, et bien que cela paraisse complètement insensé, il nous faut bien finir par admettre que ce serait quelque chose d'extérieur au bateau qui serait l'auteur de cette agression ! Mais quoi ?..."Extérieur" !... Ça voudrait dire "…venu de l'extérieur" ? Oui, EXTERIEUR ! ..."


     D'un coup une petite lumière jaillit dans nos cervelles enflammées. Je me rappelle parfaitement la soirée d'hier. Pendant que nous étions sur le pont à chercher dans le ciel étoilé quelques constellations connues, des petits cris stridents, probablement des oiseaux nocturnes, se faisaient entendre dans la nuit noire... Des oiseaux... ???


     Oui, des oiseaux, extérieurs, ces mots résonnent comme un coup de gong... Oui, c'est cela, bien sûr, des chauves-souris ! En fait des "Vampires", les chauves-souris les plus antipathiques qui soient, tout bonnement ! Dans ces rochers inaccessibles et déserts bon nombre de fissures, de failles, de grottes abritent ces affreux chiroptères...


     Une fois encore nous nous plongeons dans notre encyclopédie et finissons par trouver un descriptif détaillé et très complet sur les blessures causées par ces mammifères maléfiques qui peuvent occasionnellement transmettre la rage. Ce dernier point nous inquiète beaucoup car cette maladie est mortelle...  Il faut bien finir par admettre que Moïse a été attaqué pendant la nuit par un vampire et qu'il n'a rien senti, la salive anticoagulante de la bête faisant le reste...


     Bien que le dessin de la plaie le prouve, nous avons cependant beaucoup de mal à admettre cette hypothèse. Nous n'avons jamais entendu parler de ce genre d'accident. Il n'y a pourtant aucune autre possibilité ! Cette hypothèse se transforme en conclusion.


     Toute la journée se passe à changer les pansements et à remonter le moral de l'équipage qui se prépare pour une nouvelle attaque. Dès le soir tombé, cette fois, toutes les ouvertures du bateau sont obturées par des moustiquaires et les petits cris de la nuit se feront entendre à nouveau sous les étoiles...


     Sur l'ensemble des Amériques, trente espèces de chauve-souris sont répertoriées du Mexique jusqu'à l'Argentine. Une seule est hématophage : le vampire d'Azara. C'est une espèce à la taille relativement petite, de couleur noire, mais particulièrement agressive et sanguinaire. C'est bien l'une de celles-ci qui a attaqué Moïse !


     Le genre diabolique de ces créatures spectrales est honoré dans toute l'Amérique tropicale et les Caraïbes. Chaque année lors du carnaval, dans toutes les îles, on se déguise en vampire, en "desmodus". Il y a toujours des "touloulou" pour glorifier ces chauves-souris sanguinaires qui viennent mordre puis boire le sang de leurs victimes pendant les nuits sans lune !


     La légende des "Soucougnants ", un mythe... ?


     Non, une réalité !


     Les vampires qui attaquent et sucent le sang des petits enfants existent vraiment, nous les avons rencontrés, Moïse en est le témoin : ils sont à Chimana Grande, petit archipel dénudé du bout du monde sur la côte du Venezuela... Là où l'on trouve des ammonites par milliers, ils sont les gardiens de leur sommeil...


Suite du livre... Chapitre 125...


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Article ajouté le 2005-11-19 , consulté 2177 fois

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