Chapitre 130 - Le Carnaval des Jangareiros
Chapitre 130
LE CARNAVAL DES JANGADEIROS
"Em anoïtecendo... anoïtecendo, Mazinho ! "
"A la nuit tombante... à ce soir Mazinho ! "
C'est par ces mots que le père, jangadeiro de génération en génération, salut son deuxième et dernier fils Mazinho, 19 ans, vendeur ambulant de pipoca sur la rambla , le front de mer !
"Je gagne bien ma vie, nous dit celui-ci en tendant à Nanou le cornet de pop-corn doré qui sortent tout chauds de la cloche de sa mini centrale "thermonucléaire". Je gagne plus que mon père et en moins de temps. Lui, il part au lever du soleil, et quand il revient à la nuit, c'est pour aller se coucher... Alors qu'il fait si bon se promener à cette heure-ci sur la rambla. En plus il ne gagne même pas assez d'argent pour faire vivre toute la famille ! Mamae doit faire de la dentelle. Et puis c'est ce maudit métier de marin qui a pris Roberto… C'est comme ça que... Roberto..." Il ne termine pas sa phrase. On devine une réelle douleur que le temps n'a pas encore effacée...
Roberto était son frère aîné. Dès l'âge de treize ans, pour aider la famille, il doit s'embarquer comme marin sur une jangada. Un bateau de pêche ? Oh non ! Pêche, oui, mais bateau... C'est tout juste un radeau constitué soit d'une dizaine de troncs d'arbres chevillés ensemble, soit, pour les plus "modernes", d'une caisse plate faite de planches et remplie de polystyrène. Le tout supporte une immense voile triangulaire et cornue qui se règle en déplaçant le pied du mât dans des trous, comme ceux d'un damier. Pas de franc-bord pour se protéger, pas même de siège pour s'asseoir... Une dérive que l'on travaille savamment, comme l'étambrai, en fonction de l'allure et de la force du vent ! Une pelle de direction, sorte de gouvernail, guide l'ensemble. Notre moderne planche à voile n'a pas été "inventée", elle a été banalement copiée, miniaturisée, individualisée, extrapolée de la jangada vulgaris brasileira ...fort probablement ! Un lot de lignes, genre de palangrottes, lovées dans deux ou trois corbeilles d'osiers, complètent l'équipement. C'est dire la nudité du jangadeiro qui travaille ainsi au large, dans une mer souvent difficile, douze heures par jour, six jours par semaine et durant toute l'année. Bien souvent l'embarcation n'appartient même pas au pêcheur qui doit alors payer sa dîme au propriétaire. Un véritable métayage de la mer.
Retour des Jangadas, Fortaleza.
Trois à cinq hommes par "bateau", la tête au soleil et les pieds nus dans l'eau à longueur de journée, constitue l'équipage. Chacun à bord a un rôle précis. Il y a le timoneiro, le barreur, qui est en général le patron pêcheur, sinon le chef d'équipage. Puis le ou les marinheiros qui aident aux manœuvres de voilure mais dont la tâche principale est de pêcher. Enfin le manobreiro, le mousse de service en quelque sorte, qui œuvre lui à tous les postes de travail.
Ce dernier rôle, fatigant, est le plus souvent occupé par des jeunes gens apprentis marins pêcheurs. Il faut bien débuter un jour. Agenouillés sur le bord du radeau, ils puisent l'eau à l'aide d'une boîte fixée à l'extrémité d'un bâton pour en asperger la voile d'un geste séculaire. C'est l'une des besognes les plus ingrates et risquées qui leur incombe. Il faut en effet sans cesse mouiller la toile pour lui conserver sa raideur et son profil aérodynamique efficace, car le vent chaud et sec venu du désert, similaire à l'harmattan, qui souffle en permanence ici, déforme très vite la fibre molle du tissu de coton.
C'est ce rôle de manœuvrier qu'occupait encore Roberto l'année de ses dix-sept ans, lorsqu'il disparût, emporté par une vague qui le surprit dans sa tâche "d'arroseur" ! Pas de bouée, pas de brassière de sauvetage à bord de ces rafts sur lesquels une poignée d'hameçons équivaut, en valeur monétaire, à une semaine de gains.
Roberto n'a pas été, et ne sera pas, le seul disparu malheureusement. Une quinzaine de jangadeiros meurent noyés chaque année. Ils paient un lourd tribut à cette technique de pêche ancestrale, unique au monde, et qui pourrait fièrement figurer dans le Guiness des records ou dans nos magazines de l'extrême. D'ailleurs Jules Verne lui-même n'a-t-il pas déjà rendu hommage à ces hommes exceptionnels dans son ouvrage "Les jangadeiros"? Ils sont, sans conteste, un modèle de courage.
Une cinquantaine de jangadas quitte chaque matin, dès l'aube, le marché aux poissons qui se tient sur la plage jouxtant le Iate-Club devant lequel est mouillé Kerguelen.
Autour de nous, sur ce plan d'eau toujours "rouleur", quelques voiliers de passage, de toutes nationalités, sont sur la route des Antilles. Aucun d'entre eux ne va vers l'Est. "Cela ne se fait pas d'aller contre le vent ", nous dit-on souvent. Pourtant, si l'on choisit de faire le tour d'un continent, comme c'est notre cas, il arrive forcément un moment où la navigation ne se fait pas au portant dans l'alizé… Hé, Morbleu ! Bordez ! Souquez gabiers ...nous auraient exhorté les anciens.
Ici, à Fortaleza, les socios du Club nautico sont plutôt des passionnés de dériveurs et de Hobbie-cat. Les fondateurs du Club devaient être aussi de grands amateurs des fastes athéniens... J'en veux pour preuve les colonnes doriques de la salle de restauration, véritable temple de l'Olympe, qui étale ses terrasses jusqu'à sa minuscule plage, praïa privada ! Devant tel palais, il n'y manquerait qu'une trirème pour se croire à Salonique, au fin fond de la mer Égée... Le contraste est saisissant entre le luxe qui entoure cette petite plage privée et l'immense plage voisine où quelques pêcheurs, précocement vieillis par une vie de misère, réparent leurs radeaux retournés à l'ombre des amandiers...
Fortaleza, "Mucuripe" si l'on préfère, est le port de pêche par excellence. Outre les primitives jangadas, il y a toute une flottille de petits crevettiers, les gapuïadores, qui dessinent en ce moment même, car la saison bat son plein, une véritable noria entre l'entrée du port et la pointe Ouest de la baie de Mucuripe. Déjà mieux nantis, ils représentent l'artisanat de la classe moyenne.
Dans la catégorie supérieure dominent les langoustiers. Leurs sinistres coques noires, gagnées par la lèpre ferrugineuse, occupent à elles seules la quasi-totalité du port de pêche. Amarrés par grappe de sept ou huit bateaux ils attendent l'ouverture de la saison, le mois prochain. Balancés au rythme de la houle pernicieuse et rémittente qui entre dans ce port très imparfaitement protégé, ils s'entrechoquent sans répit dans un bruit de forge titanesque. La pêche à la langouste est ici la première grande activité industrielle de la zone littorale. Les précieuses bêtes décapodes sont congelées vivantes et expédiées aux quatre coins du monde. Pas un de ces crustacés n'est consommé sur place ! Cette activité lucrative attire vers la grande ville tous les miséreux du Ceará jusqu'aux frontières des états voisins du Piauï et du Maranhão. Ils rêvent de trouver dans la belle capitale régionale le remède salvateur à leur dénuement causé par la progressive désertification du Sertão.
Depuis la construction navale des unités de pêche jusqu'au conditionnement des langoustes pour l'exportation, la ville s'est dotée d'outils de travail attractifs et efficaces. Cette activité a créé un tissu socio-économique stable, élément rare dans le Nordeste Brésilien qui vit autour d'un système agricole et artisanal traditionnel.
Le tourisme est une autre activité très dynamique ici. Le chaud soleil, les belles plages, mais aussi la richesse de l'artisanat local sont autant d'attraits pour le touriste étranger comme pour les Brésiliens eux-mêmes venus se replonger dans les racines culturelles de leur pays. Ce particularisme perpétue l'héritage artistique des Marajoaras, l'une des plus anciennes civilisations amérindiennes. Céramiques, poteries, sculptures, gravures, vanneries, tissages, dentelles, broderies aux couleurs chatoyantes et aux lignes géométriques fantasmagoriques font le bonheur des visiteurs. Pour nous occidentaux, le côté surréaliste de ces graphismes nous fait penser, par un petit clin d'œil magique, qu'une telle inspiration aurait bien pu faire naître le génial cubisme de nos grands peintres tels que Braque, Picasso, Léger ou d'autres encore !
Le carnaval des jangadeiros approche à grands pas !
Toutes les passions convergent vers cet événement capable à lui seul à monopoliser les cent cinquante millions de brésiliens dans un même élan !
Le plus long et le plus somptueux défilé se prépare incontestablement à Rio de Janeiro où le caractère commercial l'emporte, de très loin, sur l'authenticité d'une fête populaire. La nomenklatura des grands de ce monde sera là, présente dans les tribunes qui s'édifient. Initiés, le cercle des Cariocas s'exécute. Moins célèbre et moins grandiose que celui de Rio vient ensuite, par son importance, le carnaval de Salvador de Bahia. Par contre là, comme dans toutes les autres villes, il y a bien communion des peuples. Pendant quatre jours par an (et nuits, non-stop !), tous ensembles réunis, ils essayent d'effacer les 361 jours restants de misères par une frénésie de danses, de musique et de joie exubérante.
Chaque localité célèbre avec originalité son Mardi Gras accompagné de défilés costumés, d'orchestres de quartier (les bandas), danses, folklore et illuminations... Dans tous les cas ce sont quatre jours et quatre nuits de fêtes, de rites, d'orgie, de forces occultes, de folies où la gent prolétarienne oublie un moment que la survie est sa condition d'existence habituelle ! Les favellados les plus miséreux y engloutissent leurs maigres ressources et y dépensent toute leur énergie. Un véritable culte où tous les sentiments se mêlent dans l'intimité la plus profonde de leur existence : croyance, espoir, patriotisme, ésotérisme et religion...
Macumba !... Macumba !...
Nous sommes le vendredi 23 février 1990, il est 17 heures...
A partir de cet instant précis toute vie laborieuse cesse sur l'ancienne et noble "Dynastie de Bragance", au profit de la réjouissance et des festivités !
A la nuit tombante nous allons, comme il se doit, faire notre promenade journalière dans la fraîcheur du front de mer, suçotant un délicieux sorbet aux cent parfums de Périni, le meilleur glacier que nous n'ayons jamais croisé aux Amériques à ce jour, foi de Moïse, futur "taste ice-cream" de profession !
- Um sorvete perfume castanha.../... Obrigado !
- ...Ouuaaahhhh !
Nous passons dire un petit bonjour à notre ami Mazinho, vendant plus que jamais des montagnes de pipoca (maïs soufflé) qui floculent dans sa "turbomachine" à gaz. Il nous raconte la vie secrète de son pays, la force occulte de son Brasil qu'il adore par-dessus tout, et ce mot n'est pas trop fort ! Nous écoutons, étonnés par tant de passion patriotique. Nous mesurons sa ferveur à la manière dont il prononce le nom de sa patrie : il y a au moins trois "i" et quatre "l" qui canonisent le Brasiiillll pour l'éternité ! Indiscutablement le Brésil est le centre de la planète. Son pays est le plus beau, le meilleur du Monde, nous affirme-t-il !
Nous tentons de lui décrire le nôtre de pays, la France, l'Europe ...mais c'est inutile. D'ailleurs, est-ce vraiment nécessaire? Il n'écoute même pas, et ses arguments pleuvent pour nous prouver que son pays est sur un piédestal, bien au-dessus du reste du monde. En conclusion il finira par nous faire remarquer que : "Le Christo Redemptor est à Rio, il domine la terre entière du haut de son Corcovado ! Non ?"
Si, si ...bien sûr ! Nous n'allons pas contrarier une telle béatitude... Les limites de la tolérance humaine seraient-elles infinies ? Ici le leurre iconographique paraît fonctionner à merveille... Mais peut-être cette vénération est-elle indispensable pour supporter tant d'injustices, de bassesses et de misères...
Le carnaval débute, crescendo...
Le choc des cultures, issues de l'Entrudo de l'aristocratie portugaise et des rythmes africains drainés sur la route de l'esclavage, a donné naissance à un mutant... Ce rythme plébéien, cet Alcyon migrateur qui revient chaque année couver de faux espoirs, c'est le Carnaval ! Mais pour nous, vu de l'extérieur, avec le regard observateur et impartial du spectateur étranger, mis à part sa beauté artistique et chorégraphique incontestable, ce carnaval nous apparaît surtout comme le miroir de l'aliénation du peuple brésilien...
Le carnaval des jangadeiros bat son plein...
Tous les genres se côtoient dans la rue assaillie par la foule en délire. Le Paulista sorti des embouteillages de la monstrueuse cité de gratte-ciel de San Paulo... Ce couple d'Allemands, Suisses ou Autrichiens peut-être, grimés et bariolés de serpentins, venus se plonger dans une fête exotique pleine de sensualité et ...de confettis... Ces garotadas, ces bandes de gamins, chantantes, hurlantes, sifflantes et "tapeboîtantes" qui atteignent nos limites soniques du supportable ! Ce groupe de fazendeiros déambulant en "santiag", élégamment vêtus et qui surveillent d'un regard méfiant les agiles petits cireurs de bottes... Et aussi cette sympathique famille, sans trait particulier, presque transparente, disons plutôt "bon chic, bon genre"... Ils sont assis sur l'édicule en pierre de taille, en forme de double banquette semi-circulaire, qui domine la plage... Qui sont-ils exactement ? Ils pourraient être asiatiques d'adoption ? Américains de naissance ? Africains de cœur ? Européens d'allure ? Finalement ...brésiliens d'origine, d'après leurs conversations ! Tous simplement Monsieur et Madame Incognito et leurs enfants, en vacances pascales au bord de la mer... En définitive, il y a aussi des gens qui nous ressemblent dans ce Brésil aux mille regards.
Nous quittons le riche et lumineux front de mer pour les nombreuses et populaires praças de la ville, et c'est alors une autre facette de la foule qui se dévoile. Nombreux, moins exubérants et plus modestes, sont les gens du peuple, artisans, petits ouvriers, les carcamanos (les colporteurs) comme les appellent les habitants de Rio. Le dynamisme de chacun paraît être directement proportionnel à l'inverse de son rang et de son âge. Il semblerait que les scènes allégoriques perdent de leur force et de leur symbole avec la raison et les années... Peut-être les cœurs de ces anciens sont-ils ailleurs... ? Peut-être pensent-ils à leur lointain Sertão qui les a vu naître, grandir, puis partir un mauvais jour, ruinés par la sécheresse, chassés par les bandeirantes ou les cangaceiros... Attila et ses barbares mongols ne manquent pas "d'héritiers", même dans le grand Nordeste brésilien !
Ils sont partis ailleurs, défrichant de lointaines terres, labourant de nouvelles quintas (plantations) en devenant poseiros, petits propriétaires éphémères car les règles, les droits et les devoirs changent vite... Les gouvernements légifèrent, renversent, démissionnent, abolissent, annulent, remplacent, saisissent ou redistribuent la terre, les droits, sans discontinuer... La loi du plus fort, c'est à dire du plus riche, étant toujours la meilleure... Le peuple pendant ce temps vit, survit, dans l'exaction permanente.
Le pays n'a jamais connu de réelle stabilité dans ses institutions, et, avec la suspension en octobre 92 du dernier président élu, Fernando Collor, à nouveau toute la nation reste dans l'expectative... En attendant un miracle, le rouleau compresseur des multinationales de l'agroalimentaire passe par-là, poussé par le gouffre financier de la dette publique... L'hémorragie continue, entretenue par la boulimie quinquennale des plans agraires. Les poseiros sont effacés à nouveau pour devenir péonados : des employés sur leurs propres terres saisies, confisquées et redistribuées sous le joug drastique, mais très officiel, des grands fazendeiros. Ils sont devenus des serfs condamnés au travail forcé sous le contrôle de pistoleiros qui les surveillent... Les fermiers : des bagnards... C'est le "énième" chambardement. La boucle est bouclée, invariablement, c'est à prendre ou à laisser !
Nous comprenons mieux, maintenant, le dure Chemin de Croix de notre petite famille de "Jérico", dans la misère du Sertão. Ce qu'ils entendaient par peonados et leur "richesse"... Eux ont préféré la dignité dans la liberté et la misère plutôt que la honte dans l'avilissement sous la ploutocratie. Ce fut leur "Noblesse".
C'est ce système basé sur une monstrueuse injustice qui a bien sûr généré les favellas, ces bidonvilles mondialement connus, en constante extension, qui s'agglutinent tristement autour des grandes cités latino-américaines. Avec de telles conditions de vie misérables et inhumaines on comprend l'attachement sans borne à la seule chose qui leur reste accessible : la fête, le Carnaval !
Une fête sacrée qu'ils ne peuvent absolument pas manquer.
Nous profitons de la brève tranquillité de ce samedi matin pour préparer la suite du voyage et téléphoner à un ami, Michel Guichard-Diot, qui travaille au C.L.B.I. de Natal (Centre de Lancement de la Barrière de l'Enfer). Cette base assure, en relais, le suivi radar entre les continents américain et africain des fusées lancées par le Centre Spatial de Kourou. Nous apprenons que le tir Ariane V36 a échoué cette nuit à Kourou, et nous avons une pensée compatissante pour tous nos amis du Centre Spatial qui ont dû avoir une grande frayeur… Le lanceur a explosé, paraît-il, moins de deux minutes après le décollage, presque au-dessus de la ville !
Courage Ariane, vaillante fille de Minos et de Pasiphaé, même si tu donnes du "fil à retordre" aux collègues techniciens de Kourou, je suis sûre qu'ils ne t'enlèveront pas, eux, pour t'abandonner sur l'île de Naxos... Ton envol est si gracieux que tu ne peux manquer à ton devoir !
Nous avons nous-mêmes vécu bon nombre de ces lancements, apportés une très modeste contribution à ce fleuron de la technologie spatiale. Nous nous souvenons de cette terrifiante fusée Jules-Vernienne qui passait au-dessus de nos têtes en déchirant son voile transsonique de vapeur d'eau...! Un impressionnant spectacle qui ne peut laisser indifférent...
Le carnaval des jangadeiros est à son apothéose...
Le défilé du Mardi Gras clôture ces quatre jours de "défonce" qui ont fait 215 morts, rien qu'à Rio, cette année ! Quelques bagarres et règlements de comptes, certes, mais surtout des crises cardiaques, des étouffements, des piétinements, des malaises en tout genre, souvent fatals, hélas ! Aussi des gestes désespérés de l'amour... Une délivrance pour certains, des drames pour d'autres... Tout cela fait partie de la fête et cristallise le mythe qui doit survivre jusqu'à l'année suivante !
Le carnaval des jangadeiros prend fin...
Les tenus de soirées, les masques des grands, les déguisements des petits retournent au fond de leurs placards. Les flonflons regagnent en sourdine les campagnes et les favellas... Pendant ce temps, les jets privés et les charters rejoignent leurs métropoles d'origine...
C'est aussi le signe du re-départ pour Kerguelen !
Dans notre "ligne de mire" depuis notre lointain départ de Caracas, nous avons une marque de parcours importante à dépasser, c'est le Cap San Roque !
Ce cap dessine, d'une petite courbe brisée innocente, l'épaule gauche de la géante Amérique Latine. Elle se remarque même sur le taille-crayon en forme de globe terrestre sur lequel je m'impatiente en ce moment même ! Le sel et les années ont eu raison de sa lame de coupe... Une fois passée cette pointe nous en aurons fini la pénible remontée contre vents et courants, fini de faire de l'Est, ce sera enfin la grande descente vers le Sud...
Nous quittons Fortaleza, comme nous aimons le faire, dans la clarté vespérale. Dans la fraîcheur et la sérénité de la nuit tombante nous croisons les ultimes jangadas qui rentrent vers le port, silencieusement poussées par les dernières brises du large...
La vie hauturière reprend son cours...
Contre toute attente nous allons nous retrouver pendant une semaine entière progressant très difficilement dans une mer déchaînée. Cinq à six mètres de creux, une mer courte et brisante levée par des vents irréguliers mais forts atteignant 50 nœuds... La fin de cette épopée contre le vent est des plus fatigante. Le changement de saison redonne à la légende des tempêtes d'équinoxe son blason d'argent. Nous ne doutons plus à présent qu'il décuple la force des éléments ! C'est quand même une surprise, il y a bien longtemps que nous n'avions pas eu de vrai mauvais temps aussi persistant. Dans les 24 dernières heures nous avons parcouru 132 milles en surface ...mais seulement 27 sur le fond, dans la bonne direction. Ce sera notre plus mauvaise journée.
Et le rythme infernal des… "Parés à virer ? On vire !", continue !
Les harnais sont sortis de leurs pochettes, le vent hurle dans les haubans... Un violon de ris s'arrache de la bôme tandis que la garcette la plus proche ouvre une longue boutonnière dans la grand voile... Mais cela fait partie du lot des désagréments de toute navigation hauturière...
Nous sommes à la cape dans la tourmente, à réparer...
Je suis en train de "popper" le violon baladeur sur la bôme, et Marie-Claude "couturelure" dans la grand-voile abattue sur le pont, quand un choc sourd, sous le bateau, retient notre attention... Regards interrogateurs entre nous deux... Un "objet flottant" quelconque a dû heurter la coque. Mais nous ne voyons rien d'insolite ni à bord ni dans l'eau. L'incident est vite oublié, le travail reprend...
Tout est en ordre pour remettre en route.
C'est à l'instant où je libère la barre, amarrée sous le vent pendant les deux heures de cape, que je m'aperçois qu'elle est bloquée ! Une avarie de gouvernail, c'est grave ; autant qu'un démâtage. Il y a urgence… Rapide contrôle sur le secteur de barre et les drosses intérieures : rien de cassé. Il ne reste plus qu'à vérifier le safran, sous la surface. Avant de tenter quelques acrobaties à l'arrière, me vient une idée... Visite éclair dans le local moteur... gagné ! Le tourteau d'accouplement de l'arbre d'hélice a cédé sous les rappels des vagues qui frappaient fort sous la voûte... La ligne d'arbre a reculé de quarante centimètres et l'hélice est venue, en butée, se bloquer dans le safran, lui-même ouvert à son débattement maximum !
Coup de chance extraordinaire (si on peut dire...) l'arbre s'est arrêté à deux centimètres avant de disparaître dans le presse-étoupe, ce qui nous a évité une bonne voie d'eau en prime... Malheureusement (aussi), ces deux petits centimètres sont insuffisants pour extraire la ligne d'arbre qui force en biais dans les bagues... Il n'y a plus qu'une solution, je dois m'y résigner malgré l'état de la mer : plonger sous le bateau et dégager le tout à coups de masse !
Me voici donc m'équipant de mon bloc tel un plongeur de la Calypso se préparant à une exploration dans le monde du silence... Avec l'état de la mer, c'est de la folie. Mais de deux mots, ne doit-on pas choisir le moindre ? Hop, à l'eau !
Quelques bons coups de masse arrivent à bout de l'arbre qui rejoint sa place sans autre casse qu'une pale légèrement tordue. Marie-Claude l'a aussitôt bloqué à l'intérieur avec deux pinces étau. Moi, j'ai "écopé", au passage, de quelques bleus et d'une belle bosse sur la tête car, outils en main, il m'était bien difficile de me protéger des coups de boutoir du bateau bousculé par les vagues d'une mer forte. La navigation, c'est un peu comme le jeu de l'oie, chaque étape apporte son "épreuve" qui donne le droit de continuer la route ! "Vie de marin, vie de chien", disaient les anciens... C'est souvent vérifié… Extrait du Journal de bord de Kerguelen :
"Samedi 10 Mars 1990 - 13 h (heure de bord). Nous sommes tous sur le pont et crions victoire en faisant la photo souvenir devant le phare Calcanhar qui passe... On rase le caillou..."
Le Cap San Roque et son célèbre phare est passé. Maintenant commence la véritable descente vers "le Horn". Cap au Sud !...
Le carnaval des jangadeiros est déjà oublié...
Suite du livre... Chapitre 131...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
Sergaline le 14/06/2007 à 19:49:28Bonjour,
Ce chapitre sur le Brésil est passionnant. Vous abordez tous les problèmes de ce pays avec justesse et circonspection. Pour nous, c'est une magnifique manière de revivre un carnaval véçu là-bas, il y a déjà dix années !
Serge & Aline