Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 131 - Le Refuge des Nobéliants

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Chapitre 131


LE REFUGE DES NOBELIANTS

 

 


     Ne cherchez pas ce nom ! Même dans le meilleur dictionnaire encyclopédique, il ne s'y trouvera pas ...du moins pas encore ! Nous l'avons créé en l'honneur du célèbre chimiste et industriel suédois Alfred Nobel qui, en 1866, inventa la dynamite. Vivant dans l'ombre des cascades de l'île d'Itaparica, les "Nobéliants" sont des pêcheurs très particuliers, originaires d'un tout petit village du fond de la baie de Salvador : Caçoens.


     Un matin, nous sommes studieusement occupés à surveiller - diriger serait plus juste - les devoirs des enfants dans le carré du bateau, quand, tout à coup... Sdonggg...! Toute la coque de Kerguelen, solide caisse de résonance en acier, se met à vibrer, intensément secouée par une déflagration... Il n'y a pas de doute sur l'origine de l'explosion : sous-marine... C'est la première fois que nous entendons un bruit pareil sous nos pieds, aussi net, sec et retentissant ! On se regarde, l'œil interrogateur, l'oreille attentive... Nous sommes tout ouïe... Mais le silence règne à nouveau... Un rapide tour d'horizon sur le bras de mer qui nous entoure ne montre rien d'anormal... Les nez replongent dans les cahiers !...


     Nous sommes dans ce mouillage depuis hier soir. Nous arrivions du port de commerce de Salvador où nous avons assez facilement effectué notre entrée. L'endroit paraissait tranquille, et personne ne nous a parlé de quoi que ce soit de particulier à son sujet.


     Un quart d'heure plus tard... Sdonggg... et encore Sdonggg...! Mais non ! Il n'y a pas la guerre au Brésil. On le saurait quand même. Reste l'hypothèse d'une carrière en exploitation non loin d'ici... Les charges d'explosifs attaquent sans doute un rebelle front de taille, transmettant, par le biais de la roche, l'onde de choc dans l'eau de la baie...? La vitesse de propagation en milieu fluide, qui est cinq fois plus rapide et parcours deux fois plus de distance que dans l'air, doit faciliter la dispersion du phénomène...


     La journée s'écoule, tranquille à souhait. En fin d'après-midi nous allons nous rafraîchir à la cascade et nous baigner à la petite plage de sable toute proche. Le lieu est magnifique. La source qui dévale des collines avoisinantes a creusé une vasque bien dégagée dans la roche calcaire. Elle forme une terrasse qui surplombe l'eau de la baie, sorte de margelle très pratique à marée haute. Marie-Claude, la lavandière du bord, apprécie cette profusion d'eau courante et jaillissante. La plus perfectionnée des machines à laver n'offrira jamais ce plaisir de l'eau éclaboussant les roches vêtues de mousse, enveloppée dans la douce et verte pénombre des fougères. C'est notre luxe à nous, vagabonds des mers. Pour une fois, il est inutile d'économiser l'eau des réservoirs du bord. La source coule au rythme des averses régulières et rafraîchissantes qui tombent plutôt la nuit et remontent le niveau d'une nappe phréatique pure et intarissable...


     Nous nous apprêtons à regagner notre bord lorsque arrive une pirogue. Très rudimentaire, creusée à même un tronc, l'embarcation aborde la plage. Deux bahianais caboclos en descendent, aussi noirs que crépus, aussi muets que silencieux... Habitués du coin, ils se rendent directement à la cascade où ils commencent par se désaltérer à l'aide d'un morceau de bambou taillé qui se trouvait dissimulé dans la broussaille, puis ils se douchent. Après avoir repris une lampée d'eau fraîche ils cachent le bambou et repartent dans leur engin gréé d'une minuscule voile carrée. Après nous avoir timidement salué de la tête ils traversent la baie vers l'autre rive, vers le village de Caçoens...


A droite de la pirogue (avec sa voile) on distingue l'entrée de la grotte par laquelle sort la source.


- Tu as vu ? me disent presque en même temps Marie-Claude et Moïse.

- Oui, il y en a un qui est manchot, le pauvre. Il a eu un accident...

- Mais non, tous les deux …ils sont manchots tous les deux ! s'exclame Marie-Claude.

- Et il leur manque la main droite, à tous les deux, renchérit Moïse, très observateur.

- Vous êtes sûr ?... Ça me paraît bizarre...


     La conversation se déroule à voix basse, comme si quelqu'un pouvait nous entendre parler de ces gens si curieusement estropiés.


     Nous rentrons au bateau juste avant la tombée de la nuit, oubliant les explosions de la journée et nos curieux piroguiers, "jumeaux" dans leur infirmité... Pour l'heure des informations nous allumons notre téléviseur mais nous ne recevons, mouillés à cet endroit, aucune des cinq chaînes de Salvador, pourtant toute proche. Suivant l'heure de la marée, le voilier s'inverse complètement de place et les collines de l'île d'Itaparica ont un effet de masque important. Nous effectuons un petit bond en avant de quatre cents mètres... C'est suffisant, et voici Manchete, Globo, Rede, Camera 5 et SBT qui reviennent à grands pas dans notre petit iconoscope...


     Nous ne sommes pas des fanatiques de télévision mais nous avons découvert, au fil de nos voyages, que cet appareil pouvait être un précieux outil pour approfondir notre connaissance d'un pays. Cependant, si on veut profiter pleinement de cet aquarium de l'actualité (sans crises de nerfs ! ) il est préférable de s'équiper d'un appareil multi-standards, multinormes, multi ...tout ce qu'il faut. Surtout, clé du casse-tête de la réception sur un bateau (synonyme de girouette) s'équiper d'une bonne antenne active et omnidirectionnelle !


     Lorsque vous arrivez dans une ville inconnue, le simple fait de regarder le journal télévisé vous renseigne sur une foule de choses concernant le pays tout entier. Même la "pub" a son intérêt. Grâce à elle, avant même d'avoir mis pied à terre, vous connaîtrez déjà le nom du plus grand supermarché de la place ! Dès le lendemain de votre arrivée vous en savez presque autant que le commun des mortels habitant là depuis sa naissance ! Sans parler, en prime, de la fabuleuse et gratuite leçon de langue vivante que vous faites. Le dictionnaire siège au bord de l'assiette, cela va de soi, si vous ne voulez pas rater une "miette" de tout ce qui se trame autour de vous... Et puis enfin, pour nous pauvres marins, piètres pêcheurs, la merveille des merveilles c'est la carte météo commentée et en couleur ! Berger parmi les nimbus, ses moutons, l'œil du satellite "GOES" nous montre, dans le visible comme dans l'infrarouge, tout ce qu'il espionne dans un rayon de 3000 kilomètres au-dessus du Brésil. Ces photos, on ne peut plus parfaites et explicites, nous évitent d'avoir à déchiffrer le langage hermétique et codé des fastidieuses transcriptions météo internationales.


     Que demander de plus à ce fabuleux outil de communication, de connaissance et de culture ? Peut-être, aussi, de nous divertir les jours de pluie. Eh bien, il y réussit ma foi pas trop mal quel que soit le pays. Et cela, même au large, jusqu'à environ 150 kilomètres des côtes...


     En nous installant dans cet endroit pittoresque, charmant et inhabité du Sud de l'île d'Itaparica, nous voici devenus bahianais dès la deuxième semaine de notre arrivée à Salvador. Les fins de semaine, les vedettes rapides et les ferries sont pris d'assaut depuis l'autre côté de la baie pour venir sur cette île touristique, calme et reposante. Quelques richissimes citadins de la grande métropole noire du Brésil y ont aussi leurs villégiatures, leurs îlots privés, leurs paradis personnels...


     Pour notre premier week-end ici, une dizaine de bateaux de plaisance venus des Clubs Nautiques de Salvador nous tiennent compagnie. Ce sont principalement des voiliers, mais il y a aussi quelques escounas, de grandes et belles "goélettes pays" construites tout en bois et dans le plus pur style "vieille marine ". Elles se déplacent d'îlot en îlot, de plage en plage, dans cette vaste baie parfaitement protégée de la mer et ...des dieux, bien sûr, puisqu'elle s'appelle la Bahia de Todos os Santos, la Baie de tous les Saints !


     L'un des plaisanciers, attiré par le pavillon étranger de Kerguelen, vient en annexe nous rendre une petite visite de courtoisie. C'est Roberto... Il est bavard le Roberto, il nous raconte... Son bateau, un magnifique ketch tout habillé de teck, est un Californian de 44 pieds. Il l'a acheté et convoyé lui-même depuis les USA, la Virginie exactement...


     Roberto a l'allure d'un viking. C'est d'ailleurs le nom de son bateau ! Roberto est aussi un peu un oiseau du large, du moins dans sa tête. Les cheveux en bataille, goûtant la bière plus que de raison, il nous conte son convoyage depuis Norfolk, ses aventures hauturières... ses escales extravagantes... A l'entendre, c'est bien la première fois qu'il a en face de lui des auditeurs attentifs et intéressés par ses pérégrinations !... En réponse, à notre tour, nous lui montrons la route de Kerguelen sur le planisphère qui orne la table du carré. Le chemin déjà parcouru, mais aussi celui de nos projets qui doit passer par le Cap Horn, traverser l'immense Pacifique avant de disparaître ...sur le bord de la table, du côté de l'Australie. Roberto se passionne, s'imagine, rêvasse... Il voudrait en savoir plus. Il nous propose de venir à son bord, ce samedi soir, poursuivre la conversation autour d'une spécialité culinaire des campagnes bahianaises qu'il aimerait beaucoup nous faire goûter : du capi do vaca, de la bosse de zébu. Un délice, nous affirme-t-il !


     L'après-midi nous faisons connaissance avec d'autres plaisanciers, venus d'une marina de la banlieue, Aratu. Nous apprécions beaucoup ces échanges. La passion de la mer est une entité universelle qui permet assez facilement de créer des liens, des amitiés...


     Tout en cuisinant sa "bosse de zébu" Roberto nous raconte comment il a acquis son bateau, à force de vendre des pneus...! Il est concessionnaire dans la région... Son rêve : faire le tour du monde avec son "Viking", comme Kerguelen. Mais lui, son problème ...c'est qu'il a des copains, des amies (il insiste, ses amies...ies ) ! Il y a aussi sa femme et ses deux petiots... Mais sa véritable inquiétude c'est surtout : comment faire pour être toujours suffisamment approvisionner en boîtes de bières ? Ça c'est une inconnue terriblement difficile à "équationner", les cervejas s'éclusent si vite les unes après les autres ! Un problème d'ailleurs tellement insurmontable qu'il lui sera impossible ...de partir ...comme nous !


     La première caisse de "mousse" n'est plus qu'un souvenir, la barbouze est un peu brûlée aussi, lorsque le capi est à point... Le temps de préparer la salade d'accompagnement, du caruru, savant mélange de quiabo, de crevettes séchées, de cacahuètes pilées, de salade verte, d'oignons, de piments et encore d'autres ingrédients mystérieux, que la seconde caisse de gueuses est déjà bien entamée…


     Sous les coups impitoyables de nos fourchettes, le capi do vaca est allègrement becqueté. Sa couleur est celle de la cuisse de poulet ...sa consistance celle du gigot de mouton ...et son goût celui de la langue ...de bœuf, quand même ! C'est spécial, mais c'est très bon, muito bom, finissons-nous par classer la bosse de zébu à la mode "Viking" ! Roberto a l'œil de plus en plus brumeux, la langue évasive et fuyante... Heureusement, un autre couple de leurs amis est là pour nous tenir compagnie. Lorsque Mareira, son hôtesse "intime", nous apporte le dessert, il y a déjà un bon petit bout d'horloge que le Roberto est tombé sur sa couchette, abattu par les pintes d'élixir de houblon...


     La journée dominicale se passe à la petite plage de la cascade de Tororos, c'est son nom, en compagnie de nos voisins et amis plaisanciers de notre "Viking" qui a retrouvé ses idées claires, son verbe franc et sa barbe fleurie !


     Comme nous leur demandons quels poissons il est possible de pêcher au filet dans cette petite baie, nous déclenchons un fou rire général...!? Tous se mettent à plaisanter, à parler de choses bizarres, de sorciers... Nous ne comprenons vraiment plus rien à ce qu'ils disent. Dans les histoires qu'ils racontent le mot macumba (sorcellerie) revient souvent, ponctué de gestes et de rires ironiques... En attendant, de poissons ...il n'y en aurait point, c'est du moins ce qu'on a compris ! Pour le reste, mystère…


     Heureusement, Marcelo, le copain du Iote Club de Ribeire, celui qui aime bien aussi la bosse de zébu..., parle un portugais très proche du nôtre... (il est d'origine Belge, alors bien sûr, entre francophones...). Marcelo nous explique donc, et nous voici partis, à travers son récit, dans une drôle d'histoire qui pourrait bien inspirer un jour Jorge Amado pour un roman, l'histoire des "Nobéliants".


     Il n'y a que la langue lusitaine pour tourner à la dérision ce qui ressemble plutôt, pour nous, à un drame. Ainsi il paraît que cette baie est envoûtée ! Il y pousserait une petite algue "magique" et crochue qui retient malicieusement les filets. Elle peut même, dans certain cas, attirer le pêcheur au fond de l'eau. Les rares courageux candidats a avoir tenté d'y poser leurs filets ont eu un mal fou à le haler hors de l'eau et à le nettoyer. Sans compter qu'ils n'ont pratiquement ramené aucun poisson !


     Voilà pourquoi les hommes de Caçoens, obéissant à la très humaine loi du "moindre effort", se sont tournés vers un moyen "détonant" d'efficacité ! Nos "Nobéliants", drôles de pescadores, travaillent ...à la dynamite ! "C'est facile, c'est pas cher, et ça peut rapporter gros" dit la formule. Ça, c'est la théorie. Pour ce qui est de la pratique, efficacité et rentabilité restent à démontrer. D'autre part les conséquences de l'utilisation d'explosifs sur la faune et la flore aquatique, donc sur leur propre garde-manger, ne posent apparemment aucun problème de conscience à ces pêcheurs malchanceux. Et puis, fatalement, arrive un jour néfaste où le bâton de TNT détone plus vite que prévu... Et c'est une première main qui s'envole en confettis...! Malheureusement, nous fait remarquer Marcelo, une main ce n'est pas comme une algue ...ça ne repousse jamais !


     Cependant, convaincus du caractère exceptionnel de "l'incident", nos "Nobéliants" n'en continuent pas moins de pêcher avec ardeur et détonations tous les matins... Sdonggg, entend-t-on sous les bateaux, par ici... Et sdonggg, par-là !


     Après le premier incident, arrive cette fois un "accident", toujours la conséquence dramatique d'une manipulation tardive ou d'un bâton de Kielselguhr trop instable. C'est alors la deuxième main qui part en fumée !... Après cela il devient bien difficile de "manipuler" quoi que ce soit, vous en conviendrez. Mais le caractère bahianais est tel, façonné par le culte animiste des pratiques vaudous, qu'ils préfèrent accuser la malchance plutôt que leur méthode de pêche. Nous n'y ajouterons pas d'épigramme ironique, nos amis s'en sont chargés, et d'une manière qu'il est préférable de ne pas traduire...


     Bien entendu cette pratique est prohibée, aussi nos pêcheurs artificiers se déplacent-ils discrètement, en suivant la berge... Et sdonggg ...et sdonggg ! Les rares poissons se trouvant à proximité de l'explosion remontent ventre en l'air, branchies et vessies natatoires tétanisées. Les alevins, en pauvres orphelins, n'échappent pas, bien sûr, à cette extermination génocide... Mâchouillant l'éternel cigare qui leur sert d'allumeur, les hommes ramassent consciencieusement leurs piteuses victimes à la surface. Ce "tout venant" flotte dans un rayon d'une vingtaine de mètres autour de l'épicentre meurtrier.


     Et sdonggg ! Sdonggg ! ...entend-on sous Kerguelen qui se demandait, en cette première matinée campagnarde, où pouvait bien se trouver cette "carrière" si active ! En fait de carrière ce sont les apprentis sorciers de la nitroglycérine, les Nobéliants, qui pêchent dans la baie de Matarandiba.


     Et voilà pourquoi il ne faut pas poser de filets par ici, il n'y a pas de poissons, seulement des restes de mains humaines déchiquetées, qui errent sur le fond en petits doigts crochus et dansant, comme des fantômes ...à moins que ce ne soient des hippocampes ! Seuls les damnés ou les sorciers peuvent prétendre pêcher ici... Il y a pourtant des robalos, des sortes de bars qui arrivent du large par ce canal. Mais ils ont des dents très pointues qui coupent les doigts ...aussi bien que la dynamite !


     Auréolée d'humour noir, telle est l'histoire des dynamiteurs qui se raconte dans les chaumières, ou sur les plages le soir, à la veillée, autour de la Bahia de Tous les Saints...


     Nous irons plus tard faire une petite visite à Caçoens, ce village de suppliciés, refuge des Nobéliants.


     En attendant, nous parcourons les superbes mouillages de la baie et du fleuve Paraguaçu qui s'y jette. En compagnie de nombreux pêcheurs de crevettes, nous profitons de la douceur tropicale des campagnes bahianaises. Chemin faisant, du côté de la zone industrielle d'Aratu, nous nous attardons pour une nouvelle leçon de choses... Car, sont construites et réparées ici, d'impressionnantes plates-formes métalliques servant au forage off-shore. Elles partent, remorquées en convois fantastiques, vers les champs pétrolifères de la côte voisine.




Nous achevons le grand tour de la Bahia de Tous les Saints.


     Retour de quelques jours à la belle ville de Salvador do Bahia qui partage son cœur entre la basse et moderne cité administrative, et la haute et ancienne capitale des premiers gouverneurs du Brésil... Dominant le port, dont le centre est orné par le petit fort Marcello, le célèbre ascenseur Lacerda sert de lien à ces deux quartiers si dissemblables mais pourtant complémentaires. Du Mercado Modélo, grand centre d'exposition de l'artisanat régional, il permet un accès direct, et sans fatigue, aux anciens quartiers coloniaux du Pelourinho. C'est là que vivaient, aux siècles passés, les riches marchands d'épices, de sucre, de cacao qui firent fortune aux temps de l'esclavage. Du haut de leurs balcons en fer forgé, que l'on voit encore aujourd'hui, ils contemplaient la baie, le port ...ou bien ils jetaient un regard sur le pilori central où l'on fouettait en public les esclaves indisciplinés. Une histoire qui est gravée dans l'âme de cette cité, à propos de laquelle Jorje Amado a écrit : "Toute la richesse, la pauvreté, son drame et sa magie naissent et se retrouvent dans la vieille ville"... Cette impression est si forte que, lorsque l'on visite la basilique, les églises et musées qui entourent la Praça da Sé, on a l'impression de vivre l'Histoire... C'est vrai, ces lieux sont très impressionnants ! Des planos inclinados (des funiculaires, hé oui, c'est pareil que chez nous à Montmartre !) joignent le cœur économique au cœur culturel de cette métropole multiraciale... Un véritable patchwork de cultures, de couleurs, de coutumes et de croyances issues de toutes les origines...


     Pays des contrastes et des aberrations les plus folles, où les fortunes démesurées côtoient la pauvreté la plus dégradante pour un être humain. Dans ce pays trois fois peuplé comme la France, maintenant, là, en 1994, neuf millions d'enfants, oui, neuf millions, vivent abandonnés dans la rue, sans foyer, sans toit, sans amour, sans espoir. Une honte pour l'humanité tout entière !


     Nous laissons Kerguelen profiter seul des folies bahianaises pendant que nous effectuons un petit voyage en France. Je dois, comme chaque année, me replonger dans mes "racines" professionnelles de l'aviation. C'est pour moi l'occasion d'une remise à niveau, d'une remise en cause aussi. Et puis, surtout, ce retour en terre française nous permet de retrouver la famille, les amis... Chacun est prêt à nous recevoir à bras ouverts, et ce bain d'affection est très important pour nous. En mer, en longue navigation, je crois que c'est ce qui nous manque le plus : partager nos joies, nos peines, nos doutes...


     Après une nuit ronronnante de réacteurs, nous voici à nouveau tous les quatre sur Kerguelen. Il nous a sagement attendu à la marina d'Aratu et tout va pour le mieux.


La vie reprend son cours au refuge des Nobéliants…


     Attablés à la terrasse du Iote Club, c'est en sirotant une délicieuse cachaça que nous programmons la suite du voyage. Prochaine grande étape : Rio de Janeiro... Avant cela, comme chaque année, une opération d'importance doit être effectuée sur le bateau : le carénage. Pour effectuer ce nettoyage indispensable de toutes les œuvres vives du voilier il est bien entendu nécessaire de sortir le bateau à sec. Mais ici, à Bahia, cette opération ne pose pas de problème et se fait même gratuitement grâce aux trois mètres de marnage.


     Un antique petit quai du village d'Itaparica, isolé de la cité par le bâtiment des sources minérales, nous convient à merveille pour cette tâche. Physiquement pénible, elle se transformerait presque en travail plaisant s'il ne fallait pas manœuvrer au beau milieu de la nuit, à marée haute, pour retourner le bateau le long du quai et attaquer la seconde moitié avant même le lever du soleil... !


 Le petit quai bien pratique pour y caréner... Itaparica (Bahia). On "assure" le bateau par les drisses de tête du mât sur les cocotiers du quai !


     Un bon film d'antifouling, roulé en trois couches de "patte de lapin", redonne la meilleure glisse possible à Kerguelen. Cette peinture spéciale est censée, grâce à ses composants toxiques, empêcher toute fixation d'algues ou d'anatifes sur la carène des navires. Pour ce faire elle doit être de bonne qualité, surtout en milieu tropical, et appliquée avec soin... Soignons... !


     Le toilettage de Kerguelen est maintenant terminé, le voilà à présent opérationnel pour une nouvelle saison de navigation.


     Nous faisons connaissance avec un autre voilier français : "Bourrasque". Nous sommes très heureux de pouvoir échanger des informations, des cartes, avec Georges et Michèle. Ils arrivent d'Argentine avec leur petite Laura, quatre ans. Nous nous donnons de précieux tuyaux, eux sur le Sud, où ils viennent de passer plus d'un an, et nous sur le Nord que nous avons exploré dans les plus petits recoins jusqu'à la frontière de la Colombie...


     Nous apprécions ces échanges riches d'enseignements. Toujours curieux de rencontrer un voilier arrivant d'un pays vers lequel nous allons, c'est sans se soucier de la couleur du pavillon, de l'âge du capitaine ou de la langue parlée par l'équipage que nous faisons une petite visite de courtoisie aux navigateurs de rencontre. Les marins du monde entier ne parlent-ils pas le même langage, noble et universel, celui de la bonne volonté ?


     Il y a quatre mois déjà, nous nous étions promis de venir visiter le refuge des Nobéliants. Il ne manquait que le prétexte pour y venir, nous l'avons. Frédéric, un ami français installé ici depuis des années et marié à une bahiannaise, habitait jusqu'à présent à bord de son bateau, un trimaran. Il vient d'acheter un superbe terrain en bord de mer, sur la commune de Caçoens, justement. Il nous montre les plans de sa future maison et souhaite nous faire visiter son fief, qui comportera piscine et petit quai privé pour accueillir son bateau et les copains.


     Nous voici donc une nouvelle fois mouillés dans la baie de Matarandiba, au pied de la si jolie cascade de Tororos. Mais cette fois c'est l'autre côté de la baie qui nous intéresse, le village des "Nobéliants"...


     Une cinquantaine de familles constitue le noyau permanent des résidents du village. Nous parcourons les ruelles de terre battue où s'ouvrent quelques bars et de rares épiceries. Nous croisons des groupes d'adolescents qui tentent avec insistance de nous vendre de minuscules singes ouistitis. Ce sont d'adorables créatures qui courent, sautent, et piaillent partout ici dans les jardins et la forêt. Les enfants se laisseraient bien tentés, mais ces pauvres bêtes ne sont pas faites pour vivre sur un bateau. Parmi les garçons, plusieurs jeunes hommes sont ...manchots ! Ceux-là se sont reconvertis dans la vente de marmousets qu'ils vont quotidiennement proposer aux nombreux touristes fréquentant l'île d'Itaparica. Le Club Méditerranée, mondialement connu, y possède un centre hôtelier important sur la rive océane.


     Au cours de notre ballade nous rencontrerons une bonne quinzaine de ces malheureux estropiés de tous âges. A l'un il manque une main, à l'autre les deux, quand ce ne sont pas les deux avant-bras en entier qui ont disparu… Quelle hécatombe !


     Depuis Kallinikos, guerrier grec qui employa le premier, au septième siècle de notre ère, les feux grégeois capables d'exploser sous l'eau, combien d'individus, analphabètes comme les pêcheurs de Caçoens, ont été mutilés par la dangereuse utilisation de ces puissants explosifs ?...


     Peut-être est-ce simplement un message qui leur suggère de cesser de détruire leur propre source de vie ?... antithèse de leur autodestruction !


     Les pêcheurs de Caçoens, inconscients du danger écologique de leur méthode de travail, ne s'arrêteront peut-être que le jour où, devenus tous invalides, ils seront bien obligés de trouver autre chose pour se nourrir sous peine de disparaître !


     Les "Nobéliants" ne sont-ils pas en train de devenir les précurseurs d'une troisième grande doctrine de l'évolution universelle, et ceci loin du transformisme de Lamark ou bien de l'évolutionnisme si cher à Darwin ? Ce serait celle du muta-tionnisme déjà énoncé en ce début de siècle par le botaniste néerlandais Hugo De Vries...? Personnellement, je crois beaucoup en ses hypothèses, elles annihilent bien des "mystères"!


     Cette visite au village, en fin de compte, nous attriste et nous fait mesurer les ravages de "l'inéducation"...! En attendant, le copain Frédo, y possède une bien belle parcelle de "chez-soi", sur le bord de la lagune. Faute de pouvoir y pêcher, il pourra y tirer des bords car le plan d'eau est superbe.


     Ne craignant pas les foudres de la macumba, nous jetons notre tramail à l'eau, face à la cascade de Tororos, "pour voir" ! Après une nuit d'attente, le filet est vide de poisson. Absolument rien à croquer, sinon des tonnes d'algues mortes et biscornues qui s'agrippent désespérément dans la nappe comme des doigts crochus. C'est tout juste si nous ne faisons pas chavirer l'annexe tellement il devient difficile de le tirer hors de l'eau... Je n'ose vous parler de la journée de nettoyage. C'est terrible de constater cela : c'est le néant. Sinon en prime une poignée d'hippocampes maléfiques qui confirment la prépondérance des mutants dans cet endroit maudit.


     D'une manière plus pragmatique, c'est la suite du voyage de Kerguelen qui accapare à présent nos soirées. L'étude de l'archipel de Los Abrolhos nous passionne immédiatement. C'est une réserve sous-marine extraordinaire et une zone de reproduction des grands cétacés. L'archipel est constitué d'un vaste récif isolé au large et peuplé par une faune spécifique... Nous devrions l'atteindre en trois journées de navigation depuis Salvador : une promenade de santé.


     Vive la vie au-dedans et sur l'Océan !


     Nous quittons sans regret le refuge des Nobéliants.


Suite du livre... Chapitre 132...


Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...


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Article ajouté le 2005-11-20 , consulté 2253 fois

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