Chapitre 133 - La Huitième Merveille du Monde
Chapitre 133
C'est avec la lumière dorée de l'aube naissante que nous pénétrons dans la baie de Guanabara qui baigne le cœur de la très célèbre ville de Rio de Janeiro. Les navigateurs portugais qui, le premier janvier 1502, ont créé la ville, l'ont baptisée la "Rivière de Janvier" car cette baie ressemblait à s'y méprendre à une embocadura do rio, une embouchure de rivière.
Traversé par le majestueux pont suspendu de Niteroy - genre de "Tancarville" ou de "Saint-Jean" Brésilien (y'a pas de raison de faire un clin d'œil plus aux Normands qu'aux Aquitains !) cet immense abri naturel est dentelé de nombreuses petites anses que les morros, les collines environnantes, cachent dans une fantastique anarchie topographique.
Les premiers rayons du soleil, chassant les brouillards du petit jour, auréolaient de lumière les pentes du Pain de Sucre et du Corcovado endormis... Le rivage crénelé d'immeubles des plages de Leblond et de Copacabana s'allumait de mille reflets colorés... L'entrée dans un tel décor de rêve est un enchantement. Véritable invitation à la découverte c'est aussi cela la grande récompense du navigateur, sa "médaille d'or" à l'arrivée !
Nous venons mouiller dans la baie de Botafogo, parmi la centaine de petits voiliers du Iate Club paisiblement amarrés sur leurs bouées. Nous contemplons la belle cité des Cariocas qui se réveille.
Après avoir accompli la classique tournée des formalités maritimes, et récupéré notre courrier au service consulaire de l'Ambassade de France, nous voilà disponibles pour la visite touristique.
-"Brasilia nous a enlevé notre corps administratif et diplomatique... São Paulo nous dévore chaque année une partie de notre puissance économique... Mais ni l'une ni l'autre ne nous volera notre âme ! "
C'est la boulangère du quartier de Botafogo qui nous parle ainsi de sa ville en déposant sur le comptoir deux croustillants pains francès ! La célèbre "baguette", chef-d'œuvre de nos mitrons, est décidément appréciée dans le monde entier. La réflexion de cette affable matrone, comme son origine italienne, témoigne du caractère cosmopolite de cette ancienne capitale qui ressemble à une grande ville provinciale européenne. Suivant le quartier, on pourrait se croire à Milan, Barcelone, Strasbourg, ou pourquoi pas à Rotterdam avec son port immense, si quelques "flamboyants" majestueux ne venaient nous rappeler par leur exubérance que nous sommes sous les tropiques !
Après la traditionnelle visite des museos, edificios, igrejas, favellas et autres spécialités locales, nous faisons quelques balades dans les beaux quartiers : Botafogo, Flamengo, Gloria, Maracana ...autant de noms qui éveillent quelques souvenirs chez les amateurs de football !
Les habitants de Rio, les Cariocas, sont, comme les Parisiens, des gens toujours pressés. Mais là s'arrête la ressemblance car le soleil leur a donné la gaieté et la joie de vivre qui manquent cruellement aux habitants de notre capitale. Souriants, ils discutent, expliquent ; ils sont fiers de leur cité.
L'unique ligne de métro qui traverse la ville est un modèle du genre. Ici pas de foule agglutinée, pas de course effrénée entre les portillons, pas d'odeur nauséabonde. C'est une douce musique qui vous accueille dans la fraîcheur des marbres polis et la courtoisie des gens "comme il faut". Car ce métro, tout récent il est vrai, n'est pas très utilisé par le "populo" qui préfère le bus. Et prendre le bus à Rio, attention, c'est du sport. On a intérêt à compter "ses abattis" avant d'y monter comme pour en descendre. Car les chauffeurs, talonnés par je ne sais quelle course au rendement, ne s'arrêtent jamais. Ils se contentent de ralentir devant le client qui doit grimper au vol ! Une fois à l'intérieur pas question de s'endormir. Pressés comme des harengs dans une caque, écrasés, il faut se faufiler par le portillon "compte bétail" et s'extraire jusqu'à la sortie pour être prêt à descendre, en courant toujours, pour ne pas rater sa station !...
Du sport, on vous dit !
La traversée des rues n'est pas une sinécure non plus. Les automobilistes toucheraient-ils une prime au nombre de piétons écrasés par jour ? On pourrait le croire quand on les voit accélérer dès qu'un malheureux bipède tente de s'engager sur la chaussée. Mais quand vitesse et précipitation se vivent dans la joie et la bonne humeur on les supporte plus facilement. C'est donc gaiement que nous jouons les cariocas virtuoses de la circulation pour fouiller cette superbe capitale tropicale enveloppée dans son décor hollywoodien.
Dans l'entrée de la baie le Pain de Sucre, qui joue à perce nuages, fait aussi le guide touristique avec ses téléphériques. Pour respecter la tradition nous avons emprunté le centenaire petit train à crémaillère pour grimper au sommet du mont Corcovado où se trouve le Christo Rédemptor. Il reçoit, au moment où nous y passons, un "lifting" de fond pour son cinquante-neuvième anniversaire. Le béton de ses 1200 tonnes se craquelait et faisait sauter les minuscules triangles de pierre savon qui recouvrent ses 38 mètres de stature. Peut-être les touristes étaient-ils béats d'admiration en voyant le Saint-Sauveur les asperger de ses petits cailloux bénis ? Jusqu'au jour où un quidam, non-aborigène, eût l'œil électronique de sa caméra vidéo crevée par l'un de ces projectiles. Sanctions furent prises et le fautif absout, mais en haut lieu on décida illico d'un traitement de jouvence à l'approche de la soixantaine !
Perché à 710 mètres de hauteur, pratiquement à la verticale au-dessus de la ville, le coup d'œil panoramique sur Rio est extraordinaire, inoubliable. Ce piton rocheux semble sorti tout droit de la fournaise magmatique du diable ! Frissonnante paroi verticale, les clubs de varappe s'y disputent chaque week-end la place, à qui le premier empruntera le meilleur couloir de grimpe.
Après deux heures de vertige nous redescendons non sans avoir glissé subrepticement dans nos poches quelques uns de ces petits triangles à l'aspect stéarique, futurs talismans, qui chutaient autour de nous pendant la photo souvenir !
Au Brésil, jamais on ne vous dira que cette œuvre est le travail d'un sculpteur français, Paul Landowski, "parigot" bien de chez nous ! Il passa cinq années de sa vie d'artiste perché sur le "bossu" (traduction de corcovado) pour réaliser cette magistrale statue. C'est le 12 octobre 1931 qu'est enfin apparue aux yeux émerveillés des Cariocas la majestueuse silhouette du Christo Rédemptor. Protégeant la ville de Rio et le Brésil tout entier, on l'appelle aussi le Corcovado. C'est le vénéré Christo de Rio !
Prévoyant de faire un assez long voyage à l'intérieur du pays, nous avons trouvé une place en sécurité pour Kerguelen à la Marina Da Gloria. C'est un superbe petit port de plaisance, parfaitement protégé et surveillé, attenant au parc et à la plage de Flamengo, à deux pas du centre ville. Nous commençons par profiter à plein du poste d'eau, de l'électricité, enfin de tout le confort offert par une marina moderne auquel nous n'avons pas goûté depuis plus de deux ans. Le tapis rouge de notre passerelle privée fait très chic ; pour quelques dollars de plus nous pourrions même avoir le téléphone, le télex ou le fax si cela s'avérait nécessaire. Mais inutile de rêver, nous ne sommes pas du genre businessman en croisière !
Notre voyage de quelques milliers de kilomètres à l'intérieur du pays doit nous conduire vers la haute Mésopotamia, les territoires des Missiones, mais surtout, but du voyage, aux chutes d'Iguaçu.
Après São Paolo inhumaine de gratte-ciel et d'industries nippones, Belo Horizonte studieuse de jeunesse et d'université, Brasilia surréaliste d'architecture de dirigeants et de diplomates, voici Iguaçu : naturelle de magnificence.
La fin de ce long voyage en Pullman "first-class" nous laisse découvrir un site que nous déclarons, sans l'ombre d'une hésitation, être la Huitième Merveille du monde ! Sans nul doute ces Cataratas, ces chutes enchanteresses, méritent de figurer au classement des œuvres sublimes de la nature. Si le Salto Angel du Caroni, au Venezuela, était le champion de la hauteur ici c'est leur étalement qui fait le spectacle. Plus de 200 chutes d'eau se succèdent sur un front qui serpente sur près de trois kilomètres de long. La hauteur de chute varie de quelques mètres à un peu plus de soixante-dix pour les plus hautes. De lourds rideaux tombent dans un fracas assourdissant. Par millions, de minuscules goutte-lettes vaporeuses, en diamants étincelants, viennent éclabousser la luxuriante végétation tropicale. On a envie d'applaudir tant la représentation est étourdissante. Émouvante même, car c'est devant un tel débordement de puissance de la nature que l'on mesure la petitesse, la faiblesse de l'être humain !
Les circuits les plus sauvages et les plus captivants étant sans conteste situés sur la berge argentine, nous nous y attardons. Pendant des heures, que nous aurions aimé transformer en jours, nous nous promènerons dans le Parque Nacional entre les berges du Rio Iguaçu. Nous cheminerons par des sentiers forestiers noyés dans l'exubérante verdure qu'illumine parfois l'éclair bleu métallique d'un papillon morpho. Passant du sol brésilien à la terre argentine, nous empruntons la myriade de passerelles et d'escaliers qui permettent d'aller admirer la garganta del Diablo, la Gorge du Diable. Ce décor féerique naturel est celui du film Mission. S'il n'y avait eu ce film, nous n'aurions peut-être jamais entendu parler de cet endroit. Les Indiens Guarani, naturels des lieux, l'ont très justement nommé Iguaçu qui signifie "eau qui tombe" dans leur dialecte.
Nous nous extirpons de ce paradis d'eau et de verdure pour effectuer une visite très technique au barrage le plus puissant du monde. C'est le démentiel complexe hydroélectrique d'Itaïpu. Implanté sur le rio Paranà, à la zone frontière entre le Brésil et le Paraguay, il y a 18 turbines alignées de 13 mètres de diamètre chacune. Imaginez la puissance passant dans ces hélices qu'aucun navire au monde ne saurait porter... Ce coup d'œil inénarrable clôture la fête assourdissante de cataractes, de vibrations infra soniques, de visions cyclopéennes.
Avant le retour vers la mer nous avons envie de profiter des "bonnes affaires" proposées par les boutiques de Ciudad del Este, au Paraguay. Bâtis sur les versants originels des "Reducciones Guarani " cette petite ville frontalière, située à proximité des chutes d'Iguaçu, n'avait rien à offrir aux visiteurs sinon sa simple présence à la jonction des trois pays. Les autorités locales y ont alors créé un port franc, un "Hongkong" du duty-free. Paradis de l'électronique pas cher, c'est aussi l'un des paradis fiscaux de l'Amérique Latine. Les commerces les plus florissants s'y empilent, s'y pressent en une vitrine ininterrompue le long des deux rues du "centre ville". Le Pont de l'Amitié, qui relie Brésil et Paraguay, est envahi par une marée humaine incessante. Mais aujourd'hui la circulation, habituellement très dense, est complètement bloquée par un bouchon inextricable. Les douaniers font la grève du zèle. Hé oui, la France n'a pas le monopole de ce genre de divertissement ! Comme nous n'avons pas une âme de parisien (les embouteillages sur mer : on ne connaît pas) nous préférons abandonner là l'autobus et continuer la route à pied ! Sur le pont c'est un flot ininterrompu d'hommes, de femmes, d'enfants de tous âges et de toute condition qui se croisent. Les sacs sont vides à l'aller vers le Paraguay, mais au retour chaque membre de la famille est chargé comme un mulet. La plupart des pays voisins ont fermé leur frontière à l'importation. On comprend alors facilement la frénésie d'achat qui s'empare des Brésiliens comme des Argentins devant une telle profusion de matériel, introuvable chez eux.
Nous étions à peine arrivés de l'autre côté du pont quand le ciel s'est soudain obscurci. Tout à coup il s'est mis à faire nuit en plein midi. En quelques minutes des nuées d'un noir d'encre ont envahi la voûte céleste. Des nuages de terre rouge nous ont enveloppés. Le ciel est devenu apocalyptique... Puis des rafales de vent, violentes, sont arrivées, faisant voler la poussière, les tôles, les emballages plastiques... Puis un éclair aveuglant, l'éclatement de la foudre, et un autre éclair sur la ville, juste sous nos yeux… Enfin des trombes d'eau se sont abattues sur nous... Nous avons juste eu le temps de trouver un précaire abri le long d'un mur. L'urgence étant de se protéger des objets volants en tout genre. Pour la pluie, eh bien tant pis, on finirait bien par sécher. Il faisait plus de 40°avant que n'éclate l'orage. Une fois les éléments un peu apaisés nous avons quand même voulu tenter une petite visite des magasins. Nous étions venus là pour ça, non ? Mais les rues étaient transformées en véritables torrents charriant des quantités de boîtes en carton, de sachets en plastique... Et puis, la foudre étant tombée sur la ville, les magasins se sont retrouvés sans électricité ...plus de lumière, plus de caisse enregistreuse ...donc plus d'achat !... Les bonnes affaires à Ciudad del Este se sont donc soldées pour nous en deux parapluies, aussitôt retournés, baleines arrachées par les bourrasques de vent au passage du pont ...et tout de même une belle serviette de bain, indispensable après une douche pareille, vous en conviendrez ! Mais nous ne regrettons pas la visite : le spectacle de fin du monde qui nous a été offert, en stéréographie Technicolor, valait vraiment le détour. Les orages tropicaux valent ici feux d'artifices...!
L'histoire de cette partie de l'Amérique du Sud est assez peu connue, nous l'avons découverte, ou redécouverte, avec beaucoup de curiosité et d'étonnement.
Il faut remonter jusqu'au grand Christophe Colomb pour comprendre l'aventure du peuple Guarani...
Colomb est génois d'origine et la Ligurie, sa province natale, est un territoire "latin" que français et espagnols se disputent depuis déjà trois siècles. Notre Colomb est un aventurier dans l'âme. Ne se sentant guère à l'aise parmi ces guerres de clocher, il s'installe au Portugal car il a un projet qui lui trotte dans la tête : c'est de rejoindre la Chine par une nouvelle route maritime, celle de l'Ouest. Un défi ! Mais les Portugais ne veulent pas "sponsoriser" un visionnaire, qui plus est un étranger. Le Génois demande donc, en toute logique et simplicité, à leurs voisins, les Espagnols, de financer l'expédition. La belle Isabelle de Castille, séduite par les fabuleuses richesses que ce navigateur hors pair lui fait miroiter, accepte et fait armer trois caravelles... C'était en 1492... Vous vous rappelez, bien sûr, on a fêté le cinq centième anniversaire il n'y a pas bien longtemps... Bref, le Colomb, il découvre l'Amérique !
A son retour de voyage, l'année suivante, lorsque les grandes couronnes occidentales apprennent son étonnante découverte, le tout puissant Pape Alexandre VI Borgia décide de fixer une frontière imaginaire pour ces nouvelles terres. Elle sera établie nord-sud et à cent lieues (soit 300 milles ou encore 555 km ) à l'Ouest des îles du Cap Vert, archipel auparavant connu comme étant le plus éloigné du côté du soleil couchant. Sa sainteté attribue toutes les terres au-delà de l'horizon (vers l'Ouest) aux espagnols, et celles en deçà (vers l'Est) aux portugais, à partir de cette fameuse ligne... Curieux partage en vérité qui va relancer les guerres d'hégémonie pour la conquête des nouveaux continents.
Dans les années qui suivent, dès 1500, Pedro Alvarez Cabral, célèbre navigateur portugais, prend possession du Brésil...
Mais, bon sang… ! Cette terre, notre trouvaille, par décision papale serait espagnole...?
Ah non… Le partage ne peut pas fonctionner ainsi !
La course des expéditions officielles est lancée. La France, l'Espagne et le Portugal se disputent ces nouvelles latifundias et arrivent petit à petit jusqu'à cette province de l'actuel Paraguay.
La société missionnaire jésuitique prend corps pendant ce temps et colonise, au nom de l'église, ces terres lointaines. Profitant des expéditions qui découvrent le Rio de la Plata, ces évangélistes ouvrent une nouvelle voie de peuplement dans l'immense Amérique Latine. Les Jésuites se veulent être des enseignants, ils apprennent aux indiens Guarani, les seuls habitants des lieux, à s'organiser en villages défendus, les Reducciones. Ils leur apprennent ainsi à résister à l'envahisseur pour ne pas être soumis à l'esclavage. Cette fois, ils ont de l'avance sur les pionniers. Les colons portugais et espagnols arrivent bientôt en masse dans ces régions qui sont déjà évangélisées. C'est le début de guérillas impitoyables. En 1767 les jésuites sont expulsés, les reducciones des indiens sont ravagées. Nous sommes en plein cœur de l'action de l'œuvre cinématographique de Rolland Joffé, le film : "Mission"...
Longtemps le déchirement continuera entre les Colorados, les rouges (les anticléricaux), et les Azules, les bleus (les conservateurs). Puis surviendra un autre grand fléau : la dispute du Grand Chaco avec les voisins boliviens et argentins. Les retranchements Guarani diminuent au fil du temps mais ne se soumettent pas...
Les coups d'état se suivent...
L'histoire égrène ses plaies...
Et nous voici arrivés à la fin de ce vingtième siècle, et les Guarani sont toujours là ! Mais, ère de tourisme et de commerce international tous azimuts oblige, ils sont devenus les premiers distributeurs de matériel électronique et photographique d'Amérique du Sud. Il faut reconnaître cependant qu'ils sont fortement "aidés" en cela, pour ne pas dire supplantés, par quelques nombreux syriens ou libanais rompus depuis longtemps à ce genre de commerce...
Nous quittons Ciudad del Este, qui s'appelait il y peu de temps encore Puerto Stroessner, du nom de l'ancien dictateur paraguayen. Nous regagnons dans des embouteillages monstres sur le Pont de l'Amitié, la petite cité endormie d'Iguaçu, perle touristique brésilienne qui veille jalousement sur la Huitième Merveille du monde...
Le long voyage retour nous fait connaître le charme des campagnes arriérées mais laborieuses et accueillantes du Brasil profond et inattendu. Ce bain champêtre nous réconcilie quelque peu avec le tempérament brasileiro, il est un antidote bénéfique aux tensions citadines, aux oppressions mégalopolaires, aux délires favellanesques des grandes banlieues brésiliennes...
Nous retrouvons Rio do Janeiro et ses Cariocas, l'heure est aux préparatifs du énième départ. Cette fois la route de Kerguelen va aborder les Trentièmes "fraîchissants", comme nous les avons déjà baptisés.
C'est le grand jour de la "sortie"... L'heure des tampons, des clearance, du zarpe, du termo de responsabilidad ...en un mot de la corvée de paperasse !
- Moço, por favor !... Jeune homme, s'il vous plaît, l'accès de la Gobernacion Maritima est interdit en short !
Moïse, treize ans, porte un bermuda très habillé. Mais sa tenue n'est pas encore assez correcte pour le censorial regard de cette sentinelle qui nous refoule.
- C'est un enfant, Monsieur.
- Defeso, interdit !
- Attends-moi ici fiston, ça ne devrait pas durer plus de dix minutes pour le zarpe...
A la manière dont débute cette journée administrative, je sens que cela n'est pas vraiment de bon augure...
La police fédérale de Natal nous avait déjà fait le coup de l'interdit aux culottes courtes, ce prohibé des mollets à l'air, ce tabou aux écossais ! C'était lorsque nous étions sur le Rio Potengi pour aller visiter la Rampa. Ce site, hautement historique, est l'endroit où notre concitoyen, confrère, pilote et navigateur, le grand Jean Mermoz posa son hydravion LATE 28 le 12 mai 1930, après avoir effectué avec succès la première traversée de l'Atlantique Sud. C'était à Natal... La légendaire route de l'Aéropostale...
Natal : Entrée du Rio Potengi avec le fort Los Reyes. Premier repère que voyaient nos pilotes de l'Aéropostale en arrivant au Brésil.
Le coup du short, c'est la seconde fois !
L'administration brésilienne est d'une délicatesse mes amis ...! Insoupçonnable, insoupçonnée, je vous le jure ! Mais là n'est pas encore la vraie surprise... Du fond d'un couloir, qui n'en finit pas d'être ciré du sol au plafond comme une tornade ...jaune (je vous ai eu !), on annonce à la volée qu'un pli du Ministère de la Guerre, pas moins que ça, a été envoyé pour nous "les Kerguelen" à la Marina Da Gloria. Après en avoir pris connaissance il nous faudra revenir ici apporter le reçu... Ah bon !? Qu'est-ce que c'est que ça encore ?
La stratégique et délicate missive est ouverte. Il n'y manquait que le tampon "CONFIDENTIEL DEFENSE" pour que l'on se prît pour l'agent OO7 en mission secrète !
Je vous fais grâce de l'introduction, de l'avalanche procédurière des citations qui nous amène aux faits suivants : "....suite au constat du sieur Caporal Da Silva (c'est le Dupont brésilien !)... Le capitaine du navire Kerguelen a hissé un pavillon national non conforme... etc... etc... En vertu des paragraphes... articles... alinéas... avenants et ordonnances présidentielles du... Vu le Ministre de la Guerre, de la Marine... En conséquence de quoi le contrevenant est condamné au paiement, près de la Banco do Brasil, d'une multa directa (une amende) de 1645,83 BTN."
- Mais qu'est-ce que c'est que cette embrouille, encore ?
Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit du retour de manivelle du sbire de Buzios, il n'y a pas de doute ! Après enquête (style 007, évidemment…) auprès des milieux hautement financiers nous découvrons la signification des mystérieuses initiales BTN. Il s'agit d'une valeur artificielle et fictive définie par le gouvernement brésilien variable en fonction du cours du dollar et du volume des transactions internationales, la Brasilian Transaction Note, la BTN quoi ! Pour nous, les 1645,83 BTN (vous aurez noté, comme moi, l'importance des chiffres après la virgule...!) , cela fait 2537 cruzados, soit en clair 20$ US ou encore 100 balles pour un parigot. L'amende n'est pas excessive, elle est même faible, d'accord, mais puisqu'elle est injuste elle sera toujours trop forte. C'est le principe que nous n'acceptons pas, …la vengeance du petit caporal ! Elle a mis cinq semaines à nous rejoindre, et à 24 heures près elle arrivait après notre départ. Pas de chance ! Mais nous allons y répondre, à notre manière...
A la Banco do Brasil nous allons échanger 20$ US contre le montant correspondant en cruzados. Opération pour laquelle on nous délivre, après quelques palabres, un récépissé qui se trouve donc être du montant exact de l'amende. Nous portons ce "reçu" qui n'en est pas un, mais c'est un faux vrai quoi, à la Marine, et nous obtenons notre autorisation de sortie. Le tour est joué ! On ne se fait pas prier, Kerguelen est fin prêt, et on largue aussitôt les amarres avant qu'un fonctionnaire zélé ne s'aperçoive de la supercherie…
C'est dans cette ambiance "contentieuse" que nous quittons Rio de Janeiro. Peu avant de lâcher le quai nous avons fait connaissance avec Guido et Yvonne Borsani sur leur sloop Elena. "Tourdumondistes" de religion, suisses d'origine, navigateurs vagabonds par choix, et heureux de l'être, ils sont aussi sur la route du Horn. Nous allons devenir de vrais bons amis au fil des retrouvailles et des escales communes...
Il y a également une famille française Roger Marc et Josette Robetteau avec leur grand Pierrick et la mignonnette Coralie sur leur trimaran "Murika". Ils routent également vers les hautes latitudes du Horn. Avec eux nous nous reverrons aussi, mais à une seule occasion...
La passion et les difficultés cimentent les amitiés. Sans le savoir nous essuieront tous les trois la même tempête dans le Sud du Brésil. Ce sera notre baptême des trentièmes fraîchissant. La première rencontre musclée avec les Pampéros...
Mais c'est déjà une autre histoire...!
Suite du livre... Chapitre 134...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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