Chapitre 134 - Pampéro il est Né, Pampéro il a Vécu
Chapitre 134
Je ne vais pas vous ennuyer avec cette science aléatoire et indigeste qu'est la météorologie. Si pour moi, avec le temps et l'expérience en navigation tant aérienne que maritime, elle est devenue une passion, je sais bien que pour beaucoup elle est classée "non comestible" et même parfois sujette à moqueries. Cependant je pense qu'il est nécessaire de vous en dévoiler un peu quelques "mystères" qui vous permettront de mieux appréhender nos "risques du métier" !
Lorsque l'on aborde les trentièmes degrés de latitude Sud, que nous avons déjà baptisés "fraîchissant", on rencontre des vents puissants issus des quarantièmes (dits rugissants) qui portent le joli nom chantant de Pamperos.
Nous y sommes. Qu'est ce donc qu'un pampero ?
C'est un habitant de la Pampa, vous allez me dire !
Bravo, oui, mais encore ?
Si nous nous penchons sur le Derrotero Argentino (Instructions nautiques d'Argentine) qui traite abondamment du sujet, en connaisseur, nous pouvons en résumer ces quelques lignes :
"Les pamperos sont des vents froids et secs remontant du sud-ouest, associés aux fronts froids polaires. Ils engendrent de violentes perturbations par la rencontre des masses d'air tropicales chaudes et humides qui, elles, descendent le long des côtes du Brésil. Ces vents de Sud, accélérés après le passage en Patagonie de la Cordillère des Andes, ne rencontrent plus au-dessus de la Pampa Argentine aucun obstacle avant la mer où ils se chargent en y puisant une énergie considérable. La côte leur confère cette violence et cette soudaineté si redoutable que les habitants du Sud Brésil et d'Uruguay les appellent très judicieusement : las turbonadas...!"
C'est tout à fait cela, des "grosses averses suralimentées !"
Photo montage de cet "évènement" que nous avons fait.
Un autre lien permet de voir en vrai ce puissant et impressionnant pampero...
Ceci est une légère présentation apéritive avant de vous convier à déguster plus intimement le hors-d'œuvre. On nous a si souvent demandé comment se vivent les tempêtes dans un si petit bateau, qu'il faut bien finir par en raconter une un jour...
Alors voici, vécu en notre compagnie, quatre jours et trois nuits dans un petit voilier de douze mètres ballotté par les éléments déchaînés au cœur d'une tempête...! La vie et la mort d'un pampero, enfant combatif et violent de la Pampa, vu du bord de Kerguelen...
Depuis Rio do Janeiro nous avons, bien sûr, fait bon nombre d'escales toutes plus jolies les unes que les autres. L'archipel d'Angra dos Reis avec une foule de mouillages tranquilles, fréquentés seulement le week-end par une poignée de plaisanciers fanatiques de cette zone littorale... Ilha Grande suit ainsi que la presqu'île de Parati supportant sa vieille ville coloniale, classée monument historique, sont éclatantes de beauté sauvage... Un peu plus loin encore, São Sébastião est une île résidentielle des abords de Santos et de la célèbre São Paulo.
Petit à petit Kerguelen s'éloigne de la douceur tropicale...
Une escale de quelques jours nous est imposée dans le magnifique mouillage de l'îlot Bom Abrigo. Sa source d'eau fraîche et minérale nous permet de faire un plein "diététique" de nos réservoirs ! Nous y restons le temps que passe le bon coup de tabac de sud-est qui nous a refoulé ici, une suestada... Nous ne sommes pas seuls à attendre, une quinzaine de chalutiers sont également planqués dans la baie de ce "Bon Abri"... Pour l'occasion la petite plage s'est transformée en terrain de futibol. Nous nous mêlons volontiers, avec les adolescents, des jeunes apprentis pescadores, tous des enflammés de ballon rond.
Un grand saut jusqu'à Puerto Belo, magnifique de rocailles, de criques et de falaises, et puis voici l'île de Santa Catarina qui surgit devant l'étrave. Kerguelen passe ric-rac sous les trois ponts successifs et juxtaposés qui joignent cette grande île au continent. "Dix-sept mètres de tirant d'air" nous précisent les instructions nautiques. Mais le troisième et dernier ouvrage, en pleins travaux d'achèvement, nous donne quelques frayeurs au moment où nous nous présentons sous le tablier car ses coffrages dépassent de toutes parts. Ça passe vraiment tout juste, même avec la marée basse que nous avons spécialement attendue à cet effet et qui nous propulse dessous "à fond les manettes"...!
Un petit air frais nous contraint à sortir pulls et pantalons remisés depuis fort longtemps dans les tiroirs. Nous voici enfin prêts pour ce dernier grand parcours qui va nous faire découvrir la vie d'un pampero.
Cette partie de la côte est redoutée des marins car elle n'offre que très peu d'abris protégés. Seuls deux estuaires de fleuves, avec les villes de Laguna et Rio Grande do Sul, offrent un semblant de protection. Mais pour tenter d'y entrer, quand on ne connaît pas la région, il est préférable de ne pas avoir du trop mauvais temps dehors ! La conclusion est simple : il faut continuer quoiqu'il arrive ! Notre prochain arrêt sera Punta del Este, en Uruguay. Nous devrions y arriver en même temps que l'été austral, el verano, juste quelques jours avant Noël...
Nous sommes le lundi 17 décembre 1990 (il est aussi 17 heures, mais c'est un pur hasard !) lorsque nous coupons ce fatidique trentième fraîchissant. Nous décidons à ce moment là de faire un bord en direction de la côte car, depuis avant-hier, nous recevons assez mal le canal télé brésilien qui transmet une bonne météo. Tous les soirs, nous recevons la photo satellite à la fin du journal de 19 heures : un vrai dessert pour le marin ! Nous accrochons enfin une station voisine de Porto Allègre : Osorio. Nous sommes tous les quatre penchés sur le petit écran pour analyser la carte que nous offre, vu du ciel, l'œil infrarouge de GOES 7...
La vue de l'image amène la consternation générale : uma frente fria, un front froid très actif remonte la Pampa à toute allure en allumant son "turbo"...
Depuis la nuit dernière, déjà, le tracé sinueux et régulier du barographe s'amortit pour plonger vers les planchers de Kerguelen. Cette chute confirme ainsi l'arrivée d'une tempête tant redoutée par les navigateurs dans cet endroit. Non seulement la côte, rectiligne comme nos Landes Marensine, n'offre aucune protection mais, pire, la zone brésilo-uruguayenne est truffée de hauts-fonds et de rochers éparpillés jusqu'à 60 milles au large sur plus d'un quart du parcours. On appelle ça un "endroit pourri" dans notre jargon de voileux !
Le lendemain matin, le baromètre a encore perdu 10 millibars. Le vent qui soufflait du Nord-Est tourne au Nord puis au Nord-Ouest en forcissant à 30, 35 nœuds !
A bord du voilier tout le monde se prépare pour la naissance du petit diable qui se prénomme Pampero. Tout le matériel baladeur est saisi, scotché, fixé, bridé, verrouillé, en un mot neutralisé pour ne pas se transformer en dangereux projectiles en cas de retournement du bateau. En voiture ou en avion, on appellerait ça : faire un tonneau. C'est le genre de galipette qui vous déménage un intérieur en deux temps : un, passage à l'envers, et deux, retour à l'endroit ...si tout va bien ! Après un tel roulé-boulé, bonjour le rangement !
Le traînard est mouillé dans le sillage : c'est une longue ligne flottante de huit millimètres de diamètre pour cent mètres de longueur. Elle possède une bouée fluorescente à son extrémité. En cas de chute à la mer, elle pourrait peut-être sauver une vie... Les harnais de sécurité sont préparés ; les bosses de manœuvre de secours mises à portée de main. Une routine préventive que les enfants connaissent, comme nous, par cœur !
Le lever du soleil vers les sept heures, semble apparemment déclencher les hostilités. Le baromètre se met à dégringoler à la verticale maintenant ; perdant cette fois 11 millibars en moins de deux heures !... Le graphe est en train de dessiner un entonnoir.../... La vitesse du vent géostrophique étant directement proportionnelle à cette chute (le gradient de pression disent les spécialistes), on s'attend à un coup de canon. C'est la turbonada qui arrive, sûrement...!
Lorsque l'impétueuse barre nous touche, le vent, déjà fort, tourne d'un coup à nos dix heures en décuplant de puissance. Nous sommes dans "le mur de cisaillement du front".
Depuis les 35 nœuds de Nord, notre "midi", l'anémomètre décolle en venant se bloquer d'un seul coup sur sa butée : 60 nœuds. La turbonada est d'une soudaineté et d'une violence inouïe...! Ce coup de galerne, comme on dit en Bretagne, nous coupe le souffle au sens propre du terme : nous en éprouvons des difficultés à respirer "normalement". L'éolienne, passant instantanément en survitesse se met à siffler, tousse, fume, crache et rend l'âme dans un crissement sinistre, détruite. Nous l'avions complètement oubliée celle-là ; il est trop tard...!
Les voiles sont déjà amenées, ferlées solidement. Le bateau est prêt !
Sous la force du vent, c'est la capote du cockpit qui se met à vibrer, menaçant d'exploser. Nous sommes en train de doubler ses fixations à l'aide de Sandows quand la pluie se met à nous cingler le visage, incisive et glaciale. La violence du vent est telle que les embruns salés, arrachés aux vagues se confondent avec la pluie pulvérisée, surfondue, qui n'arrive pas, elle, à atteindre les flots. L'effet est très impressionnant, spectaculaire même, et si nous avions été équipés d'un appareil photo étanche, ou mieux, luxe suprême, d'une caméra vidéo, il y avait une scène extraordinaire à fixer sur la pellicule. Tant pis ! Nous la garderons dans nos yeux, pour nous tout seuls !...
C'est la première phase de la tempête qui arrive au terme de sa gestation. La naissance du Pampero vient de s'effectuer normalement, eutocique dans le langage des praticiennes... Mais ici, la mise bas ne s'effectue pas seulement dans la douleur mais aussi dans la crainte de la suite des événements à venir...!
Nous estimons la vitesse du vent aux environs de 80-90 nœuds. Mais comment savoir ? Hormis dans le premier cyclone David, que nous avions subi en août 1979 dans l'Atlantique, nous n'avons encore jamais vu telle violence. Le bateau, pourtant à sec de toile, est littéralement couché par les rafales qui le font gîter à plus de trente degrés. Nous démarrons le moteur qui justifie son qualificatif d'auxiliaire en venant nous aider à nous maintenir face au vent. Il faut attendre que passe le plus gros du front de rafales.
Le coup de vent, à son début, vient de la côte ; nous sommes à environ 50 nautiques au large. La mer n'est pas encore formée.
Passé le rouleau compresseur du front nous sommes surpris de constater que la force du vent, devenu plus stable, se maintient supérieure à 60 nœuds ! L'anémomètre est toujours bloqué. En terme d'échelle Beaufort, cela signifie supérieur à force 12. Les minutes semblent bien longues dans ces moments... Le ketch, toujours sans un centimètre carré de toile, reste fortement gîté malgré sa raideur assurée par nos deux mètres de tirant d'eau. Bien sûr toutes les ouvertures du pont sont verrouillées étanches ; même les aérations des dorades ont été condamnées. L'attente commence...!
Pampero est né, il doit vivre maintenant. Il n'a d'autre alternative que de balayer ce coin du globe et lorsqu'il aura vécu, toutes ressources épuisées, les vaguelettes reprendront leurs places sur l'océan. Nous le savons... Brises de loge, de baignoire ou de corbeille, notre maison en orchestre, Kerguelen, pourra reprendre sa route sur la scène de son grand théâtre : la mer, sur les chemins de sa destinée. En attendant, nous n'avons rien d'autre à faire que de lire et relire le scénario de la dramatique que nous jouons en ce moment même. Nous sommes les acteurs et les spectateurs de notre propre mise en scène...
Ce type de tempête donne un modèle météo bien défini. Aussi les événements qui vont survenir ne nous apporteront pas de réelles surprises. Nous savons même exactement ce qui va se passer. Les séquences vont se dérouler mots pour mots, comme les décrit si bien l'almanach nautique argentin...
Le coup de vent, qui vient d'éclater du Nord-Ouest, va tourner à l'Ouest puis s'orienter au Sud-ouest au fur et à mesure du passage du front. Il se caractérise par de lourds orages, des grains violents, bas, épais, puis un ciel de traîne. Enfin le pampero va tourner par le Sud et haler le Sud-est en même temps que le ciel va s'éclaircir et la température chuter. La mer va se former aussi pendant ce temps, apportant avec elle les grandes houles du Sud, des montagnes liquides qui infligeront la pénitence à l'équipage. Pas d'autre solution que de subir les éléments et d'attendre que les choses redeviennent maniables...!
A bord, chacun s'occupe comme il peut... Les enfants se sont installés dans notre cabine arrière avec des livres. Les jeux passent de main en main : Mille Bornes, Échecs électroniques, cartes, bataille navale... Marie-Claude s'est plongée dans un livre de circonstance :"Navigation par gros temps" d'Alain Gréé... Pour ma part, ne voulant pas me faire trop peur, je préfère me pencher sur les cartes marines... Je trace une ligne "distance de garde" de la côte dans laquelle il ne faudra surtout pas entrer. Ces tempêtes durent de trois à cinq jours ; il faut donc se donner une bonne marge de manœuvrabilité. Une soixantaine de milles nautiques nous paraissent raisonnables... Pour l'instant le coup de vent nous pousse vers le large, il n'y a pas de danger immédiat.
Après un bon moment de réflexion, notre décision est prise : nous restons à la cape et à sec de toile. Nous faisons les morts, complètement !
Contrairement aux idées reçues, en cas de très mauvais temps, la proximité de la terre représente beaucoup plus de danger que le large. Près des côtes la mer est souvent plus dure, plus confuse surtout à cause des courants, et avec la proximité de la terre cela réduit d'autant plus les possibilités de fuite d'un voilier. Au large, c'est loin d'être confortable, bien sûr, c'est même le contraire ! Mais quand on a de "l'eau sous son vent" comme on dit, on a une marge de sécurité généralement suffisante pour utiliser à bon escient les effets de la tempête plutôt que de les subir et de tenter de les contrer...! "Devant la force utilisons la ruse" dit le proverbe. Ce n'est pas dénué de bon sens ; particulièrement en matière de navigation. Cette méthode nous va très bien.
Amoureux de techniques et de tricotages mathématiques en tout genre je m'amuse, il faut bien s'occuper l'esprit même pendant une tempête, à calculer la force exercée par le vent sur le bateau pendant le turbonada. Prenant 90 nœuds, comme vitesse maximale, j'obtiens une force de 274 kilos de poussée par mètre carré de surface frontale exposée ! Le bateau possède une section traversière de 7 m² (et 15 m² environ sur sa longueur). Cela donne donc grossièrement une force de près de 3 tonnes qui chasse notre Kerguelen au large sans ménagement !
- Kerguelen est un sacré bulldozer avec ce vent, annonçais-je en conclusion.
- Plus fort qu'un éléphant ! Ajoute Moïse, que l'énormité du résultat a fait sortir de ses jeux... Effectivement, on ne se rend pas toujours compte de la puissance des éléments... Pourtant !
La mer s'agite. Premier jour de cape et seconde phase de la tempête qui s'installe pour de bon sur l'océan... Pendant que Pampero se développe, l'équipage de Kerguelen s'efface, survit. Les vents se sont "calmés", si on peut dire. Après trois heures de démence, l'aiguille de l'anémomètre s'est enfin débloquée et oscille entre sa butée, 60, et 50 nœuds. "Ça va nettement mieux !" avons-nous griffonné ironiquement sur le livre de bord !
Les enfants savent qu'ils n'ont plus le droit dorénavant de sortir sur le pont. Ils n'en ont de toute façon aucune envie. Toujours bien installés dans la cabine arrière, ils s'occupent bien gentiment... Maintenant que la mer grossit, il n'est plus question non plus de cuisine fine et de petits plats garnis. Nous sortons les boîtes Tuperware, pleines de biscuits, de fruits secs, de pâtes confites et autres formules de camping à la maison...
"La nourriture doit rester équilibrée, même en pique-nique !" a déclaré la cheftaine nutritionniste du bâtiment. Quand on est intendante de profession, il faut bien que cela serve… Non ? Marie-Claude a également mis à germer des graines de soja et des lentilles. Ensemencées dans des boîtes recouvertes d'un couvercle tamis, elles arrivent à tenir en place, tant bien que mal, sur le cardan de la gazinière. Pendant que je scrute l'horizon, le baromètre amorce déjà sa remontée. Cela signifie qu'au-dessus de nos têtes, le vent est en train de tourner rapidement vers le Sud-est.
La mer devient forte. Les vagues creusent des sillons de 6 à 8 mètres de hauteur qui commencent à s'assembler en lames déferlantes. Elles s'étalent de temps à autre, rugissantes, en gros bouillonnements... Pour l'instant, ce n'est pas trop méchant. Deuxième jour de cape...
Pampero se développe maintenant, s'étale...
Dès le début du coup de vent nous avons observé, au Satnav, notre dérive. Ce suivi nous permet de tracer la route de la dépression par rapport à notre position. Nous pourrions ainsi anticiper sur notre trajectoire de cape si celle-ci revenait vers la côte. Pour l'instant pas d'inquiétude particulière, nous partons toujours vers le large et la dépression passe dans notre Sud-Est. Il suffit d'attendre patiemment...! Notre vitesse de dérive s'est toutefois curieusement ralentie. De 1,5 nœuds, elle tombe nettement en dessous de 1 nœud ! Dans ce même laps de temps on s'aperçoit que c'est notre route qui s'incurve vers l'Est en dessinant une sorte de demi-cercle. Si le courant change, le vent va tourner, non ?
Les informations télévisées que nous recevons encore (c'est le miracle d'une antenne active !) nous annoncent que la tempête a causé des dégâts importants, par ses inondations, dans les plaines de l'intérieur. La région de Cacheira do Sul est très touchée. Au large de Rio Grande do Sul, donc un peu plus Sud que nous, un chalutier est porté disparu... Nous autres, nous avons une pensée toute particulière pour nos amis des deux autres voiliers Éléna et Murika qui sont eux aussi au cœur de la tourmente, quelque part dans les trentièmes fraîchissant...
Le ciel commence à s'éclaircir. Après le pampero sucio (sale), voici venir le pampero limpio (propre). Le vent plus froid et sec qui suit le front chasse les gros nuages vers le Nord en nettoyant le ciel d'un grand coup de torchon. Le soleil tente quelques timides apparitions. Elles sont rassurantes cependant car elles annoncent la fin prochaine de la tempête…
Troisième jour de cape. La mer maintenant est grosse, plus confuse aussi car le vent tourne en créant des houles secondaires, croisées, plus dangereuses... A regarder au dehors, on se fait peur...! Avec des cordages, j'ai tissé dans le cockpit, une véritable toile d'araignée. Même moi, il m'est difficile de me tenir debout sans risquer d'être projeté à la mer... Les déferlantes nous bousculent sans prévenir et cette "toile" permet de se tenir pendant les rappels du bateau. Il en est de même à l'intérieur du voilier : les enfants se déplacent à quatre pattes. Ils en font un jeu mais cela permet plus aisément de venir jusqu'au carré lorsque sonne l'heure des pauses "grignotages"...! Il n'y a plus vraiment de jour, plus vraiment de nuit, il n'y a plus que la tempête. On dort et on mange quand on peut, comme on peut... On veille à notre propre survie et guère davantage...!
C'est ça la tempête dans un petit bateau de douze mètres...!
Le vent s'est infléchi franchement au Sud-est et oscille entre 45 et 35 nœuds maintenant. Il s'apaise lentement... Mais la mer, elle, va mettre plus longtemps à se calmer... L'équipage en profite pour se reposer et se reposer encore... Les quarts sont assurés en pointillés. Nous avons allumé notre flash light en tête de mât. Ce feu clignotant, de type aviation, est beaucoup plus efficace pour être vu dans le mauvais temps que tous les autres feux qui, eux, sont homologués... Il permet de signaler notre présence même à travers la pluie la plus épaisse, nous l'avons vérifié maintes fois... En fin d'après-midi nous autorisons les enfants, munis des harnais de sécurité, à sortir une petite heure pour prendre "un bol d'air". Après trois jours de "prison" ils peuvent enfin respirer une bonne bouffée de pampero bien fraîche. Mais Anne a peur. Elle veut redescendre car les déferlantes font beaucoup de bruit en roulant par notre travers. Nous insistons en restant près d'elle, c'est si bon de s'oxygéner ! Nous jouons à "chercher le soleil" mais il est bien timide entre les vilains gros congestus et les rigolos petits fractus qui tourmentent encore ce ciel de traîne... Lorsque nous l'apercevons enfin nous le trouvons tout pâlichon, le pauvre ! Son manteau de cristaux de glace lui donne l'allure frissonnante et gauche de celui qui a commis une grosse bêtise...!
Demain, nous pourrons peut-être reprendre la route. Allez, ouste, rentrons à la maison !
Quatrième et dernier jour de cape. La mer est toujours très forte mais la mort de Pampero est proche... Sa déchéance, son agonie, se lit sur l'océan comme dans les cieux qui retrouvent le sourire magique des rayons de son astre de lumière : le soleil !
Sur les chiffres de l'anémomètre le vent retrouve des allures plus abordables : de 8 à 6 Beaufort. L'heure est bientôt à la reprise. Après 3 nuits et 4 jours de dérive, le bateau a décrit un cercle presque complet de 35 nautiques de diamètre. Plus exactement il a dessiné une figure en forme de fer à cheval ouvert côté Nord.
Dans la soirée de ce quatrième jour, le vent remonte franchement à l'Est puis rapidement au Nord-Est. Ce qui signifie que le viração (la brise brésilienne) est de retour. L'établissement de l'alternance brise de mer le jour, brise de terre la nuit, signera l'anéantissement définitif de la tempête. Il est temps car elle vient de sévir durant quatre jours...
Youpi, c'est la mort de Pampero...!
A la tombée de la nuit, la toile flotte de nouveau sur Kerguelen qui reprend sa route vers le Sud. L'été austral se pointe à l'horizon, "vivement" !
Maintenant qu'il est déchu de son trône, à nous l'océan, à nous l'aquilon et les caresses du soleil... Nous fouettons, dans nos têtes, nos voiles tel Apollon sur son char dans les bassins du château de Versailles ! Nous savons nous aussi, ruer dans les flots !
Direction Punta del Este, en République Orientale del Uruguay !
Nous y retrouverons plus tard nos amis d'Éléna et de Murika. Ils auront tenu tête eux aussi, en même temps que nous, à ce pampero particulièrement fort. Guido sur son sloop aura choisi de se mettre à la cape mais active. Étant plus près de la côte, c'est sous "suédoise" qu'il se dégagera du piège côtier au plus vite... Quant à Roger Marc, plus loin au large, il aura opté pour la fuite sur son grand trimaran... Mais la tempête leur occasionnera de sérieux dégâts en plus de la perte d'un survie. Murika fera plus de 300 milles de marche arrière avant de pouvoir entrer se réfugier à Laguna dans des conditions difficiles...
Nous étions trois voiliers, trois techniques différentes auront été utilisées par les équipages pour encaisser ce pampero et sa démentielle turbonada. Une réaction aura été commune aux trois équipages, c'est la stupeur provoquée par la soudaineté et la violence extrême du coup de vent... Une angoisse toujours difficile à vivre et à maîtriser... C'est une véritable canonnade qui progresse à l'avant de ces perturbations !
Pampero il est né, Pampero il a vécu...
Le mauvais temps ne fait-il pas partie intégrante de toute navigation au long cours ? Assurément que si ...surtout si l'on fréquente les hautes latitudes !
Au-delà des trente cinquièmes Sud les documents météos n'annoncent-ils pas : "mauvais temps permanent" ??? On ne peut donc pas prétendre être surpris ! La meilleure défense est de bien se préparer et apprendre à se battre dans le gros temps. La tâche est rude mais nos anciens nous l'ont sérieusement dégrossie...!
Cette aventure montre la difficulté des navigations extrêmes mais elle n'est qu'un avant goût de ce qui nous attendra encore plus au Sud, en Patagonie argentine et aussi plus près du Horn...
Tous ceux qui sont allés là-bas vous le diront en connaisseur, le plus difficile n'est pas de "passer" le Cap Horn, non, c'est d'y arriver ...en entier !
C'est ça la vraie difficulté : y "ar-ri-ver" !
Ce pampéro ne fut qu'un hors-d'œuvre…
Suite du livre... Chapitre 135..
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
FatB le 15/06/2006 à 15:10:01Super récit!!
L'air de rien cela donne envie ;)
le 23/09/2006 à 19:40:08
Bien épaté par toutes ces tempêtes que vous subissez... J'admire votre persévérance de vouloir "aller voir" ce sacré Cap Horn, ce cap de toutes les tempêtes, comme vous le dites...!
On est tous admiratifs dans la famille sur votre projet de vie (on a pas pu s'empêcher de lire la fin "avant" pour voir comment vous avez "terminé").
Captivant, toutes ces histoires !
Alain, Babeth, Sylvie, Romuald et Antonin.
fgg le 15/07/2007 à 21:06:15
Super votre aventure. Ca me ramène bien des années en arrière...