Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 205 - Héïva I Tahiti Nui

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Chapitre 205

 

HEIVA I TAHITI NUI

 

 

     C'est notre dernière journée sur l'île de Bora Bora. Plus précisément nous nous trouvons aujourd'hui dans sa minuscule capitale : Vaïtape. Nous sommes sur la grande place du village, près de l'embarcadère desservant l'aéroport situé sur un motu de la couronne de récifs.

 

     Nous nous tenons tous les quatre au pied de la tombe d'Alain Gerbault. Nous y déposons un petit bouquet de fleurs de frangipanier et de bougainvillier. Ce monument, constitué de grosses dalles de galets empilées, est construit à la manière d'un marae (autel) Maohi. Nous sommes un peu émus et notre geste, discret mais sincère, est dédié à la mémoire de tous les circumnavigateurs qui, comme Alain Gerbault en 1923, sont partis sur les océans découvrir les nouveaux mondes. A tous, pêcheurs, marins, navigateurs connus ou anonymes, disparus en mer ou inhumés sur une terre d'asile comme lui, nous offrons ces quelques fleurs... Ces pionniers sont nos maîtres spirituels, nos "frères de la côte"... Plus proche de nous, nos pensées iront à mon propre frère cadet, Alain, notre jeune cousin Jean-François et mon vieux copain nantais Daniel Gilard, tous trois disparus dans de dramatiques conditions...

 

     La vie continue, sourire aux lèvres par delà les épreuves, résolument tournée vers l'avenir, la bonne humeur et le grand océan.

 

     Si nous éprouvons une certaine émotion, par cette belle matinée ensoleillée, c'est que nous sommes à la veille d'un nouveau grand départ. Demain nous quittons la Polynésie. Nous allons sauter résolument à l'autre bout du Pacifique. Nous partons du côté de l'Orient, du côté des terres du soleil levant...

 

     Une nouvelle page blanche va s'ouvrir, probablement aussi un nouveau chapitre du "Trésor des Kerguelen"... Chaque départ vers une nouvelle vie, une nouvelle terre, de nouveaux amis, est une période où enthousiasme et doutes se disputent nos pensées.

 

     Bora Bora est une île envoutante !

 



     Ce nom magique chante dans nos têtes avec toutes les rengaines qui ont tant vanté les mérites de cet atoll paradisiaque. Lorsqu'on en fait le tour, que ce soit en voilier, en avion ou en vélo tout-terrain (c'est aussi possible en voiture, of course... ), les mêmes mots reviennent à la bouche. C'est bien la "perle du Pacifique", comme la nomment les dépliants publicitaires...

 

     De nombreux îlots et motus entourent l'île centrale, et les cocotiers lancent très haut dans le vent leurs têtes empanachées, comme s'ils voulaient cacher l'intérieur et ses habitants aux visiteurs ! La main géante et basaltique du Mont Païa, sculpturale et divine, ne se dresse-t-elle pas vers les cieux comme un "Au Revoir", avant de disparaître un jour ? Ce sera la logique naturelle de son destin d'atoll...

 

     Le lagon, presque entièrement fermé, n'a laissé aux marins qu'une seule passe d'accès. Les nombreuses baies intérieures, vastes et protégées, ont abrité en leur temps la flotte tout entière des Forces américaines du Pacifique. C'est probablement cet épisode guerrier qui contribua à faire connaître ce tout petit atoll français du bout du monde. Mais, de nos jours, la vie a bien changé… L'ultime règne Mac-Mahonien de la Reine Pomaré V est bien loin maintenant, oublié…

 

     Les tané, les hommes, se consacraient jadis à la pêche du marara (l'exocet), chassaient à la lance le mahi-mahi (la coryphène). Ceux-là mêmes qui cultivaient autrefois, à volée de bêches, le taro et le manioc, sont aujourd'hui maçons, scaphandriers, perliculteurs, guides touristiques ou bien maître d'hôtel... Quant aux vahiné, les femmes, elles ne cueillent plus les maïoré tout au sommet des arbres à pain. Elles ne chantent plus lors des "pêches aux cailloux" si originales dans les communautés polynésiennes... Maintenant elles sont fonctionnaires dans les services publics, serveuses, enseignantes, interprètes, hôtesses d'accueil... Le clan familial s'étiole, même sous les cocotiers le béton gagne... Comme dans tous les pays modernes, plus encore dans les villes, les enfants polynésiens sont pris en charge par leur environnement socio-éducatif et la boulimique média vision, bien davantage que par leur propre famille. Les curios , les boutiques de souvenirs, ont pris le relais de l'artisanat "utile" et quotidien. Oui, malheureusement, le doigt empoisonné de la sorcière "Civilisation" a maintenant touché ce lointain paradis...

 

     Heureusement, le samedi soir et le dimanche, dans les temples, les hyménées et les chants bibliques vibrent encore de tout leur chœur. Ils perpétuent cette communion de vie que les borans d'aujourd'hui, comme les Tahitiens, oublieraient facilement s'il n'y avait pas cette communauté œcuménique.

 

     Et puis, pour que survive la culture traditionnelle, ont été instituées les Festivités de juillet, orchestrées autour de notre fête nationale du 14 juillet.

 

     C'est le Heïva , la fête... La grande fête !

 

     Avant de larguer les amarres du quai de Bora Bora, il faut vous conter ces réjouissances qui font aussi se rassembler tous les navigateurs de cette zone Pacifique.

 

     Tahiti ! Ce nom est magique.

 

     Il résonne dans nos têtes comme étant l'image d'un pays où la vie n'est qu'une fête permanente. Quand on voit sur une affiche vantant l'exotisme d'un sublime paysage maritime : eau turquoise, cocotiers, soleil et jolies filles cheveux au vent… Vous ne pouvez pas ne pas y associer Tahiti. Ce nom est l'image même d'un paysage de rêve loin au bout du monde, perdu dans le Pacifique. Eh bien nous, les Kerguelen, nous y sommes dans ce paysage de rêve. On s'y habitue très vite d'ailleurs à ce paysage idyllique. Au point que rapidement, nous reprendrait l'envie de poursuivre la route et d'aller voir plus loin s'il n'existerait pas un autre endroit encore plus joli que cette perle posée sur son lagon… Non, pas de suite quand même !

 

     Tahiti est vraiment …Tahiti ! C'est-à-dire un atoll avec ses couleurs, ses paysages, ses vahinés, sa musique langoureuse… Tahiti et paradis, ces deux noms riment bien, n'est-ce pas ? Ils sont indissociables. Ceci depuis la nuit des temps semble-t-il, celle des Maohi… Aujourd'hui cette vie de fête quotidienne trouve son apothéose avec le Heïva, les festivités du 14 juillet.

 

     Tout le folklore et la vie traditionnelle Maohi se retrouvent exprimés pendant ces festivités. Bien sûr, avec l'essor touristique, le côté commercial prend sa part de la fête. Un peu trop artificiel, disent parfois les anciens ! Il n'en est pas moins que le Heïva est une magnifique fête populaire, alliant à la fois un hommage aux anciens Dieux Tiki et une occasion unique pour tous les Polynésiens de se retrouver en communion avec leurs ancêtres. C'est l'occasion de se mesurer à travers les jeux, les courses, les concours de toutes sortes jusqu'à l'élection de Miss Heïva, bien sûr, la plus belle vahiné des îles du territoire polynésien...

 

     Nous ne pouvons donc pas, nous non plus, quitter Tahiti sans participer à ces festivités tahitiennes que les anciens appelaient le Tihuraï, la "Vraie Fête".

 

     Chaque année, lorsque le soleil vire son tropique du Cancer (21 juin), des centaines de voiliers convergent de tous les continents vers le centre du Pacifique, l'archipel de la Société. Tous les écumeurs du grand large routent sur Tahiti à cette occasion. Il devient alors difficile de se frayer une petite place sur le lagon. Tout le long front de mer, dans l'enceinte du port de Papeete, devient une muraille de voiliers. De même pour le quai de "la clé à molette" qui est complètement pris d'assaut par tous les baroudeurs, nautoniers et charters de la zone Pacifique. Outre les américains, les australiens, les néo-zélandais et européens faisant légions, cette année, nous avons vu également des sud-africains, des japonais, un russe, un polonais, un finlandais, un grec... Au fil des ans, de nouveaux pavillons surgissent dans le monde de la voile hauturière...

 

     Les "murs" des frontières tombent...

 

     Nous vous convions à un petit retour en arrière, pour le Heïva, juste avant notre départ de Tahiti.

 

     Reflets du passé aux yeux des anciens, leçons initiatiques aux regards des nouveaux, le Heïva est riche de découvertes, de rivalités, de conquêtes... Le meilleur de chacun doit ressortir en cette occasion pour montrer à la communauté son identité culturelle, ses origines, sa fierté d'être et de vivre peut-être, tout simplement.

 

     Chanteurs ou danseurs, lanceurs ou rameurs, artistes ou sportifs, ils sont plus de trois mille garçons et filles venus de tous les archipels. Ils s'affrontent en divers lieux dans toutes les matières, jusqu'au dernier round. Il faut élire le plus fort, le plus adroit, la plus belle, le meilleur. Nombreux sont ceux et celles qui participent à plusieurs disciplines, parfois très différentes les unes des autres.

 

     Mais comment est né le Heïva, ce Tihuraï des Maohi, si ancré dans le cœur des polynésiens ?

 

     Depuis les temps les plus reculés, les peuples Maohi habitaient les îles et les atolls du Pacifique. Sans doute émigrèrent-ils depuis l'Asie, d'île en île, au fil des saisons. Poussés par les générations montantes, les archipels les plus lointains sont atteints et se peuplent. Par émulation, comme dans toutes civilisations, les activités artistiques et sportives se créent. Il en ressort fatalement un jour un individu plus doué, plus fort, plus combatif, plus remarqué que ses congénères. La pyramide communautaire naît. A l'occasion de réunion de familles, de rencontres de clans ou de visites aux tribus éloignées, des rivalités voient le jour. Des supériorités s'affirment, le jeu s'infiltre et bien vite la compétition apparaît.

 

     Et puis vient l'époque où les nations occidentales se lancent dans les Grandes Conquêtes, les découvertes et la colonisation... Les premiers corps expéditionnaires en Polynésie sont britanniques. La langue de Shakespeare va donc toucher les "zoreilles" polynésiennes et july , ce fameux mois de juillet anglais, phonétiquement enregistré comme "ioulaïe", va devenir par déformation : Tiruaï. Lorsque les Français, dans le sillage de Wallis et de Cook, débarquent sur le sol tahitien, ils amènent avec eux leurs coutumes et leurs fêtes. Et à ces époques Napoléoniennes les fêtes sont somptueuses ! A grands renforts de parades militaires, de défilés, de bals musettes, de flambeaux et de flonflons, l'anniversaire de la prise de la Bastille s'honore en grande pompe, comme il se doit !

 

C'est notre fête nationale du 14 juillet.

 

     Tout le gratin de la haute aristocratie coloniale ne manquerait pour rien au monde ce bal annuel, occasion quasi unique de se montrer, de se faire valoir. Mais le peuple polynésien, tout comme les coolies amenés d'Asie par milliers pour les plantations, ne participent pas aux réjouissances mondaines...! Ils sont néanmoins autorisés à se rassembler en cette occasion, pour faire des jeux, des concours de chants et de danses. La coutume est prise et, chaque année, lors du bal du 14 juillet Aristocratique, le populaire Tihuraï bat aussi son plein.

 

     Mais cette époque de l'histoire est également celle des missions évangéliques. Sous leurs habits de velours, mais d'une main de fer, les ecclésiastiques gouvernent les nouveaux mondes au même titre que l'Etat. Censurées par cette gent apostolique, les danses Maohi sont jugées trop obscènes... Elles vont donc pratiquement disparaître du Tihuraï, des festivités polynésiennes de ce début de siècle. Il faut attendre l'après-guerre, les années cinquante, pour qu'une institutrice passionnée de culture Maohi et de danse, Madeleine Moua, créé le tout premier groupe de danse folklorique du territoire. Elle l'appelle "Heïva" qui signifie la Fête, en tahitien. Le véritable esprit du Tihuraï réapparaît, la forme moderne et actuelle des fêtes de juillet est née : c'est le "Heïva ï Tahiti Nuï ", la fête du Grand Tahiti !

 

     Toutes les disciplines sont mises à l'épreuve pendant ces solennités. Elles passionnent, monopolisent, emplissent tout le mois de juillet, même un peu plus avant, comme après. Quelques beaux manèges débarquent des antipodes, et les nombreuses "baraques" diffusent la Hinano, la bière locale de Tahiti, à toutes brassées... Autour de la place Vaïete, les Japonaises "zooment" sur les tatouages des danseurs et des musiciens, tandis que les Yankees "flashent" sur les gracieuses vahinés qui se déhanchent pour un tamouré endiablé, dernières répétitions avant le final.

 

     Depuis le concours de préparation du coprah, le tir à l'arc, la fronde, le lancer de javelot en passant par la lutte, les courses d'échasses, les jeux de palets ou de cerfs-volants, toutes les disciplines de nos kermesses campagnardes sont représentées. Finalement, les divertissements polynésiens étaient aussi les nôtres à quelques variantes près !

 

     L'apaï et le tuïra'a sont peut-être les ancêtres du hockey et du rugby. Le peue , celui de la pétanque ou encore du curling. Quant à la compétition du lever de pierres, le amora'a ofaï , c'est à s'y méprendre un concours d'haltérophilie de haut niveau, je vous l'assure. Cette spécialité nous a d'ailleurs beaucoup impressionnés et elle mérite, il me semble, une petite présentation.

 

     Pour les concurrents du amora'a ofaï , trois catégories de poids permettent de se mesurer. L'enjeu consiste à soulever de terre, puis à mettre sur l'épaule, une lourde pierre, un galet volcanique en forme d'énorme patate, de 90, 120 ou 150 kilos suivant la classe choisie. Cela va de soi, cet exploit nécessite une force colossale. Mais peut-être plus encore, elle demande une habileté plus ou moins secrète et une technique ancestrale devenue légendaire... Chaque candidat choisit sa catégorie et bénéficie de deux levers francs avec un lever d'essai facultatif. La notation du jury porte sur trois critères comme dans nos sports artistiques. En premier : la présentation du candidat qui doit être en tenue traditionnelle ; c'est à dire paréo et couronne de fleurs. Vient ensuite la vitesse et la grâce d'exécution du lever jusqu'au poser sur l'épaule. Enfin intervient le rapport entre le poids du postulant et celui de la pierre. Un coefficient de point étant attribué pour chaque athlète suivant la formule de Schwartz, ce qui a pour effet de compenser les inégalités. A ce jeu là, il est étonnant de voir que ce ne sont pas forcement les "armoires à glace" qui gagnent. Cette compétition est particulièrement prisée du public sans distinction de sexe, de race ou de rang...!

 

 

     Pendant toute la durée du Heïva, les marae , les autels de prière et de présentation aux Dieux, ne désemplissent pas. Les cérémonies de gloire et d'offrandes se succèdent sur tous les sites du territoire. C'est l'occasion de se plonger dans le po , la "nuit des temps " !

 

     Les statues géantes de l'île de Pâques, les Moaï, mondialement connues, sont très proches des représentations matérielles dédiées aux esprits divins des Maohi... On ne peut s'empêcher d'établir une similitude. Chez les Polynésiens, les too'o , les tiki , toutes ces petites statues de bois ou de pierre aux formes humaines symbolisent cette mythologie commune. Ils veillent, immortels, les lieux sacrés où, il n'y a pas si longtemps encore, des sacrifices humains étaient pratiqués... Cook et ses officiers en furent témoins !

 

 

     La marche sur le feu, le umuti d'aujourd'hui, est issue de cette mythologie. Elle donne une touche ésotérique au spectacle et transcende la foule qui, subjuguée par le prêtre exorcisant le feu d'un bouquet de ti , va aussi traverser le foyer pieds nus, sans aucune souffrance ...à condition toutefois de ne pas se retourner !

 

Le traditionnel feu d'artifice du 14 juillet vient ponctuer le milieu de la grande fête qui reprend de plus belle, galvanisée par les activités les plus spectaculaires du Heïva. Concours de chants, de danses et courses de pirogues animent dans un train d'enfer les trois dernières semaines.

 

 

     Durant les matinées, en solitaire ou en équipage, au masculin comme au féminin, à l'intérieur du lagon aussi bien qu'en haute mer entre Tahiti et sa voisine Mooréa, V1, V3, V6 et V16, toutes les catégories de pirogues s'affrontent. Ce spectacle, très attendu par la foule, est parmi les plus animés. Ces régates sont fascinantes, tragi-comiques parfois lorsque deux praos s'accrochent à pleine cadence. Les balanciers, fixés par de simples morceaux de chambre à air, cèdent sous le choc et tout ce joli monde se "retourne joyeusement la crêpe dans le bouillon" !

 



     Si les pirogues d'autrefois, taillées directement dans un tronc de tamanu ou de mara , étaient lourdes et peu rapides, de nos jours, ère spatiale oblige, on parle fibre de carbone, résines, kevlar et autres composites "hight tech". Les records tombent... La rage de vaincre jaillit ! Les sponsors sont sollicités et l'on n'hésite même pas à faire venir quelques "Kiwis", champions de canoë, pour faire gagner son équipe !... Dans les milieux autorisés, on en parle aussi en sourdine dans les faré , que le va'a ( les courses de pirogues polynésiennes ) devrait prochainement faire son entrée aux olympiades... Pourquoi pas ? Un prao, en somme, c'est un kayak muni d'un balancier qui se propulse à la pagaie ...comme un canoë. La discipline ferait des heureux, c'est certain, de nouveaux adeptes, probablement.

 

     En soirée, les équipages, tané ou vahiné, deviennent chanteurs, danseurs ou musiciens. Chacun revêt son costume de feu. Paréo, moré , fau , taumi , éclatent de fibres, de paillettes, de fleurs, de feuillages et de couleurs. Autant d'acteurs, autant de variétés de colliers, de couronnes, de pagnes, de décorations...




Tous ces vêtements doivent être fabriqués "ex-clu-si-ve-ment" en matériaux naturels. Alors les moitiés de noix de coco couvrent les poitrines qui deviennent ..."blindées". La paille de riz ou le raphia ceinturent les hanches qui deviennent ..."ajourées". Pieds nus et têtes joliment garnies de fleurs enivrantes... C'est très sexy tout cela assurément...! Je ne suis pas allé contrôler si les petits sous-vêtements féminins étaient bien fabriqués d'un quelconque produit ...naturel ! Sonné par les pétards, la fumée des barbecues et les décibels, j'en avais oublié ce détail !...

 

     Les senteurs diffusées par toutes ces fleurs tropicales nous inondent de parfums enivrants. Tiaré, tipanié, hibiscus, jasmin, ilang-ilang, héliconia, orchidée, anthorium, opuhi, oiseaux de paradis nous tournent la tête. Dans les tribunes, la foule s'agglutine, la parade peut commencer...

 

     Une kyrielle de groupes défile, accompagnés de leurs musiciens et le son des toéré , des pohu , des ihara , des fa'atété , toutes les percussions au grand complet résonnent sur le fénua polynésien, la terre Maohi ! La fête dure plusieurs semaines, nous y allons presque chaque jour…

 

     Anne est folle de joie devant tant de bonheur de vivre. Danses, musique, couleurs vives, décorum faite de palmes et de bambous ; la nature nous livre là l'expression même de sa pureté…! On ne pas oublier le Heïva lorsque l'on a vécu à Tahiti !

 

     Aujourd'hui encore et peut-être même plus que jamais, lorsque Anne a un petit coup de blues, on lui dit d'écouter ses cassettes et cédéroms de Tahiti. Là, c'est magique, je vous dis, le sourire revient rapidement sur son visage… On ne peut pas oublier !

 

 

     Dans ce brouhaha final des festivités polynésiennes, Kerguelen glisse silencieusement vers la passe du Motu Uta. Les bruits du dernier jour du Heïva s'éloignent. Imperturbable au charme des vahinés qui gratouillent leurs petites guitares ukulélé, la saison s'avance....

 

     Face aux embruns, il faut "tailler" la route !

 

     Jour après jour, les îles de la Société nous livrent leurs secrets. Mooréa, avec ses grandes baies et ses plantations d'ananas, cache dans les nuages ses fiers sommets tourmentés. Ses rivages nous offrent une douceur charmante. Huahiné sommeille dans sa beauté sauvage, un peu en dehors des routes de navigation. Raïatéa nous enivre de santal et de vanille fraîche. La récolte débute sur les coteaux abrités du vent. Lorsque nous nous arrêtons à la petite marina d'Apooiti pour faire les derniers pleins, eau et carburant, nous croisons Bernard Moitessier sur son voilier "Tamata" qui en sort. Salut Bernard, bon vent... Un sacré bonhomme ! Il est incontestablement le dernier de nos pères spirituels à nous autres, vagabonds des océans... Tahaa nous accueille et nous offre sur ses plâtiers extérieurs une collection exceptionnelle de coquillages. Cônes, porcelaines, bénitiers, oursins crayons multicolores passent de main en main lors des "cueillettes"...

 

     Après dix mois d'escale polynésienne, le lever de soleil d'aujourd'hui signe les retrouvailles avec le grand large dans l'alizé. Tous les équipets ont été bouclés. Quatre mois de navigation, d'errance océane, nous emmèneront à travers les derniers archipels du Pacifique Sud. Les Cook, les Tonga, les Fidji, les Samoa, les Nouvelles Hébrides (Vanuatu)... Toutes ces îles offrent un choix d'étapes variées. La prochaine grande escale sera, pour nous, la Nouvelle Calédonie...

 

     Kerguelen attend, sagement frappé sur un corps mort du Yacht club de Bora Bora, fin prêt...

 

     Devant la tombe d'Alain Gerbault, nous rendons hommage à l'un des nôtres. Précurseur des tours-du-mondistes, des vagabonds naviga-teurs, il avait eu, bien avant tous les autres, le virus de l'au-delà, cette impalpable passion dévorante du rideau de l'horizon...

 

     Ce témoignage d'estime et de respect, nous le lui devions.

     - Larguez les amarres !

 

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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 6055 fois

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