Chapitre 208 - Immergés Dans une Carte Postale
Chapitre 208
IMMERGES DANS UNE
CARTE POSTALE
Nous sommes installés sur le Caillou depuis plusieurs années. Ayant rapidement obtenu un poste d'amarrage à la marina de Port Moselle, nous décidons de continuer à vivre à bord de notre voilier. Ce port de plaisance est récent, moderne et bien équipé. Il nous permettra de poursuivre nos objectifs tout en gardant la possibilité de naviguer. Le lagon calédonien est un "jardin", un lagon de plaisance extraordinaire. On se doit d'en profiter. Ce détail est réellement un plus pour des "tour-du-mondistes"… Ne jamais couper les ponts avec le milieu maritime, la navigation, la météo, les manœuvres, la nature, les plaisirs du soleil et de l'eau… Ce type de vie est un retour aux sources, permanent. C'est aussi un lien important pour permettre de repartir plus tard. Une manière de rebondir sur la philosophie initiatrice de toute notre vie, sur nos rêves de gosse !
Nous avons appris à vivre avec les problèmes "ethniques et sociaux" de Nouméa. Nous nous sommes faits des amis sur le Caillou, des vrais, sur qui on peut compter. Nous avons créé de nouveaux liens, viennent de tous les milieux, de toutes les ethnies… On choque parfois aussi certains esprits conformistes quand nous présentons des amis proches venus d'autres horizons… Mais nous, nous sommes citoyens du monde, c'est tout. L'amitié n'a pas de couleur, pas de langue, pas d'allure, pas de compte en banque, pas de confession…
Moïse a terminé ses études. Il a rapidement trouvé du travail, dans le nickel, c'est banal. Sa philosophie ouverte, son éducation multiculturelle lui fait découvrir la communauté vietnamienne ; il s'installe dans le boulot et en ménage. Marie-Claude vient d'obtenir son diplôme d'infirmière. Anne qui fréquentait régulièrement son institut médico-éducatif (IME) arrive en fin de cursus par son âge. Elle est contente d'avoir des amies, handicapées comme elle, qui la comprennent… Son passage au monde adulte va l'obliger à entrer en CAT ou en foyer… Pour ma part, je suis pas mal tiraillé entre mes élèves pilotes de Magenta et ceux de Lifou… L'écriture de nos aventures, les déplacements en France, l'enseignement de la météo que je dispense à la marina de Port Moselle, par passion… Nous serions donc prêt à repartir sur la route des alizés…? Hé bien non…! L'entretien du bateau que j'ai négligé, durant ces années "surbookées", me donne du souci. C'est vrai nos objectifs sont tous remplis, oui, sauf que le bateau nécessite un check-up complet maintenant. Mais c'est aussi notre maison, on y habite toujours.
Comment faire ?
Nous avons programmé un nouveau circuit d'exploration qui devrait nous permettre de faire le tour du Pacifique Nord poursuivre dans l'océan Indien et descendre vers Madagascar, la Tanzanie, l'Afrique du Sud… Les grandes lignes sont tirées. Bien. Mais ce nouveau circuit n'est pas aisé, le Pacifique Nord n'est pas un océan de tout repos… Le bateau nécessite une bonne préparation. Nous allons repartir avec notre équipier en moins, Moïse entame sa vie d'adulte, c'est normal… De plus Anne supporte assez mal la séparation avec son frère. Moïse vit à terre désormais… Alors nous décidons de faire une pause de prendre du recul et des vacances dans ce pays de rêve et de soleil… Il faut analyser, synthétiser dans un premier temps. Enfin il faudra bien décider pour la suite : le chemin du "Retour des Antipodes"…... Pour un informaticien, l'algorithme est simple… "Yapluka"… Il nous faut une réflexion sérieuse et profonde avant de nous relancer dans l'aventure… Mais…
"Kasse pas la tête" comme on dit sur le Caillou…!
Nous avons régulièrement utilisé nos week-end pour écumer les mouillages et les îlots autour de Nouméa. Mais les îles plus éloignées comme les Pins et celles du Grand Cul-de-Sac marin nous sont encore inconnues, faute de temps… Qu'à cela ne tienne, l'heure est arrivée d'aller se plonger dans les cartes postales des mouillages idylliques, dans les coins reculés de la culture mélanésienne. Les deux mois de cet "hiver", (hémisphère Sud oblige…) juillet et août ne vont pas être de trop pour visiter le Grand Sud comme on appelle aussi ce coin tout en bas de la Grande Terre et l'île des Pins. Les pluies sont rares durant l'hiver, les températures fraîches mais jamais froides, en moyenne 15 degrés la nuit, jusqu'à 25° le jour…
Le printemps en somme…
C'est reparti, mais à trois dorénavant.
Lorsque Kerguelen fait une halte en baie de Prony, nous allons rendre visite à Moïse. Le fiston travaille ici sur un tout nouveau site minier ouvert par les canadiens. Il nous fait visiter "son" usine pilote. En effet le groupe INCO a misé gros sur le sol calédonien. Les Canadiens sont en train d'investir des millions de dollars dans un nouveau procédé d'extraction du nickel et du cobalt. Ils ont choisi ce site prometteur pour expérimenter un nouveau procédé d'extraction chimique, entièrement automatisé sous autoclaves. Une chance inouïe pour le Caillou… Anecdote amusante, en "atterrissant" sur la Calédonie, venant des Fidji, c'est là que nous avions jeté la pioche pour notre tout premier mouillage. On voulait se reposer et se recaler, attendant la bonne marée pour rejoindre Nouméa sans encombre. Lors de cette escale, nous avions été émerveillés par les pins colonnaires qui fleurissent sur les bords de mer. Il ne manquerait que des dinosaures parmi ces genres d'araucarias pour se retrouver plonger dans l'ère du Crétacé… Subjugué par cet étonnant paysage, Moïse nous avait alors dit naïvement…
" Wouah… Ce serait super de bosser ici, t'as vu le panorama autour de Prony…? Waouh…! " (Noter bien la différence entre le premier qui exprime l'étonnement et le second, la satisfaction ! C'est toute la subtilité de la langue de Molière…).
Au moment où j'écris ces mots, fin janvier 2004, cela fait plus de 4 ans que Momo bosse là, sur le site de Prony ! Qui ne croit pas au destin…? Hein ? Comment ? …J'ai d'autres exemples en réserve, si nécessaire. Nous profitons pleinement de la baie de Prony et du Grand Sud.
Jouissant d'un beau temps stable, nous envoyons la toile, filons l'écoute, traçons le sillage sur l'île des Pins à 35 milles de Prony. Isolée dans la partie Est du Grand Cul-de-sac marin, tous les "voileux" connaisseurs vous diront que cette île est un paradis. La découvrant, c'est vrai, cette île est réellement un endroit idyllique de beauté, de tranquillité, de rêve. Pour nous, qui avons déjà roulé notre bosse dans pas mal de jolis coins, nous sommes bien d'accord. C'est le plus beau mouillage de tous ceux que l'on ait vu, y compris même ceux de Tahiti ou de Bora-Bora. Quand on est au mouillage dans la baie de Kuto, celle de Kanuméra juste à côté, ou encore l'îlot Brosse en face, on a vraiment l'impression d'être immergé dans une carte postale.
Globalement l'île des Pins dessine un patatoïde d'environ 18 kms de long pour 14 de large. Le centre, un plateau couvert de pins maritimes et de fougères, domine avec quelques collines environnantes la bordure littorale qui, curieusement elle outre les cocotiers et arbres tropicaux traditionnels, est garnie de pins …colonnaires ! La périphérie de l'île est découpée par de nombreuses baies protégées elles-mêmes par des îlots éparses tantôt sablonneux, tantôt coralliens ou encore rocheux... Les couleurs sont vives et sublimes. Le coup d'œil est paradisiaque et envoûtant. La formule n'est vraiment pas usurpée, poser son regard sur l'île des Pins, de quelle direction que l'on observe ce joyau, on est vraiment immergé dans une carte postale… De même, lorsque l'on est en visite à l'intérieur de l'île des Pins et que l'on s'immisce dans les villages, on change également de monde. Etonnement, l'île est peu peuplée : une poignée de villages seulement pour un total de 2500 habitants environs. Dans ce havre de paix, il est aisé d'oublier les tensions sociales de Nouméa, pour se plonger dans le monde mélanésien, le vrai ! C'est celui des familles, des clans, des tribus, des chefferies, des coutumes…
Profitant d'un jour de ravitaillement à Vao la capitale des Pins, nous profitons d'une fête locale pour assister à notre premier Pilou, une danse coutumière kanak. Si le Pilou d'aujourd'hui revêt un caractère folklorique, autrefois il avait une réelle signification festive, c'était le sommet de la valeur clanique…
Le Pilou se dansait sur une aire spécialement aménagée sur laquelle était planté un mât décoré de coquillages, de raphia, d'écorce, de graines... Au pied de ce poteau étaient enterrés les "sortilèges de la danse". Escortant le chef, les hommes se présentaient en tenue de guerriers, parés de colliers, de fleurs, de feuilles, de crins de roussette, de bibelots et amulettes… Visage grimé de noir, tête ceinte d'une fronde, poignets et chevilles garnis de colifichets, la danse et le chant pouvaient commencer après les offrandes rituelles. Crescendo, ponctué par le martèlement des pieds nus sur la terre battue, enrichi par le rugissement des souffles, le chant se faisait plus fort. D'autres guerriers entraient en scène armés de sagaies, de lances, de haches, de casse-têtes, de tamiok… Le Pilou prenait là toute sa force et son symbole de la communion des clans. Il fallait y montrer sa force guerrière, son courage, sa puissance… Ces fêtes pouvaient durer plusieurs jours même dépasser la semaine. Tant qu'il y avait des danseurs et des vivres le Pilou continuait. Aujourd'hui, bien évidement le Pilou a perdu son coté rituel, il sert les causes touristiques et folkloriques. Mais il a gardé un aspect impressionnant par son intensité primitive et guerrière. Les femmes y participent maintenant. Le Pilou est une danse impressionnante, à voir.
Une chose importante dans la vie tribale aussi c'est la "Coutume". Coutume dans le sens du geste : " faire la Coutume", c'est-à-dire offrir un présent.
Lorsque l'on arrive dans une tribu il est d'usage, surtout pour solliciter un service ou demander une autorisation, de s'adresser en premier au chef et de lui offrir des présents. L'importance de l'offrande doit être faite à la hauteur du service demandé. Pour un plaisancier qui veut pêcher des langoustes devant un village, par exemple, il est de bon ton de " faire la coutume " en allant saluer le chef du village. L'usage veut qu'on offre un manu, un paréo, replié, sur lequel on met un paquet de cigarettes ou de tabac. Eventuellement un billet de banque peut compléter l'offrande. (le plus petit est suffisant, c'est 500 Frs pacifiques ; vaut environ 4 E !)… Cela paraît mesquin pour nous, mais pas pour eux. C'est une grande marque de respect au regard du monde mélanésien. En général en retour, on est largement "payé" de cette démarche par des offrandes de fruits ou de légumes, parfois même tout un bougna. Encore une autre spécialité du monde kanak auquel on est tenu de goûter…
C'est quelque chose d'inoubliable le bougna…!
Si le bougna moderne se fait dans la cocotte minute, c'est le bougna-marmite, le bougna traditionnel lui se fait toujours à l'ancienne. C'est à dire présenté dans un panier de feuilles tressées et cuit sur un four polynésien. Les mélanésiens en sont friands. C'est encore et toujours une belle occasion de faire les choses "ensemble". Les hommes préparent le four. C'est un grand trou dans le sol dans lequel on fait brûler un monceau de bois mort. Les braises obtenues et bien ardentes, le foyer est recouvert de gros galets puis de cendre. Le four est prêt. Pendant ce temps, les femmes préparent les légumes, coupés en grosses parts… Igname blanc, igname violet, taros, manioc, bananes vertes, coco, citrouille… Tous ces morceaux de racines et légumes sont déposés dans un panier de fibres végétales tressées et garni de morceaux de feuilles de bananiers. Quand le "bougna" est presque plein, on y ajoute la viande… C'est tantôt du poulet tantôt du poisson ou de la roussette (la grosse chauve-souris tropicale et frugivore bien sûr, pas "notre" poisson !), c'est selon le "gibier" du jour. Le tout est arrosé de jus de coco et généreusement saupoudré d'épices. Voilà, les paniers sont ficelés serrés et ces bougnas sont déposés sur les pierres chaudes du brasier. On couvre le tout de feuilles de bananiers, cocotiers et bourre de coco… Tout ce petit monde culinaire s'endort, cuisant à l'étouffée… Il ne reste plus qu'à attendre quelques heures, quand même ! Mais quand on dénoue son bougna fumant d'épices et de saveurs exotiques, sur la table quel délice !… Même "ceusses" qui feraient une fine bouche devant un menu "de chauve-souris" n'en reviendront pas car c'est vraiment un mets fin et goûteux. A ne pas manquer en pays kanak, assurément.
Nous ferons et à plusieurs reprises le tour complet de l'île des Pins pour apprendre la vie des Kuniés comme on appelle aussi ses habitants… Souvenir de la capitale pénitentiaire de l'île à l'époque du bagne… Beaucoup de déportés Communards de Paris moururent ici à l'île des Pins, un comble pour cette île qui ressemble à un paradis depuis la nuit des temps… De quelque endroit que l'on regarde cette île, les paysages sont sublimes.
Une carte postale j'vous dit ! C'est tout.
Toujours installés au beau milieu de notre carte postale, nous nous émerveillons dans ce mouillage de rêve… Nous regardons le ciel au dessus de nos têtes, c'est la Croix du Sud qui rayonne par cette nuit particulièrement claire. Une profonde tristesse se mêle à notre joie car nous savons que c'est la dernière fois que nous profitons de l'île des Pins, du Caillou, de cette Calédonie…
Car nous y avons réfléchi et nous avons choisi… Après 18 mois de boulot sur Kerguelen pour lui faire le check-up attendu, nous repartons, oui. Mais pas pour le Pacifique Nord, pour la France. Anne nous a dicté de rentrer. C'est le seul endroit maintenant où elle pourra s'épanouir dans sa vie d'adulte handicapée…Le grand retour a sonné, la séparation avec notre grand garçon approche. Après 24 années de vie si proche, si dure parfois, mais si belle et riche d'aventures, la douleur de cette rupture semble insupportable…!
Mais d'autres aventures vont sans doute survenir aussi…
Alors on va "claquer une photo" et dire "Tata" (au revoir) à tous les potes, Allez, "babaille", Salut !…
C'est comme ça que l'on cause quand on a vécu sur le Caillou.
Suite du TOME II... Chapitre 209...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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