Chapitre 211 - L'Archipel de la Meurtrisure
Chapitre 211
L'ARCHIPEL DE LA MEURTRISSURE
La fenêtre météo est enfin bonne. Kerguelen peut de nouveau larguer les amarres et se glisser sur l'océan sans faire de bruit... Plusieurs dépressions tropicales sont encore passées cette année après la fin de la saison "officielle" (15 avril)... Mais comment peut-il y avoir une quelconque officialité pour la météorologie… La "climatique" a ses humeurs que personne, ne prévoit, ne maîtrise, ni même ne comprend. Quand le temps est mauvais, finalement, il faut encore et toujours faire comme faisaient les anciens : attendre qu'il passe.
Pour nous, les Kerguelen, c'est l'ultime adieu à Nouméa.
Nous venons de vivre à propos de tempête, une triste disparition… Philippe Boutroux était un garçon charmant, il vivait comme nous sur son voilier avec sa femme et son bébé de quelques semaines seulement. Parti chercher un grand côtre en Nouvelle Zélande pour le convoyer via la Calédonie jusqu'en France, Philippe n'arrivera jamais à Nouméa. La tempête tropicale qui vient de passer près de nous a poursuivi sa route vers le Sud et a fauché en plein, Philippe et son voilier, à la hauteur de l'île de Norfolk. Il sera localisé puis retrouvé quelques jours plus tard par un bateau de guerre, grâce à sa balise de détresse. Il avait pris la précaution de l'accrocher à sa ceinture dès l'arrivée du mauvais temps. Mais survivre dans une eau à 10 degrés avec des creux de 8 ou 9 mètres, c'est impossible, sans équipements spéciaux. Philippe nous a quittés, pris par la tempête…
"C'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme", nous chante Renaud. Et Jean Ferrat d'ajouter que "Le poète a toujours raison" ! .
C'est vérifié une fois de plus…
C'est bien ce que nous avons fait : attendre. Voilà, elle est passée cette tempête ! Maintenant nous sommes en route pour le Vanuatu, l'archipel des Nouvelles Hébrides comme il s'appelait jadis.
Pas un souffle d'air, pas une ride ne trouble la surface de l'eau. C'est entièrement au moteur dans une brume épaisse et suffocante que nous parcourons les 350 miles qui nous séparent de Port Villa, la capitale. Il en est souvent ainsi à l'arrière des dépressions tropicales qui poursuivent leurs routes vers le Sud-Est. Les alizés, arrivant de cette direction, sont bloqués par la perturbation. Dans cette situation, les vents se font attendre durant un jour ou deux.
Le Vanuatu est un long ruban d'îles, d'îlots et de récifs s'étendant sur plus de 1000 kilomètres de hauteur, dans le Nord-Est de la Calédonie. C'est un archipel bien particulier. Il était jusqu'à 1980, date de son indépendance, l'un des rares pays à être administré par deux nations en même temps. En effet, découvertes en 1606 par les portugais mais, isolées sous la trajectoire directe des cyclones tropicaux, ces terres très montagneuses n'intéressaient guère les marins. De plus, inconvénients majeurs pour des expéditions maritimes, elles n'offraient que peu d'abris. Mais arrivèrent un jour les Anglais et les Français qui se disputaient toujours sur les océans les nouvelles Terra incognita. Au gré des campagnes de colonisation, les Britanniques occupaient les lieux. Sur une autre île du groupe, les Français y installaient leurs campements… Chaque gouverneur militaire y dictait sa loi, toujours meilleure que celle de son concurrent colonisateur, dans un bel imbroglio sans fin. Las de cette guerre froide, un condominium franco-britannique fût enfin signé en 1906 mettant un terme à cette situation absurde. La "double tutelle" fonctionna ainsi jusqu'en 1980, année charnière où les Vanuatans, cette fois, décidèrent eux-mêmes de prendre en main leur destin ! Dans tout l'archipel, on y trouve donc naturellement aujourd'hui, trois langues… Le français, l'anglais et le bichlamar qui est une sorte de créole, curieux mélange de portugais et de franco-anglais local (bichlamar venant justement du portugais : "bicho do mar" - biche de mer - qui est un gros boudin marin, comestible dont raffolent les Chinois et les Japonais ).
De "Nouvelles Hébrides" l'archipel prit aussi un nouveau nom, "Vanuatu", "Notre terre, le pays qui se tient debout" en langue bichlamar !
En arrivant sur l'île d'Efate, capitale du Vanuatu.
Port Villa, la capitale "anglaise" est une petite ville assez moderne, implantée sur l'île d'Efate. Nous y faisons les formalités d'entrée ainsi que notre visa pour la Papouasie Nouvelle-Guinée, le prochain pays sur notre route. Nous y retrouvons des amis navigateurs de Calédonie, qui fréquentent l'archipel depuis de nombreuses années. C'est une fois encore, l'occasion d'apprendre les coutumes locales et les bonnes manières pour visiter ces îles. Découvrir ses habitants et les quatre volcans en activité permanente. Au fil des visites, les îles s'égrènent… Efate, Eromango, Tanna, Malicolo, Epi... Sur cette dernière, Marie-Claude et Anne auront le privilège de pouvoir admirer de près et de les caresser même, des dugongs. Ces "vaches marines" ressemblent plus à des hippotames qu'à des vaches. Ils broutent paisiblement les herbiers marins sans se soucier de la vie terrestre.
Puis nous voici arrivés sur Ambrym en train de rechercher un trou dans les falaises, passage fantôme qui n'a plus l'air d'exister. Sur notre carte marine, ancienne, dans le coin Nord-Ouest de l'île il existe une petite baie presque entièrement fermée, en fer à cheval, qui devrait nous offrir un mouillage de rêve ! Mais nous avons beau longer la côte, raser les cailloux, revenir en arrière, retourner, rien, pas la moindre "saignée" nous indiquant une entrée. Alors nous mouillons un peu plus loin devant une jolie plage de sable noir et de scories vomies sans doute du volcan voisin, le Marum. Ses fumerolles forment de longues traînées juste au-dessus de nos têtes. Le lendemain, toute la journée passe en exploration, alentours. Nous finissons par trouver la baie isolée… Tellement bien isolée que, maintenant, elle est devenue une lagune fermée, bouchée côté mer par une haute dune de scories et de roches, témoins de l'activité volcanique permanente sur cette île d'Ambrym. . On n'en revient pas ! Autre surprise dans la baie, où nous sommes ancrés, sur la partie droite de la plage, une percée dans la forêt, nous intrigue. Elle nous fait penser à la trace laissée par un bulldozer, qui se serait enfoncé droit dans les bois. La trace est d'autant plus curieuse qu'elle débute loin du bord, c'est-à-dire environ 6 ou 7 mètres au dessus du niveau de la mer ! La "chose" n'a donc pas "débarqué" sur la plage, il y aurait des traces sur le sable sur la laisse de haute mer. Bizarre…
Les jeunes arbres sont couchés, brisés sur une bande de 5 à 6 mètres de largeur. De très gros galets sont présents, un peu partout dans la trace. Elle s'enfonce tout droit dans la forêt sur environ 70 ou 80 mètres en légère pente à descendre. Nous suivons la trace mystérieuse. Et au bout surgit l'explication : il y a deux praos enchevêtrés l'un dans l'autre, emmêlés eux-mêmes avec des branches et des buissons arrachés au passage des projectiles ! Car il s'agit bien de projectiles… Il y a trois mois, deux cyclones sont passés, coup sur coup, sur ces îles avec une violence inouïe D'après les services météos de Nouméa, le vent moyen dans "Paula", le plus puissant des deux, atteignait 80 nœuds et les rafales probablement 120 nœuds, soit 220 à 230 kilomètres par heure. C'est démentiel de puissance. Toutes les îles de la partie Nord de l'archipel ont été meurtries par "Paula"… On comprend aisément que les praos, rompant leurs amarres, aient été projetés par les vagues et soient passés comme des bolides dans les arbres en y ouvrant ce "chemin". Le plus gros, complètement démantelé, est éparpillé en mille miettes. Le second plus petit, curieusement est presque intact. La coque principale, une pirogue creusée dans un tronc, a été poinçonnée légèrement au milieu et le flotteur balancier arraché de ses supports, est cassé en deux morceaux. En fait, il ne faudrait pas beaucoup de travail pour remettre ce dernier en état. Nous pensons un moment le traîner à la plage pour cela mais …il y a déjà tellement de menus travaux en souffrance sur le voilier, que… Non, laissons-le là, quelqu'un du cru saura bien s'en occuper.
Dans les autres îles du Nord, nous allons à maintes reprises retrouver des traces similaires, laissées par les deux derniers cyclones. Mais il en passe tous les ans ici. Le Vanuatu est situé en plein sous la trajectoire moyenne d'écoulement de ces perturbations meurtrières… La position géographique des îles du Nord de l'archipel est telle, entre l'équateur et le tropique, que c'est exactement dans cette zone que les dépressions nées à l'Est de Vanikoro, se gonflent au maximum d'énergie avant de partir vers le Sud, dans les couloirs dépressionnaires.
Ah oui, le Vanuatu est bien l'archipel de la meurtrissure…
Le lendemain la visite d'un autre voilier vient enrichir notre compagnie sur Ambrym. Un catamaran calédonien est arrivé, tôt. C'est Gil, le skipper qui passe nous voir le premier. Familier des lieux, il nous indique un coin extra à ne pas rater, un peu plus loin sur l'île : un " trou " dans les falaises au milieu de la côte Nord d'Ambrym, juste sous le cratère du volcan Marum !
- Un trou, oh oui, lui retourne-t-on aussitôt, on connaît les "trous" sur Ambrym, les éruptions les ont bouchés…! Et puis sous le cratère, bonjour la galère… Entre les fumées, les gaz toxiques, quand ce n'est pas une volée de cailloux ! Bonjour l'angoisse, non, merci !
Gil se met à rigoler franchement. Il fréquente les lieux depuis plus de dix années en faisant du charter…
- Il n'y a pas de risque, enfin pas beaucoup ! Corrige-t-il… Non non, je vous assure c'est un endroit tranquille. D'ailleurs peu de navigateurs le connaissent. En plus, il y a une source d'eau chaude pour faire sa lessive, c'est génial !
Et nous d'être à nouveau attentifs à la proposition de Gil…
Un service d'eau chaude, c'est du quatre étoiles, Non ? Carte à l'appui, il nous montre l'endroit exact, qui n'apparaît pas sur la carte, bien entendu ! Hé bien voilà le prochain but dans la suite de la visite sur Ambrym : le "Trou de la chaudière", comme nous l'avons déjà baptisé. Nous y voilà parti …et le trouvons assez facilement. En rasant les falaises qui bordent toute la côte Nord, on ne peut pas le manquer. C'est vrai aussi que l'on aperçoit la coupure dans la falaise seulement au dernier moment. De plus, le fond de cette échancrure étant aussi faite de falaises identiques, le mimétisme est total. Si l'on passe un peu trop au large, il devient vite impossible de discerner l'entrée, c'est certain.
A marée basse, effectivement, plusieurs sources d'eau chaude, très chaude même, s'écoulent de la paroi du fond, à ras du sable noir. Le mouillage s'enveloppe alors d'un joli voile vaporeux. Quelques bonnes lessives viennent à bout du sac de linge qui s'accumulait. Après une petite investigation technique, nous décidons même de faire le plein des réservoirs avec cette eau car, coulant de la roche, elle est forcément saine et minérale ! A sa sortie de la falaise, nous avons mesuré sa température : 50 degrés et son PH : 8 (notre infirmière possède des bandelettes de test instantané). Elle est gazeuse aussi naturellement et après avoir refroidi, elle nous paraît parfaitement propre à la consommation. Chose faite.
Quelques jours plus tard, au moment de partir, le doute nous prend d'un coup juste avant de larguer les bouts qui nous tiennent aux falaises. Le mouillage est un trou complètement fermé et de là, impossible de voir ce qu'il y a comme temps, "dehors". Depuis le matin un vilain petit clapot entre par la passe. Elle est pourtant très étroite, cette anomalie nous "titille" les oreilles… Au moment où nous sortons voir à l'extérieur avec l'annexe, un petit chalutier entre dans la passe. Il vient en fait s'abriter dans le mouillage car un "coup d'Ouest" est arrivé. Absorbés par nos grands lessivages, nous en avions oublié d'aller jeter un œil au dehors pour s'enquérir de l'état de la mer et du vent. Penauds, nous rentrons dans notre tanière, enfin notre "chaudière"… Désormais, il n'y a plus qu'à attendre la fin du coup de vent. Les pêcheurs passent nous voir, et nous apprennent que ce trou s'appelle "Bouhouma".
-"C'est un abri bien connu des gens du coin, nous disent-ils, car il y en a peu sur la côte Nord d'Ambrym.
- Parfois, ajoutent-ils encore, il est impossible de rester ici la nuit, dans cet abri, tellement les fumées et les vapeurs acides du volcan restent bloquées là, l'air devient irrespirable."
Le coup de vent est passé. Les pêcheurs sont repartis. Nous aussi pouvons reprendre la route qui est plus que jamais celle du "Retour des Antipodes"…
Cap à nouveau sur l'île de Malicolo. Plus exactement vers un petit groupe d'îlots adjacents, situé dans son Sud-ouest : les Maskelynes. Cette destination n'est pas choisie au hasard… Des amis navigateurs nous ont parlé de ce village et de son chef, Willy Nombong. Mélanésien conteur et poète hors du commun, il aime beaucoup recevoir les voiliers de passage… Une visite qu'il ne faut surtout pas manquer.
Nous sommes toujours dans l'archipel de la meurtrissure…
Mais c'est déjà une autre histoire…
Suite du TOME II...Chapitre 212...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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