Chapitre 212 - Les Hôtes du Grand Chef Willy
LES HOTES DU CHEF WILLY
A peine avons-nous terminé les manœuvres de mouillage qu'une dizaine de pirogues et de praos arrivent autour de Kerguelen. Nous sommes au Sud de la grande île de Malicolo, dans les Maskelines et installés devant le village du grand chef Willy.
Cette traversée, petite par la distance effectuée : 30 milles, n'en a pas moins été une horreur, d'un point de vue confort… Le coup d'Ouest survenu à Ambrym, durant notre séjour au "Trou de la Chaudière", s'est installé dans la durée. Le vent reste fort, autour de 30 - 35 nœuds, de Nord-Ouest, suivant les grains et les orages qui passent. La saison d'hiver qui avance à grands pas, nous incite à continuer malgré le mauvais temps. La route est encore longue vers l'Asie. Nous sommes déjà mi-juillet, l'idéal serait d'atteindre Singapour vers début décembre. C'est seulement après avoir dépassé l'immense archipel indonésien que nous serons à l'abri des cyclones (appelés willie-willie au Nord de l'Australie ou typhon en mer de Chine). Ils sévissent dans la zone dès le mois de novembre, et ceci jusqu'en mai. Voilà pourquoi, nous avons poursuivi la route dans une mer hachée et tumultueuse. Le "timing" nous impose parfois ce désagrément.
Nous saluons les villageois qui rentrent de leurs plantations après leur journée de travail. Les équipages sont assez hétéroclites… Parfois c'est un couple qui occupe la pirogue chargée de bois mort. A côté, naviguent deux adolescents avec leur prao chargé de sacs de coprah… Ou encore ce papy, solitaire dans sa pirogue, qui nous montre sa récolte de la journée : un régime de bananes, des papayes et quelques poissons dans un panier. Chacun participe à la nourriture de la communauté. Car le repas ici dans le village du chef Willy est affaire de partage !
Fatigués, après cinq heures de navigation dans une allure de près serré, nous nous octroyons une bonne sieste de repos. Puis, comme la coutume l'exige, nous descendons à terre pour aller nous présenter au chef du village. Nous débarquons un peu à l'écart du village et revenons à pied par la berge, vers les cases. Nous demandons à un groupe de jeunes filles rieuses et timides comment rencontrer le chef Willy.
- Chef Willy n'est pas là, il est parti à Malicolo, nous disent-elles dans un anglais très correct. Il revient vers 6 heures PM.
Bon, se dit-on, cela nous donne le temps de visiter un peu les environs et aussi de se baigner. Le village est assis dans le coin Ouest d'une petite île très jolie, Sakao Island, située elle-même dans le Nord du Maskelines Group. La pointe où nous sommes, "Vanbuai Point ", forme une avancée basse et plate, bien dégagée, couverte de cocotiers. Elle abritait autrefois une fabrique d'huile de coprah. Plusieurs bâtiments en dur, abandonnés, témoignent de cette activité passée. Durant la baignade, plusieurs adolescents, reviennent nous voir pour troquer quelques fruits contre des tee-shirts et des magazines. Ce sont toujours les premières choses qu'ils nous demandent en échange de fruits, de légumes ou bien de poissons.
Avant notre départ de Nouméa, et ayant connaissance de ces coutumes de troc dans les îles du Pacifique, nous avions fait une réserve "spéciale" pour ce troc. Toutes ces choses qui se recherchent dans les îles isolées et qu'il est difficile parfois de se procurer… Ce sont en premier les tee-shirts puis les magazines… Viennent ensuite les cigarettes, briquets, bâches de plastique étanches, machettes, pochettes d'hameçons inox, fil à pêche, savonnettes parfumées, chaussures de sport et tout un tas de petites choses de la vie courante auxquelles le commun des mortels ne pense même plus. Elles nous semblent insignifiantes à nous, mais pour ces gens démunis, elles sont, oh combien utiles et riches de symbole ! Alors au pays du Chef Willy, on troque, on échange. Voici des fruits et légumes en quantité pour plusieurs jours. Pas besoin de porte-monnaie ici. Ces moments sont de vrais plaisirs partagés.
A la tombée de la nuit, un petit cabin-cruiser est de retour au village. Il vient aussitôt contre notre bord. C'est Willy le chef du village qui revient de sa visite sur l'île voisine. Il est accompagné de son frère qu'il nous présente : Georges. Puis, sans nous demander si nous le pouvons, il nous commande aussitôt…
- Ce soir vous êtes nos hôtes, les femmes vont nous préparer un repas coutumier et vous, si vous pouvez faire un gâteau, ce sera parfait, OK ? Allez à tout à l'heure !
Voilà une opération menée tambour battant se dit-on. Willy et son frère passent à bord de l'autre voilier qui est arrivé entre temps et s'est mouillé un peu plus loin que le village. Puis ils reviennent ensuite s'échouer devant les paillotes d'habitation. Le tout n'a pas duré plus de cinq minutes…! Hé bien soit ! On n'a pas vraiment le choix. Marie-Claude se précipite au fourneau pour faire une tarte aux pommes ; c'est ce qui se fait de plus simple et de plus rapide. Moi, je sors les ustensiles pour préparer un saladier de pop-corn. Ces friandises sont toujours appréciées par les enfants… Nanou, elle, épluche les pommes, voilà chacun œuvre à sa tâche…
A l'heure dite, tout le monde se retrouve au village devant la case du chef Willy. L'autre équipage, un couple australien, a fait un gros cake aux raisins et aussi du pop-corn. Nous voici déposant nos offrandes au chef du village mais en fin de compte, c'est bien nous qui sommes les hôtes du chef Willy !
Les femmes mélanésiennes, accompagnées de leurs bambins sont à l'écart. Assises sur des nattes, elles ont disposé le repas au sol, sur des feuilles de bananiers. De grosses parts de Lap-Lap sont étalées en éventail autour de tas de fruits… Mais avant de commencer le dîner, le chef Willy, nous invite à une prière de bienvenue et de remerciement pour cette rencontre… Nous sommes impressionnés par le côté cérémoniel de cet accueil. Nous l'écoutons, pieusement ! Puis, après nous avoir remerciés, il nous invite à boire le Kava…
Ah, le kava…
On ne peut pas venir en Mélanésie sans se plier à la coutume du Kava… Ce breuvage, tiré de la racine d'un poivrier sauvage est assez quelconque au goût. Le drame, c'est qu'il a une action anesthésiante, un peu comme la propolis, en plus il est euphorisant. Je ne parle pas du mode de fabrication… Les racines écrasées au tamiok (hache en pierre), sont mâchouillées par les hommes durant des heures et crachées dans une grande bassine avant filtration… Ce curieux laitage est médicinal paraît-il. Personnellement, je n'ai jamais pu avaler plus d'une cuiller à café de cet "apéritif" réservé aux hommes dans toutes les tribus mélanésiennes. Chef Willy en sert une calebasse pleine à chaque invité, y compris les femmes, puis à chaque homme de sa tribu. Ils se tiennent tous debout autour de nous. Nous autres, les cinq hôtes du chef Willy, sommes les seuls à être assis. L'honneur veut ici que l'on donne son "tabouret" (tronçon de cocotier) aux invités. Pendant que nous dégustons, à grand peine, le Kava, Willy nous raconte la vie de sa tribu, les soucis de son village pour se nourrir. Les meurtrissures dues aux tempêtes…
" Les cyclones cette année encore ont détruit toutes les plantations… Les paillotes aussi ont été sérieusement endommagées. Même les bêtes ont souffert de "Paula"… Un arbre déraciné a tué une vache et plusieurs cochons se sont noyés… Alors, maintenant, j'ai trouvé une nouvelle source de nourriture pour le village… Nous plantons plus de fruits ; plus de légumes… Ils poussent très bien ici et on invite les bateaux, les yachts à venir faire du troc avec nous… Tous les habitants sont enchantés de ces rencontres, vraiment ! "
A l'entendre, Willy est très convaincant. Malgré une allure fluette, presque fragile, il a comme une flamme pétillante dans les yeux… Mais c'est un chef, un vrai et il a raison… Complètement isolés des autres îles et de la capitale, le seul véritable moyen de s'ouvrir à l'extérieur, c'est de faire venir les navigateurs chez lui, et ça, le chef Willy l'a parfaitement compris…
Les enfants et les adolescents se sont gavés de pop-corn. Les hommes se sont rués sur la tarte aux pommes de Cloclo et le cake aux raisins de nos amis australiens… En quelques minutes il ne reste rien de nos offrandes. Nous sommes navrés de constater que les femmes du village, tenues à l'écart de ces festivités, n'ont pas eu droit à une seule miette de nos gâteaux ! Faisant remarquer la chose au chef Willy, il nous montre du doigt qu'elles ont encore du lap-lap, et tant qu'elles en veulent…!
Dur dur d'être femme au pays du Kava et du lap-lap…
Le lap-lap est le plat national du Vanuatu. Le lap-lap est une sorte de tourte épaisse faite à base de farine d'igname et dans laquelle on y ajoute des légumes et un morceau de poulet ou de poisson, suivant les opportunités du jour. C'est un plat ressemblant à une quiche et qui tient au corps, je vous l'assure. Dense comme du plomb, on ne peut pas faire plus riche comme nourriture. D'ailleurs la silhouette des femmes du village, sont là pour nous le démontrer. Elles sont "copies conformes" des toiles de Gauguin : rondelettes à souhait !
Nous avons quelques difficultés à faire passer le lap-lap, surtout après le kava qui nous a endormi toute la bouche… Heureusement qu'un délicieux morceau de papaye vient terminer ce repas de fête, sinon nous en serions morts assoiffés. Après le breuvage apéritif, aucune boisson ne nous avait été proposée pour faire passer l'étouffant lap-lap.
Tard dans la nuit nous quittons la compagnie de "Monsieur Nombong" et de ses frères vanuatans. Les hôtes du chef Willy redeviennent des navigateurs hauturiers… Au petit matin, c'est son frère, Georges qui passe nous voir. Lui parle un français très correct. Sa femme est malade et demande si Marie-Claude peut passer la voir dans sa case. Dans la matinée, lors de la visite, quelques comprimés sont distribués et le tour est joué. C'est aussi cela la navigation dans les îles du bout du monde lorsqu'on est infirmière !
Bon, allez, aux îles suivantes, la visite du Vanuatu n'est pas encore terminée.
Aoré Island… puis Santos sa voisine avec la visite de Luganville qui était la capitale " française " du condominium. La bourgade ressemble à un village de cow-boys du middle-west américain… Ensuite viennent Aoba, Pentecôte, Maewo et à nouveau nous touchons un joli coin tout au Nord de Santos : Port Olry. C'est d'ici que nous devons préparer la traversée vers la Papouasie.
Nous sommes également passés par Ostyers bay. Nous n'avons pas failli à la coutume d'aller se baigner dans les "trous bleus". Ces endroits sont vraiment magnifiques et sauvages. Ce sont des fonds de mangrove dans lesquels se jettent d'importantes sources d'eau douce, cristalline. En y arrivant, une anecdote particulièrement drôle, nous a fait comprendre combien la valeur des choses de la vie change d'un peuple à l'autre…
Deux jeunes pêcheurs étaient passés nous voir pour faire du troc et semblaient très intéressés par notre vie de famille. Le plus âgé, (autour de 20 ans) au moment de nous quitter me demande comme ça, de but en blanc, …
- Combien tu as acheté ta femme ?
Sur l'instant je me demande bien quoi en penser… Me demanderait-il ça pour acheter Marie-Claude… ou bien veut-il tout simplement savoir combien coûte vraiment une femme dans notre pays ?
Prenant un air perplexe, il me répète alors d'un air plus convaincant…
- Oui, combien tu l'as payée ? Moi ici, il faut que je donne au moins 80 000 Vatus et 3 cochons pour acheter une femme… C'est très cher, cela représente une bonne année de travail. Alors je ne peux pas en acheter une !
N'arrivant vraiment pas à comprendre son interrogation, et la question me paraissant aussi tellement saugrenue, je me mets à balbutier…
- Eh bien nous, en France on n'achète pas les femmes… On les "prend", gratuitement… Enfin, on demande à son père la permission pour l'épouser, mais c'est une formule de politesse, c'est une coutume simplement !
Le jeune kanaki, n'en revient pas. Comment ? Gratuite …une femme, en France… Il se met à discuter en bichlamar avec son copain et on voit vraiment qu'il y a quelque chose qui les chagrine… C'est gratuit pour "acheter" une femme …en France ! Ce n'est pas possible semblent-ils se dire… En fait, ce n'est pas tout à fait vrai ce "gratuit " car si je me rappelle bien ce jour où je suis venu demander la main de Marie-Claude, à son père, j'avais apporté une bouteille de Cahors Carte Noire. Alors je finis par lui dire que non, en réalité je l'ai troquée contre une bouteille de vin, soit en contre-valeur 10 Vatus à peu près (environ 4 €). Ne riez pas l'anecdote est bien réelle ! Le bougre n'en revient pas et repart tout en palabrant avec son copain, complètement écœuré…!
Ah, ces étrangers ! Ils n'achètent même pas leurs femmes !
Pas étonnant qu'ils soient les hôtes du chef Willy…
Suite du TOME II...Chapitre 213...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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Commentaires
Pascabret le 04/11/2007 à 11:24:22Super cette histoire de femme achetée...
Ce genre d'anecdote nous rappelle combien nous, nous sommes décalés des vraies valeurs humaines !
Idem pour le troc, dans nos campagnes françaises autrefois, c'était ainsi mais.... les temps changent, n'est ce-pas ? je regrette moi aussi toutes ces belles coûtumes perdues.