Chapitre 213 - Pour L'Oiseau de Paradis
Chapitre 213
POUR L'OISEAU DE PARADIS
Nous venons de quitter l'archipel du Vanuatu, en compagnie du mauvais temps. Eh bien huit jours et demi plus tard nous voici encore dans le mauvais temps à négocier l'entrée d'une passe sur l'île de Renard. Nous atterrissons sur l'une des nombreuses îles et îlots de l'archipel des Louisiades. Le pays qui nous accueille n'est autre que la Papouasie Nouvelle-Guinée.
Le protocole des formalités douanières voudrait que notre premier "toucher" soit un port pourvu de tous les bureaux adéquats. Mais non, pas cette fois, impossible, trop, c'est trop !
La semaine que nous venons de vivre à été très éprouvante… Dès la première nuit de navigation, en quittant l'île de Santos, le vent est rapidement monté à 40 nœuds. Cet alizé musclé de Sud-Est n'en a plus bougé, ni en direction ni en force. Ce qui correspond à force 9 sur l'échelle de Beaufort, soit la force de tempête en d'autres langues. Dès le second jour c'est le pilote automatique qui nous lâche. Le surlendemain, le deuxième pilote cède aussi car la mer est forte et déferlante à cause de courants contraires, capricieuse.
C'est la déconfiture générale !
Dans ces conditions de navigation difficile, on mesure l'importance de la redondance matérielle en plus d'un moral d'acier. La perte du pilote automatique, cela veut dire aussi barrer manuellement le bateau, jour et nuit. Un équipier est sacrifié au poste de timonier. L'autre doit donc faire tout le reste, et seul. Nous sommes deux adultes avec Anne mais elle, avec son handicap, ne peut rien assumer sur le bateau, beau ou mauvais temps. Au contraire même, c'est nous qui devons veiller encore davantage sur elle lorsque survient la tempête !
Rapidement, les contraintes et la fatigue s'accumulent. Les repas s'écourtent, le sommeil se raréfie, l'humeur grisaille et le moral "dégringole dans les baskets" ! Malgré l'état de la mer, pendant que Cloclo barre, j'arrive néanmoins à remettre en état l'un des pilotes avec des pièces "cannibalisées" sur les deux autres… Cette réparation, à la "Mac Gyver", nous permet de nous libérer du barreur "prisonnier" et atteindre les Louisiades. Ouf !
Les instructions nautiques nous avaient pourtant bien prévenus… Mais…
" Dans cette zone de navigation, nous disent-elles, la mer de Corail est l'endroit du monde où les alizés soufflent le plus fort, atteignant régulièrement la force de tempête ! " Balivernes …avions-nous pensé, "ils" exagèrent toujours ces bureaucrates…! Eh bien NON, car c'est bien vrai, de nos yeux vus et pieds "sentus" ! Ces bouquins sont des puits de sciences, étonnamment extraordinaires de savoir et de justesse…
Voilà pourquoi, après avoir supporté cette longue semaine de contraintes et de temps pourri, nous avions besoin de nous reposer vraiment.
Nous voici donc mouillés à l'abri des vagues qui rugissent toujours au dehors. Nous profitons avidement de cette toute première carte postale de Papouasie. Les habitants de l'île Renard sont rapidement venus nous voir au bateau avec leurs pirogues. Le pasteur, qui s'est présenté à nous, est le seul à parler l'anglais et nous a offert des papayes. Il est aussi ravi du magazine que nous lui offrons en échange : c'est le dernier. Puis il nous invite à terre faire la tournée du village. Courtoisie oblige… Les habitants, les Papouans, sont gais, souriants, heureux de vivre ici-bas tout simplement. Le village, constitué de jolies huttes sur pilotis, comporte une centaine de familles, nous dit-on. Cela nous paraît énorme pour un îlot aussi petit ; deux petits kilomètres carré, guère plus. Mais si la Papouasie Nouvelle-Guinée est un pays pauvre, ses côtes n'en sont pas moins chatoyantes et très habitées… Comme chacun sait (ou a su à l'école primaire…) l'emblème de ce pays est bien évidemment, "l'Oiseau de paradis". Eh bien nous, comme nous devions passer tout près, nous sommes venus ici exprès pour le voir, en vrai, cet oiseau de Paradis !
Quoi de plus logique ?
Après deux journées de repos complet sur Renard Island, le séjour au port de Bwagaoia est des plus formels. Papiers administratifs, banque, courrier, avitaillement en eau et combustible, nourriture… La routine quoi ! Orné en plein milieu par son Oiseau de paradis, le pavillon papou flotte sur Kerguelen. L'officier des services sanitaires attire notre attention cependant sur un point : la baignade ! Oui, nous dit-il, il y a beaucoup de crocodiles de mer et ils sont dangereux. Régulièrement, il y a des accidents… Un plaisancier qui a plongé pour aller dégager son ancre du corail s'est fait croquer… Tomber à l'eau ou bien se baigner dans un endroit exposé peut être fatal, nous dit-il en ponctuant ses mots ! C'est un point que l'on ignorait, on lui promet d'être prudent. Quelques Kinas en poche, c'est la monnaie locale, nous voici parti à l'assaut du dernier continent sauvage. Le pays des Penjamons, des "coupeurs de têtes" comme le précisent parfois les anthropologues…
Comme les autorités vous donnent (moyennant finances !) un "permis de navigation", nous y avons porté le maximum d'escales possibles. Cela permettra, tout en restant en règle, de visiter le plus d'endroits reculés possibles et trouver, peut-être, notre cher Oiseau de paradis… Nous avons cependant évincé la capitale, Port Moresby. Des bidonvilles jouxtent le port de plaisance, car il y a une marina, même chez les Néo-guinéens, eh oui, mais les ennuis y sont légion, paraît-il. De toutes façons, nous n'avons rien à faire dans la capitale. Alors on court-circuite les camps de concentration urbaine pour les campagnes profondes. Elles sont toujours plus tranquilles que les villes avec leurs problèmes de banlieue. C'est comme chez nous finalement.
Les îles des Louisiades et les escales sur le continent papou se suivent mais toujours point d'Oiseau de paradis. Les kangourous et les wapitis sont nombreux, encore une curiosité que nous ignorions. A la tombée de la nuit les roussettes s'envolent par millions. Le mot n'est pas trop fort, je vous assure et le spectacle impressionnant. Les crocodiles de mer sont omniprésents également et nous obligent à surveiller sans cesse les abords de la baignade. Pour écarter le danger, il suffit d'éviter les endroits près des mangroves et les recoins cachés. Sur les plages de sable blanc bien dégagées, souvent désertes, et elles ne manquent pas, nous n'en voyons jamais. Plus ennuyeux sont les serpents, ils sont nombreux et peu farouches. Nous ne les connaissons pas et probablement une partie d'entre eux sont venimeux. Mais comme les crocos, ils s'enfuient au moindre danger. Après tout ce sont des animaux sauvages qui n'aiment pas le dérangement et le terrain découvert, logique, quoi. La chose la plus spectaculaire, en fouillant dans les frondaisons, ce sont les oiseaux. Il y en a partout, de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs. Ils sont bariolés à tel point qu'on a du mal à les discerner dans les feuillages. Mais le summum, ce sont leurs chants : extraordinaires de mélodie ! C'est surtout dans les abattis que nous en voyons le plus. Ces carrés de forêt défrichée, brûlés et plantés de tout, sont de vrais patchworks. Côté aérien …bananes, goyaves, papayes, corossol, citrons, pamplemousses, mangues, fruits à pain …garnissent les hauteurs. Coté terrien …ananas, manioc, dachines, patates douces, taros, gombos, tomates, courges, aubergines, giraumont ou autres christophines parsèment le sol. Le tout, encadré, par les sagoutiers (palmier dont la moelle donne le sagou, une excellente farine) et les cocotiers, omniprésents et combien utiles de la tête aux pieds. Nous sommes émerveillés par le chant de tous ces oiseaux de Papouasie qui peuplent ces "jardins botaniques".
Pour l'Oiseau de Paradis, rien ! Ça c'est une énigme.
Parmi les escales choisies, une baie attire plus particulièrement notre attention. C'est Hood Lagoon. C'est la conformation du lieu qui titille notre curiosité. Une immense baie protégée par un platier de corail extérieur, fait suite à une lagune intérieure qui elle, reçoit plusieurs rivières. A la lecture de la carte marine, l'endroit paraît si singulier que nous décidons de nous y rendre pour la prochaine escale.
Nous sommes le seul voilier à errer dans ce coin retiré de la Papouasie et venons mouiller juste devant le village de Hood Lagoon. C'est un gros village de pêcheurs. Comme tous les pêcheurs sont aussi chasseurs et agriculteurs, on les retrouve chaque jour suivant le soleil, aux mêmes endroits. Le matin est occupé à la pêche en mer ou bien sur les plâtiers à la récolte des coquillages. L'après-midi est consacré à l'abattis, dans la forêt. Suivant la mousson, c'est récolte ou plantation. Quelques-uns, les plus âgés, restent au village à travailler, en compagnie des mamies qui gardent les bébés. De nombreux cochons fouinent partout en chassant les poules qui se réfugient dans les pilotis… Des chiens sans âge, ni pedigree, errent ici ou là… Mais à Hood Lagoon, ce sont les enfants, plus précisément les adolescentes surtout qui vont nous étonner. Chaque après-midi elles viennent au bateau avec leurs pirogues à balancier pour nous rendre visite et barboter dans l'eau avec Anne. Elles parlent assez bien l'anglais et veulent tout connaître de notre vie. Nous en profitons aussi pour comprendre comment s'organise la vie dans un village papou aussi reculé dans la forêt de Nouvelle-Guinée. La ville la plus proche du village est Keapara, à 120 kilomètres de piste dans le Nord-ouest.
Avec les filles aujourd'hui on parle de l'avenir et de métiers… Aileen veut devenir professor. Janet, dont le père est médecin au dispensaire du village veut aussi devenir doctor. Rova a moins d'ambition elle, et veut être nurse, infirmière comme Cloclo. Grace, la plus jeune, qui sourit tout le temps, ne sait pas. Gia, qui ressemble à une tahitienne du Heïva, veut aussi être nurse. Leika, qui parle timidement mais n'en pense pas moins veut aussi être nurse. Jessy, la plus grande et la plus réservée, veut aussi être doctor. Eh bien se dit-on, avec tout ce personnel médical, on va pourvoir garnir nos hôpitaux, en France… Nous, on n'en a plus ! Nous n'avons pas interrogé les garçons, tous plus jeunes, mais je suis certain qu'ils veulent tous être pompiers ou policeman…! Le petit écran a pénétré partout dans les campagnes même au plus profond de la Papouasie Nouvelle-Guinée…/… C'est ça, la mondialisation… D'ailleurs, le village possède un groupe électrogène qui démarre le soir ...avec le début du programe TV ! Certaines cases et quelques troncs de cocotiers au milieu des huttes portent des paraboles dressées vers les étoiles. Si le soleil éclaire partout sur la planète, les satellites aussi font de même. Nous voyons tout ça en Papouasie Nouvelle-Guinée, mais toujours point de paradisier !
Après cinq jours de vie intense parmi les habitants de Hood Lagoon, nous quittons nos copines, toutes et tous émus. La route vagabonde se poursuit pour atteindre Daru, encore une petite île, la plus Sud de Papouasie. Flânant le long des côtes à toucher la forêt, au gré des étapes, toujours pas d'Oiseau de paradis en vue.
Daru est aussi un port d'entrée (ou de sortie, c'est selon) le dernier avant la frontière de l'Irian Jaya. Petite explication géopolitique…
La Nouvelle-Guinée est en fait une île très grande, une fois et demie la France, constituée de deux "provinces". La première, à l'Est : la Papouasie, ancienne colonie australienne, maintenant pays autonome des papous et la seconde, à l'Ouest : l'Irian Jaya qui, elle, est une région de l'Indonésie. Mais l'île entière est habitée par les papous, on dit aussi papouans. Ce peuple mal défini d'origine malayo-polynésienne possède des coutumes et des langages différents des mélanésiens. Ce sont les Néo-guinéens. Ils ne forment qu'un seul peuple, pourtant scindé en deux "nations"…
Dès que nous jetons l'ancre devant la jetée de Daru, nous sentons que quelque chose est différent ici dans le fond du golfe de Papouasie. Cet endroit est l'entrée du détroit de Torres, un étranglement dangereux, redouté des marins. Mais ce n'est pas le côté maritime qui choque en arrivant, non, ce sont les gens. Des milliers de loqueteux sont entassés sur la plage. Des cabanes délabrées, des caisses couvertes de bâches, des cartons amoncelés en guise de huttes, de vieilles carcasses de bus, de camions… La plage est un bidonville indescriptible. Même les nombreuses épaves de bateaux grouillent de gens qui "habitent" cette vasière à l'allure de décharge municipale ! On estime à un millier, leur nombre, on n'en revient pas !
Pour descendre à terre faire la "sortie", se dit-on avec Marie-Claude cela ne va pas être du gâteau. On va se retrouver à poil en moins de deux minutes, c'est plus que probable…
On reste là, pantois, à se demander comment on peut aller au bureau de douane pour faire notre clairance, quand un zodiac venant du port surgit. Il y a un trawler de mouillé devant nous. Une dizaine d'autres bateaux de pêche occupent le plan d'eau. Nous avions pensé que ce chalutier moderne était un pêcheur un peu mieux nanti que ses voisins… Mais non, c'est un "plaisancier", plus précisément un pasteur australien en mission ici… Le zodiac vient directement à nous…
- Il ne faut pas débarquer, commence-t-il par nous dire, vous allez vous faire dépouiller… Daru est un coupe-gorge, surtout restez à bord. Sur le bateau vous ne risquez rien !
Ses dires confirment notre première sensation et ne nous rassurent pas du tout. On lui explique alors que l'on s'arrête ici uniquement pour faire notre sortie du territoire et que nous partons pour l'Australie, direction Darwin.
Après quelques échanges de courtoisie, l'atmosphère se détend un peu. Il nous présente son épouse, son équipier interprète et le but de sa mission dans ce coin paumé.
- Vous avez vu les îlots, tout au Sud en arrivant à Daru hé bien ces îles sont australiennes et ces gens essayent de les rejoindre par tous les moyens. Ces îles sont leur Eldorado… Ils sont sans cesse rejetés par les Coast Guard mais rien n'y fait, ils sont chaque jour plus nombreux à tenter le passage…! Sur le continent guinéen, ils arrivent à se nourrir mais ici sur cette île minuscule, il n'y a rien… C'est le pillage permanent, une guérilla atroce. On essaie de les aider au mieux, mais notre mission est vraiment difficile.
Voilà ce que le pasteur nous a appris. En quelques minutes nous comprenons le pourquoi de cette misère étalée là, sur la plage du port de Daru. Il nous explique qu'il repart à terre dans quelques minutes et qu'il préviendra les autorités portuaires pour nous, il suffit de se mettre en veille VHF.
OK, merci monsieur le pasteur !
L'après-midi rien ne bouge. C'est seulement le lendemain qu'un appel au radiotéléphone nous apprend que le douanier viendra à bord du Kerguelen faire la sortie. Après avoir été le chercher en annexe à l'escalier du quai, il monte à bord mais n'ose pas entrer. Nous lui faisons visiter notre maison flottante. Tous les équipements sophistiqués du bord l'impressionnent. On comprend alors qu'il n'a jamais vu un voilier d'habitation comme celui-ci ! Les clairances sont remplies et dûment tamponnées. Voilà. Merci monsieur le préposé. Au moment de quitter le bateau, on se souvient alors qu'il nous reste encore quelques Kinas. C'est la petite réserve habituelle pour les fruits et légumes des "derniers instants à terre", du départ… Mais là, impossible, il faudra faire sans ce complément habituel. Comme on ne pourra rien en faire de nos derniers kinas évidemment, on les lui donne. Il nous regarde d'un air gêné, et nous dit " Mais cela représente un mois de salaire…!''. Il y avait l'équivalent d'environ 12 ou 13 Euros !
Et même à Daru, sur cette l'île "purgatoire", nous n'avons toujours pas trouvé notre " Oiseau de paradis " !
Si nous n'avons pas vu l'Oiseau de paradis, la Papouasie Nouvelle-Guinée n'en est pas moins un paradis pour les oiseaux. Nous en avons vu beaucoup, de toutes formes et de toutes couleurs ; les plus bariolés qu'on puisse imaginer ! Ceux-là on a pu les admirer chaque jour, ils sont sans conteste les plus beaux que nous n'ayons jamais admirés de tout notre périple autour du monde. Mais la misère aussi fait partie de ce monde. Le pays du paradisier, serait-on tenté de dire, c'est le paradis, n'est-ce pas ?
Si la réponse est Oui, eh bien il est pavé de mensonges ce paradis car nous ne l'avons jamais aperçu ! Ah si ! J'oubliais… Partout dans les poubelles, les fossés, au bord des routes, sur les places des villages, échoués sur les plages… Il y en a des oiseaux de paradis…! Piqués aussi la "tête en bas" sur le bout des branches, c'est une manie… Il y en a des Oiseaux de paradis, plein…! Ils sont joliment imprimés sur les canettes en aluminium de la plus grande marque de bière du pays !
Nous étions venus en Papouasie Nouvelle-Guinée pour lui, eh bien, c'est là qu'il fallait l'observer l'Oiseau de paradis !
Suite du TOME II...Chapitre 214...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
Podium des sites annuaires pour le nombre de visites sur notre Blog...
2) http://www.annuaire-blogs.net/

Commentaires