Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 215 - S'embusquer Pour le Dragon

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Chapitre 215


S'EMBUSQUER POUR LE DRAGON

 

 

     Cinq jours de calme parfait ont amené Kerguelen jusqu'à Kupang. Seul le ronron du moteur déchirait la platitude de cette mer de Timor, déserte et lumineuse comme un miroir en plein soleil.


     La capitale du Timor est un petit port assez banal. Il ressemble à ces ports de la côte portugaise, coloré mais sans cachet particulier. On dirait que rien ne s'est passé ici depuis l'arrivée de Bligh, le capitaine naufragé du Bounty qui échoua là, dit la légende… Ce qui trouble l'apparente quiétude, ce sont plutôt les évènements récents. L'échiquier politique vient de rendre la liberté à ce petit Etat, tout neuf. Longtemps partagés en deux provinces, entre les portugais et les hollandais, les timorais vivaient relativement en paix jusqu'à 1950. Cette année d'annexion du Timor occidental à l'Indonésie fut le détonateur d'un soulèvement général. Plus tard, en 1975, l'occupation de la partie Est, le Timor oriental, achève de provoquer la discorde et la guerre civile éclate. Depuis quelques jours seulement, la paix est signée, les soldats de l'ONU patrouillent… Les drapeaux de la conciliation flottent… Les pêcheurs vont et viennent devant Kupang au rythme des marées…Tout va donc au mieux. Notre clearance effectuée facilement, via un agent de la place, nous ne nous y attardons pas. L'archipel indonésien comporte pas loin de 17 000 îles et îlots alors le grain ne manque pas à moudre… Sans compter que le cruising permit décompte maintenant les jours et trois mois c'est vite avalé. On y va !

Magnifique et tranquille mouillage à Seventies Islands (sur l'île de Flores)

     Les premières îles et les mouillages se suivent, tranquilles à souhait. Nous n'y trouvons pas une beauté exceptionnelle comme certains navigateurs nous l'avaient laissé entendre. Les nombreux pêcheurs que l'on croise partout, sont assez sympathiques. Ils viennent souvent nous voir au mouillage mais ne nous ennuient pas outre mesure. Encore une image négative qui se colportait sur les ondes de Radio Cocotier mais pour nous pas d'embêtement particulier. Au début, nous étions toutefois assez méfiants. C'est notre premier séjour dans ce pays musulman surpeuplé. Plus gênantes au fond, ce sont les histoires de pirates qui s'y rapportent et reviennent au devant de l'actualité de temps à autre. Statistiquement, il est vrai, c'est dans les eaux indonésiennes que les attaques sont les plus fréquentes. Il y a de quoi s'inquiéter. Maintenant, par qui, pourquoi, comment sont-elles commises ? On entend de tout, du plus banal au plus délirant… Il est impossible de se faire une idée précise sur ces actes de piraterie. On essaie de ne pas trop y penser et surtout de rester vigilants. Cela nous paraît être l'attitude la plus sage.


     Après Timor et Roti island, voici les îles de Semau, Alor, Pura, Pantar, Marisa, Kawula, Adonara, Watukula, puis Flores, la plus orientale et la plus connue des îles de la Sonde. Nous voici ancrés à Maumere, capitale administrative de Flores. Maumere est un port de commerce actif. On y exporte en grande quantité le cacao, le café, le caoutchouc, le riz, le tabac et les clous de girofle. Oui, le giroflier est si présent sur Flores que les indonésiens vont en mettre des "clous", …même dans leurs cigarettes, les fameuses Kretek. Pour un occidental, le réflexe est immédiat… Au goût, elles "sentent le dentiste"… C'est vrai, instantanément, on aime fort ou bien on déteste ; il n'y a pas de milieu tellement elles sont parfumées. Personnellement, et ceci même sans être un "accro" de la clope, j'adore.


     Sur Flores un autre point d'intérêt attire le touriste, c'est le volcan Kalimutu. Un volcan en Indonésie, mais c'est banal allez-vous me dire, il y en a plus de 350 ! Oui mais celui-ci a quelque chose de bien particulier…


     Le volcan Kalimutu est l'un des plus beaux de toute l'Indonésie. Surtout il est le plus facile à visiter. Culminant à 1700 m. d'altitude seulement, le camion ou le "bémo", le bus local, peut vous amener jusqu'à son sommet. Le Kalimutu est célèbre car ses flancs cachent trois lacs formés dans les anciens cratères, de trois couleurs différentes. Mieux encore, suivant la saison, l'heure de la journée ou le temps qu'il fait, leurs eaux changent de couleurs…


Le premier est rouge, parfois marron ou bordeaux.


Le second est vert émeraude virant au bleu turquoise.


Le troisième est noir, parfois brun sombre jusqu'à devenir ocre.

Entre la photo et le billet, les couleurs des lacs ont changé !

     Les minerais de la roche, différents dans chaque lac, donnent ces teintes. Le plus spectaculaire c'est qu'au fil des saisons et des années, les couleurs sont interchangeables comme si les lacs eux-mêmes avaient changé de place ! Les vulcanologues ont bien expliqué ce phénomène étrange. Le processus d'absorption des solfatares amène une concentration d'acide sulfurique telle qu'il déclenche à un certain moment une précipitation sur les autres éléments en suspension dans l'eau. La nature même de la roche sous-jacente combinée au miracle des réactions chimiques donne ces couleurs extraordinaires. Le spectacle depuis le belvédère est à couper le souffle. Vu d'avion, le coup d'œil est encore plus fascinant. D'ailleurs la banque nationale indonésienne elle-même, a figé cette merveille de la nature pour la postérité… Les trois lacs de Kalimutu, en figures emblématiques de ce pays, sont gravés sur la coupure de 5000 Roupies.


     Un lieu aussi singulier ne peut pas exister sans créer quelques légendes mythologiques. Curieusement, dans ce pays musulman, l'île de Flores est catholique, à une grande majorité. Le reste de ses habitants est animiste. Une tribu des environs, les Lio, ont une bonne partie de leurs croyances et coutumes liée au volcan Kalimutu. Les trois lacs sont le refuge des esprits, des morts et des sorciers.


Le lac noir est le sanctuaire des voleurs et des criminels,,,


Le lac vert est le lac des enfants et des vierges…


Le lac rouge est celui des vieillards et des sages…


     Sachant qu'au fil du temps les lacs changent de couleur, les Lio conçoivent sans peine qu'un esprit, "habitant" d'un lac puisse passer dans l'autre à cause de l'un de ses proches, indélicat… Dans le massif du Kilimutu, les Lio n'ont pas le droit de s'adresser aux animaux, aux plantes, aux rochers …sous peine d'être transformés en sorcier. Les légendes se nourrissent de terreurs si vives que, à la descente, jamais un habitant du coin n'osera passer devant la Vierge, Déesse du Kalimutu, sans s'arrêter ni se signer la tête et le corps de la main. Plus impressionnant encore, les chauffeurs des Bémo et des camions, coupent leurs moteurs, marquent l'arrêt devant la grotte de la Vierge et redémarrent plus loin leurs mécaniques, pour ne pas réveiller les mauvais esprits du Kalimutu… La terreur du volcan est ancrée dans l'esprit Lio depuis la nuit des temps. Pour nous, plus prosaïquement, c'est un lieu sauvage exceptionnel de beauté. Un volcan aussi, qui peut donc se réveiller…


     Le Kalimutu ne nous ayant point jeté de mauvais sort, rien de particulier, la visite de Flores se poursuit au gré des mouillages. Route à l'Ouest, toujours à l'Ouest !


     Plus loin, toujours sur Flores, nous trouvons un autre lieu extra, en bord de mer cette fois. C'est Seventies Island. Un parc national y a même été créé. Ce petit archipel composé de 17 îles, comme son nom l'indique est attenant à la côte Nord de Flores. C'est un endroit splendide et désert. Nous en profitons pleinement. L'île de Flores arrive à son extrémité ; prochaines visites les îles suivantes de Rinca et Komodo. Ces îles cachent des dragons, dit-on, des vrais ! Ces varans géants, descendus tout droit de la préhistoire, sont aussi appelés les Dragons de Komodo.


     L'exploration de l'archipel de la Sonde continue. Mais là, entre l'île de Rinca et l'extrémité de Flores, des difficultés inattendues surgissent. Pourtant le site est magnifique. Plantée de dizaines de pains de sucres, et d'îlots biscornus, la baie offre une allure éblouissante de mini baie d'Along. Mais les courants de marées sont violents. Forts, au point que notre moteur, déjà bien fatigué par les longues navigations sans vent, donne des signes de faiblesse très inquiétants ! Par endroits, le courant atteint 6 ou 7 nœuds, il nous est impossible de franchir ces passes transformées en torrent. Il faut s'y prendre à plusieurs fois, utiliser mille ruses et parfois attendre la renverse de la marée pour atteindre un mouillage sur Rinca. Mais la récompense est à la hauteur de la peine. Les mouillages sur l'île de Rinca sont idylliques, vraiment !


     Dès notre arrivée, nous scrutons avec nos jumelles, les pentes des montagnes pour voir ces fameux dragons de Komodo. Mais nous y voyons surtout des chevaux sauvages, des buffles, cerfs, sangliers, chèvres, singes et même des dindons et des lapins. Les pentes sont dégagées, faites de savanes sèches et parsemées de palmiers. Il nous semble aisé de pouvoir surprendre ces animaux préhistoriques, directement issus de l'ère secondaire. Mais pour le moment, non, on n'en voit pas un seul.


L'histoire de la découverte de ces dragons de Komodo est très étonnante…


     C'est en 1911 seulement qu'il en est fait mention, pour la toute première fois. Un pilote hollandais, convoyant un appareil du Timor vers Java, suite à une panne moteur, avait du amerrir en catastrophe dans une baie près de l'île de Komodo. Sur son rapport d'accident d'avion, il mentionnait que les pêcheurs qui l'aidèrent à rejoindre la terre ferme le mirent en garde contre les "Ora". Les Ora, (les dragons) étaient des bêtes monstrueuses, se battaient sans cesse et étaient capables d'avaler un sanglier d'un trait, disaient-ils... Il eu tout le loisir comme les pêcheurs, ses sauveteurs, de les observer de loin. L'infortuné pilote fut ramené à Flores. Parmi tous les officiels qui eurent son rapport entre les mains, pas un seul ne crut à cette histoire de bêtes préhistoriques qu'il y mentionnait. On passa ce détail sur le compte du délire et du choc consécutif à son accident. Une seule personne, le conservateur du musée de Java, avait eu quelque peine à prendre ce pilote pour un fou. L'année suivante une expédition fût donc diligentée avec un officier colonial, hollandais lui aussi, pour rendre plus crédible cette recherche. L'officier, de retour, ramena un animal tué sur place cette fois afin de ne pas être traité de fou à son tour. C'était bien aussi la meilleure preuve de son existence. La communauté scientifique fut stupéfaite ! Cette fois tout le monde voulut bien croire à l'existence de ces dragons. Les savants se précipitèrent alors dans l'archipel. Puis ce furent les chasseurs qui suivirent car un dragon empaillé valait de l'or... Devant les massacres qui mirent en péril son existence même, on prononça alors sa protection totale.


     On trouve ces varans géants à Komodo mais aussi sur Rinca, Padar et même dans la partie la plus à l'Ouest de l'île de Flores.

Mouillage sur l'île de Rinca, collée à sa voisine Komodo par un goulet dangereux à cause des courants et des tourbillons violents.

     Ce midi, un zodiac est passé nous voir au bateau, ce sont les gardes du National Park de Rinca et Komodo. Ils nous demandent si nous n'avons pas vu des braconniers… Ça alors ! Par là même, ils nous apprennent qu'une autorisation est maintenant nécessaire pour entrer ici sur les îles de ce Park… Mais nous n'en avons pas spécialement entendu parler et par voie de conséquence, pas demandé. Après avoir vérifié notre Cruising Permit, ils nous expliquent comment observer les varans géants… "Il faut s'embusquer pour le dragon", nous assurent-t-ils. Bon, nous allons essayer la méthode ! Puis ils repartent aussi vite qu'ils étaient arrivés à la poursuite de leurs chasseurs fantômes…


Le varan géant de Komodo est un animal extraordinaire…


     Ce dragon a une mâchoire d'acier, couverte de dents longues et crénelées, comme celles du tyrannosaure, le cousin de l'ère secondaire. Sa langue fourchue, longue de 50 centimètres sort sans cesse de sa gueule comme celle d'un serpent. De couleur orangée, elle a toujours inspiré la crainte et bien des légendes. Sa queue est particulièrement dangereuse, il s'en sert comme d'un fouet. Par sa longueur et son poids, 3 m pour 150 kg, cela en fait un animal puissant et redoutable pour tous les autres mammifères, y compris le buffle. L'homme aussi peut le craindre et les 8 accidents "humains" recensés à ce jour l'attestent. Cet "énorme lézard" dolent qui se promène au ralenti, comme son lointain cousin le crocodile, peut se transformer d'un coup en furieux combattant.


Nous aimerions bien en voir un spécimen, quand même.


     La récompense va arriver sans attendre et nous flanquer une trouille mémorable… Nous descendons souvent à terre. Les collines des environs sont très belles et clairsemées. Le climat subtropical de ces îles les rend arides et de nombreuses criques se découvrent à nous chaque jour. Un après-midi, après avoir traversé une jolie presqu'île et revenant vers la plage où nous avions laissé l'annexe, des empreintes de dragons toutes fraîches nous barrent la route. Nos regards se croisent avec Cloclo, on n'en revient pas. Cela fait 3 jours que l'on cherche les dragons et on ne les voit jamais. Et là, aujourd'hui nous ne les cherchons même plus, et il y en a un, ici, entre nous et le bateau. C'est la cata ! Instinctivement, je saisi une branche tombée à terre sous des épineux et aussitôt, curieusement, tout le monde resserre les rangs. On ne sait jamais. Les traces nous conduisent vers des dunes. Au milieu de cette zone vallonnée, de grosses galeries plongent dans le sable, formant des sortes de tanières. Partout autour, le sable est martelé, retourné comme si l'animal avait voulu effacer les traces de son passage. On y est, ils sont là-dessous, cachés dans le sable, les dragons… Armés d'une torche électrique, nous reviendrons plusieurs fois les voir, sans faire de bruit. Pendant la journée, ils dorment bien sagement au frais, évitant le soleil torride. C'est tôt le matin ou le soir seulement à la fraîcheur du crépuscule qu'ils sortent de leurs repères pour partir en chasse. La technique pour les observer est simple, il suffit de s'embusquer près des "tanières" et d'attendre.


     Nous aurons tout le loisir de les observer et à plusieurs reprises, il suffit de se positionner le soir près de leurs trous. Ils partent en chasse, déambulent lentement "humant" l'air de leur langue baladeuse… Ils semblent aussi à l'aise en terrain découvert que dans la forêt ou dans l'eau. C'est vrai, ils sont impressionnants de puissance et d'assurance.


     Allez, une dernière fois sur Komodo…

     - On va s'embusquer pour le dragon ?

     - Ouais ! Tout le monde a répondu en chœur.


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 2723 fois

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