Chapitre 217 - Bali, Jardin d'Eden
Tous les ingrédients sont présents sur ce petit bout de terre tropicale pour réussir. Des habitants accueillants, des montagnes couvertes de forêt, des volcans dénudés, des plages désertes, des rizières éblouissantes, des vallons fleuris, des collines couvertes de temples extraordinaires, des ruelles pleines de boutiques d'artisanat… C'est vrai, à Bali, on ne peut pas s'ennuyer. Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour toutes les cultures.
Mais pour nous, les Kerguelen, que venons-nous y chercher exactement ?
Tout d'abord, nous sommes des gens du voyage, des adeptes de la voile. Pour les navigateurs, l'escale de Bali est pratiquement une halte obligatoire. Sur le chemin du retour des antipodes, les ports d'approvisionnement sont rares sur la route des alizés. Hors mis Denpasar sur l'île de Bali et Galle sur l'île de Sri Lanka (Ceylan), peu d'escales, peu de points de chute s'offrent aux circumnavigateurs. Un autre dilemme se présente dès le départ d'Australie pour les candidats…
La route maritime directe vers la mer Rouge, c'est …deux possibilités… L'une, la route par "l'extérieur", autrement dit par le grand large et l'océan Indien. L'autre, la voie par "l'intérieur", c'est à dire par la Mer de Java, mer de Chine, détroit de Malacca, mer du Bengale et enfin la mer d'Arabie. Les deux options sont possibles, de longueur pratiquement identique, avec chacune leurs lots d'avantages ou d'inconvénients.
En cette période de troubles politico-guerriers sur l'échiquier international, bon nombre de navigateurs cette année ont choisi la route par le grand large, par l'extérieur. Nous, avons pourtant choisi de passer par l'intérieur et de visiter toutes ces choses qui s'offrent sur notre route. Après réflexion, on se dit que l'on ne repassera pas de si tôt par-là. Alors essayons d'en profiter au maximum, en se faisant tout petits pour ne pas se faire remarquer. Finalement avec ou sans problème guerrier, c'est bien toujours ainsi que nous avons procédé.
Ensuite, eh bien comme tout "Homo Touristicus" latin et ordinaire, nous voulons visiter aussi ce petit bout de paradis. Bali est une enclave hindouiste dans le grand empire musulman indonésien. Nous voici donc arrivés à Kuta, port de Denpasar, sagement alignés avec quelques autres navigateurs dans le petit port de plaisance de Bali Marina.
Au regard du reste de l'Indonésie, Bali n'est qu'une "patate" de 145 km de long par 90 de large. Posée entre la mer de Java et l'océan Indien, Bali serait une île banale… Mais ce sont ses habitants qui ne le sont pas…
Bali c'est l'histoire, très ancienne, d'une île qui a forgé un peuple mystérieux duquel se dégage une étonnante beauté. Les hommes sont minces, bronzés, d'une grande noblesse d'allure… Les femmes, moulées dans leurs sarongs, ont la peau ambrée par le soleil et la démarche voluptueuse… Les enfants toujours souriants sont des invitations au bonheur et à la joie de vivre… Les balinais peuvent être fiers de leur manière d'être, de leur savoir-vivre. Ce peuple est gardien d'une culture très ancienne. Pour preuves, ils disposent de leur propre langue, leur écriture, leur religion, même leur calendrier leur est singulier. S'ils sont de confession Hindouiste, ils sont bien différents des Hindous de l'Inde. Leur religion a été revue et corrigée à la mode balinaise. Ils ont su adapter leur ferveur, un tantinet animiste, à leurs coutumes et à leurs besoins. Personnellement, ces gens me font penser à la vie de notre France médiévale oubliée. Eux vivent, en ce moment même, dans le moyen âge, sans se soucier des "temps modernes" ni des touristes pourtant de plus en plus nombreux…
Leur religion, l'agama hindou, est partout présente dans leur quotidien… Cela commence par les offrandes du matin. Les nombreuses processions et cérémonies dans les temples… La vie communautaire et le partage sont leurs soucis permanents… Les naissances, les mariages, les crémations, les récoltes, …tout est prétexte au plaisir d'être ensemble. A Bali, on fête les cochons de lait, les buffles, les cocotiers, les fleurs de lotus, le riz, la canne à sucre ou le bambou …la montagne, la forêt ou bien la mer, tout y passe ! Chaque jour amène une nouvelle bonne raison pour une purification, danse, cérémonie ou procession…
Bali n'est qu'un jardin d'Eden !
Les défunts dans la communauté balinaise ont droit à de surprenantes cérémonies de crémation. Tout un chacun peut y assister, cela ne gêne en rien les familles et, au pire, on est ignoré. Théoriquement, la crémation doit avoir lieu 42 jours après le décès de la personne pour que "le cycle de la vie soit parfait". Dans la réalité, cette cérémonie se passe souvent plus longtemps après la mort. En effet, la famille doit réunir tous les proches, les héberger et les nourrir durant plusieurs jours. En plus, il y a les festivités et les très nombreux invités que l'on s'honore de recevoir. Une crémation coûte une fortune dans les familles balinaises mais personne ne s'y déroberait. Dans leur pensée animiste, tant que le corps du défunt n'est pas brûlé, son âme erre et peut nuire à la communauté. La date enfin choisie par un astrologue, le corps est amené en procession jusqu'au bûcher. Mais pas directement, à chaque croisement de chemin, à chaque détour, en plus des offrandes déposées, on retourne, on "désoriente" le corps plusieurs fois. Les proches s'assurent que le défunt ne pourra pas revenir à son domicile avant que son âme ne s'envole… Ensuite il est déposé dans un sarcophage à l'effigie d'un animal totem. Celui-ci est choisi en fonction de la caste à laquelle appartenait le disparu… Taureau pour un prêtre, lion pour un roi, poisson-éléphant pour un sans-caste ! Une fois sur place, une tour est érigée. Plus la victime était importante, plus les décorations sont nombreuses et de couleurs vives. Le ou les toits de l'édifice sont recouverts d'étoffes, de feutrines, de papiers multicolores. On retourne encore quelques fois la dépouille mortelle pour bien engager la désunion du corps et de l'esprit. Le gong retenti, les danses cessent. Quand tout le bûcher est garni, on peut enfin y déposer le sarcophage et les offrandes. Après une ultime bénédiction et le récit des prières sacrées, on y met le feu.
Tout s'embrase. La communauté entière assiste en silence à l'accomplissement de leur rite. Plus tard, quand tout le décorum est consumé, la famille, les proches et les invités recueillent les cendres pour aller les jeter en cortège jusqu'à la rivière ; ou bien en mer, suivant les villages.
Ce rite est impressionnant de noblesse et de dignité.
Parfois curieux, souvent bruyants, les balinais se présentent toujours à nous, aimables et souriants. Dans leur artisanat, on dénombre une quantité incroyable d'artistes : peintres, sculpteurs, orfèvres, tisserands, potiers, ébénistes, ou musiciens… Tous ces métiers de l'art, qui disparaissent maintenant de chez nous au profit de l'industrie, sont parties intégrantes de leur quotidien… Eux, conservateurs, garants de l'éclectisme pur, industrieux mais artistes profondément religieux, ils mènent une vie tout à fait médiévale. Pourtant Bali est avant tout une cité moderne, industrielle et touristique.
D'un point de vue social, les balinais sont organisés en castes, comme leurs ancêtres hindous. Il y a trois castes à Bali mais ce système est loin d'être aussi rigide qu'en Inde. Une bonne raison : c'est que la plupart des balinais appartiennent à une quatrième caste …celle des "sans caste", les Sudras, comme les "intouchables" Indiens ! Pour connaître la caste à laquelle on appartient, c'est facile, il suffit de décliner son prénom…
C'est Ida Bagus pour les prêtres, Agung ou Dewa pour les rois, Gusti pour les guerriers. Chez les Sudras, les sans-caste, il est même facile de connaître en plus son rang de naissance dans la famille, c'est toujours le même ordre… Wayan pour le premier, Madé pour le second, Nyoman pour le troisième et Kétut pour le quatrième. Ceci indifféremment pour les garçons ou pour les filles… Et pour le cinquième ou le sixième, s'il y a, direz-vous ? Hé bien on reprend à zéro et on recommence ; simple, non ?
Plusieurs langages sont utilisés également suivant que l'on vienne d'une caste ou d'une autre. Mais les plus nombreux, les Sudras parlent le Kasar, une langue d'origine malo-polynésienne. Aujourd'hui, modernité oblige, tout le monde parle le bahasa, la langue officielle indonésienne. Avec le développement du tourisme, beaucoup de balinais parle même l'anglais. Notre connaissance du bahasa étant limitée, c'est bien avec la langue de Shakespeare que l'on communique nous aussi avec eux ! Parfois mais plus rarement il est possible de parler dans notre langue : le français. Pour preuve ce loueur de voiture : Bali Car Rental Service, pour le nommer précisément, il installé dans la banlieue de Denpasar à Sanur. Si lui, André est allemand d'origine (nom de famille : Reich, ça ne s'invente pas !) elle, Lenja est balinaise pur cru. Eh bien eux, ils parlent entre autres langues, le gaulois comme vous et moi ! Et pour illustrer la légendaire gentillesse des balinaises, cette anecdote… Nous avions donc téléphoné à cette agence pour retenir un véhicule. Le soir convenu pour la prise du 4X4, pas de voiture. Un petit contretemps survient, d'une heure environ… En cause les embouteillages de la capitale de Bali, banal… Eh bien Lenja, offusquée par notre attente nous a tout simplement invité chez elle le lendemain soir à venir en famille dîner avec eux pour un repas typiquement balinais ! Cette soirée est inoubliable. Vous connaissez un loueur occidental capable d'agir comme cela, vous ? Impensable ! Mais pour un oriental, non, c'est normal et tellement "convivial"…
Coté nature, Bali est une véritable serre tropicale. Ses rizières étincellent au soleil dans les vallées en étonnantes cascades. Sur les bords, des plantations de bambous géants délimitent les parcelles comme des bouquets de fleurs. Partout dans les bassins autour des temples, les fleurs de lotus éclatent de beauté en donnant une grandeur théâtrale à ce décor ! Toute l'île est un jardin d'Eden, il suffit d'ouvrir tout grand les yeux pour se l'approprier. Quand ce ne sont pas les gamelans qui vous enivrent de musique, ce sont les senteurs de l'encens qui vous transportent. Quand ce ne sont pas les ondulations du vent dans les rizières qui vous subjuguent, c'est le sourire d'un petit balinais que vous croisez sur un chemin… Lui, simplement, hors du temps, rentre ses canards à la maison en chantant et riant comme un ange… Parfois, une gamine rayonnante vient vous proposer, moyennant quelques roupies, de faire une photo d'elle et de sa mamie ramassant du fourrage près de la rizière pour son buffle… Les balinais ont bien compris les besoins et les attentes des visiteurs… Ils nous donnent une bonne leçon de modernité tout en conservant parfaitement intactes leurs rites et leurs coutumes ancestrales. Ça, c'est la vraie richesse de ce peuple insulaire : des traditions sauvegardées.
Dès que l'on quitte Denpasar la capitale, les campagnes vous montrent des centaines de villages traditionnels. Et si les losmen, les hôtels classiques pour tourisme de masse, vous repoussent, les maison d'hôtes ne manquent pas. Les Balinais font même une fierté personnelle de vous recevoir chez eux. L'habitat traditionnel balinais est conçu d'une manière bien singulière… Les villages sont organisés de manière rituelle. Au centre, se trouve un arbre géant sacré, souvent un vieux banian. C'est là, à son pied que se déroule la vie publique. On y trouve le marché, et une place où se déroule les réunions publiques, les combats de coqs, les initiations chamanistes, le conseil des sages… Alentour les maisons individuelles, avec jardins, sont toujours entourées d'un mur. Enfin un peu à l'écart, le temple hindou avec ses mille déesses aux statues tarabiscotées… Lieu de prière, de cérémonies, de danse et de sacrifices.
La maison balinaise, composée de plusieurs petits pavillons, est entourée par un mur d'enceinte en pisé. L'entrée est constituée par un petit porche et quelques marches qui donnent …sur un mur. Cette palissade, le aling-aling, surprenante la première fois, vous oblige à vous glisser de côté pour accéder à la demeure. Indispensable dans toute âme balinaise, elle est censée arrêter les mauvais esprits ! Vous découvrez alors les balés, les pavillons intérieurs. La disposition des balés est comme pour le village lui-même. L'ordonnancement des pièces est régie par les points cardinaux et les éléments sacrés que sont les montagnes, la mer, les dieux et les déesses… Au centre, le plus grand pavillon, le méten, est la seule pièce fermée qui possède aussi un autel, parfois une véranda. Tout autour, sont disposées les autres pièces: cuisine, chambres, grenier et même poulailler ou bien enclos à cochons. Le tout baigné par un jardin luxuriant de plantes, de fleurs et d'arbres où se côtoient toutes les essences tropicales. Chaque maison traditionnelle balinaise est un jardin d'Eden, à lui tout seul, à l'image de leur île, réellement.
Oui, Bali est un petit paradis, côté jardin, c'est certain !
Mais côté cour, Bali a une autre face, cachée celle-là, elle est même plutôt menaçante… Ce sont les volcans… Sur les 350 volcans que compte l'archipel indonésien, (bis repetita placent – les choses répétées plaisent, dit le proverbe), 128 sont en activité. Alors presque inévitablement, quel que soit l'endroit où l'on se trouve en Indonésie, on est situé à proximité de l'un d'eux. C'est encore le cas ici à Bali…
Malgré la crainte, on ne vient pas à Bali sans aller leur rendre une petite visite. Sur la dizaine de sommets que l'on découvre ici, c'est le Gunung Agung qui domine : sa hauteur est de 3140 mètres. Il est l'un des deux volcans toujours actifs sur Bali. Le lac Batur, non loin, mérite également une visite. Les paysages sont tantôt désertiques, tantôt verdoyants, cela dépend du côté exposé aux cendres et aux laves qui jaillissent de temps en temps. A plusieurs reprises l'île a été bouleversée par d'effroyables tremblements de terre et éruptions. Sols écartelés, agglomérations englouties, à la vérité, il se déroule sur Bali une lutte ancestrale et primitive, celle de la création du monde. Un duel sans pitié entre les esprits bienveillants porteur de belles récoltes et de bonheur de vivre et ceux du mal, qui sèment la douleur, engendrent la misère et la mort. On comprend pourquoi le culte du volcan est profondément ancré dans chaque âme balinaise.
Mais lorsque les Dieux du volcan Agung sommeillent…
Bali est et restera encore pour longtemps : un jardin d'Eden.
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