Chapitre 219 - Au Royaume de Batavia
Chapitre 219
AU ROYAUME DE BATAVIA
Nous voici donc enfin posés sur la côte de Java et pas bien loin du port de Cirebon. Le moteur est en panne mais nous avons eu une vraie nuit de sommeil. Elle fut partielle certes, mais oh combien réparatrice, après cette approche si longue, si délicate.
Tardivement dans la matinée, nous émergeons enfin de nos bannettes. A cet instant, en montant sur le pont découvrir notre environnement, nous sommes stupéfaits ! Il y a des milliers de bateaux de pêches autour de nous… On ne voit que cela ! Pire encore devant nous, comme sur les côtés de longues palissades de bambous forment d'interminables pièges à poissons. On est là, mouillés à moins de 100 m du plus proche… Côté large ce n'est guère mieux, tout l'horizon est barré de pêcheries sur pilotis ! On n'en revient pas d'être passé cette nuit au milieu de tout ce bric-à-brac sans percuter un seul obstacle…!
Marie-Claude et moi, restons un bon moment sur le pont, perplexes, à contempler la scène… On se demande bien comment nous allons pouvoir rejoindre le port de Cirebon dans ce charivari, sans vent et sans moteur. La conclusion s'impose d'elle-même : il faut absolument le faire fonctionner. Même sur un seul cylindre, même s'il doit rendre l'âme définitivement mais il faut qu'il nous mène jusqu'au port. C'est impératif !
Je me plonge dans la mécanique du diesel et finis par me décider à isoler le cylindre du milieu. C'est celui qui semble tout bloquer. J'enlève aussi son injecteur et renvoie son alimentation au réservoir. Il n'y a plus qu'à essayer. En fin d'après-midi, la marée est favorable pour rejoindre le canal d'accès au port. Le premier essai est le bon, le moteur tourne. Oh, pas très bien, il s'étouffe si on le pousse mais tant pis, à bas régime il tient. Le principal est de pouvoir avancer et se frayer un chemin parmi les pêcheurs retardataires. Quelques filets nous barrent encore la route. Ouf, le canal est atteint et, aidé par le courant, nous voici enfin dans le port de Cirebon !
Ce sont des militaires de la Armada qui nous accueillent. Ils nous indiquent une place et nous aident à nous amarrer le long d'un petit pétrolier. A première vue, c'est aussi le seul endroit disponible dans le port pour un voilier comme le nôtre. Nous sommes derrière le quai charbonnier. Les autres darses sont encombrées de grandes goélettes pays, les Pinesis.
Bien, terima kasih ! Merci en bahasa, la langue locale.
Enfin nous voici à l'abri, dans un port… On se pose là !
Une fois le bateau installé, nous pensons respirer un peu. Mais là, pas du tout, nos voisins les militaires ne nous lâchent plus d'une semelle. Il y a toujours quelque chose qui manque dans nos papiers ou bien c'est un nouveau gradé qui demande à nous voir, cela en devient même rapidement insupportable ! Là, d'un coup, nos regards se croisent avec Cloclo et prenons vraiment conscience d'une chose typique de ce pays : la corruption, une institution nationale. Pas d'autre moyen pour se débarrasser des "gens en uniformes" que d'arroser avec des Rupiahs. Alors nous distribuons… Quelques roupies ici… Quelques roupies par là, …et achetons la tranquillité à nos chers(!) voisins, les militaires.
Ainsi en est-il à Java, au royaume de la Korupsi.
Je dois dire que notre première journée à Cirebon fut d'une profonde tristesse. On prenait d'un coup toute la mesure de ce fléau de l'Indonésie, la corruption que l'on savait mais à laquelle nous n'avions pas encore été réellement confrontés. Korupsi, Korupsi ! Tout le monde connaît ce mot en "bahasa" indonésien, même les illettrés. Au quotidien, tout le monde en use, en ruse et en abuse, à tous les niveaux.
Même si Java n'est pas la plus grande des îles indonésiennes, elle est la plus peuplée. La moitié des 220 millions d'habitants de l'Indonésie vit sur cette île. C'est dire la concentration ! C'est la raison pour laquelle l'île de Java peut offrir au visiteur le meilleur comme le pire. L'île ressemble à une longue courgette, posée entre Bali et Sumatra. Au centre une chaîne de montagne la sépare en deux, d'un bout à l'autre. Comme partout dans l'archipel, des volcans et encore des volcans. Sur la soixantaine que compte l'île 17 sont en activité. On y trouve donc tous les paysages… Forêts vierges, rizières verdoyantes, rocs dénudés, terres cultivées aux mille couleurs… Les plages sur l'île de Java sont rares. Les bords de mer sont surtout occupés par les flottilles de pêche, l'une des plus concentrées de la planète. Dans l'Ouest de l'île, sur la côte Nord, on découvre Jakarta la plus grande ville de Java.
Tout a commencé au début du 16ième siècle avec l'arrivée des navigateurs portugais. Ils recherchaient les épices dans toutes les îles du Sud-Est asiatique. Les Moluques, loin en mer de Banda, étaient rapidement devenues leurs sources principales d'approvisionnement. Mais entre les Moluques qui regorgeaient de poivriers, girofliers ou muscadiers, et Malacca leur principal comptoir de distribution, il leur fallait une escale intermédiaire. Fins diplomates, les marchands portugais signèrent un traité d'alliance avec le Sultan d'un petit port de la côte Nord de Java : Jayakarta. C'est d'ailleurs le tout premier traité de commerce historique signé par des européens avec un pays d'Asie. Moyennant quelques sacs d'épices les Portugais s'assuraient d'une protection militaire contre les attaques des pirates musulmans, qui circulaient dans cette région maritime. Mais bientôt surgissent les Hollandais eux aussi en quête de produits marchands et des fameuses épices…
Le commerce du poivre étant devenu très lucratif, des batailles font rage en mer de Java. Les Hollandais s'étant assurés la suprématie navale, ils s'installent non loin de Jayakarta dans un petit port qu'ils vont complètement rénover. Ce port devient Batavia, nom donné en souvenir de leurs ancêtres, les Bataves. Les Anglais font aussi leur apparition mais sont chassés plus loin. La Compagnie Hollandaise des Indes Orientales est implantée. Des entrepôts immenses sont construits, dans les plaines voisines des travaux d'assainissement sont lancés, des canaux creusés... Un véritable empire du négoce à destination de l'Europe transite par Batavia. C'est alors qu'arrivent les Français. Bougainville avec ses deux navires, l'Etoile et la Boudeuse, lors de leur expédition autour du monde, fait escale à Java. Le 16 octobre 1768 exactement, il découvre cet "univers de luxe et de richesses", comme il le dira lui-même en visitant Batavia. Les Européens sont de plus en plus nombreux à vouloir profiter de cet Eldorado. Mais la vie à Batavia, n'est pas très saine. Les Européens ont du mal à s'adapter au climat équatorial. Les canaux ont augmenté l'insalubrité, les maladies… Bientôt les rapines, les faillites et les discordes rongent les familles. L'année 1799, avec Napoléon qui règne sur l'Europe donc aussi sur la Hollande, génère des conflits de gouverneurs… Rien ne va plus dans cet univers d'abondance qui se délabre. Les Anglais en profitent alors pour revenir à la charge et sortent les Frenchies comme les Hollandais. Tous les "occupants" battent en retraite… Les deux villes proches qui n'ont cessé de grossir, Batavia et Jayakarta sont alors noyées en une seule et même ville : Jakarta. Bien plus tard, à la fin de la seconde guerre mondiale, l'Indonésie rompt définitivement les ponts avec ses derniers colonisateurs, les Anglais. L'indépendance est prononcée et Jakarta, sa capitale actuelle est née.
Pour nous aujourd'hui, c'est une métropole tentaculaire qui ne cesse de s'étendre et d'engendrer de nouveaux bidonvilles. Nous allons d'ailleurs très vite faire connaissance avec Jakarta… Les pièces pour notre moteur ne sont pas disponibles sur Cirebon. il faut donc se rendre dans la capitale pour les chercher.
Sur place dans le port de Cirebon, nous avons fait le tour de tous les officiels de la place. Nous avons également rencontré le directeur du chantier naval Ondtong, c'est son nom et de son chef d'atelier Rastomo. Ils n'ont jamais travaillé sur un bateau de plaisance et la petitesse du moteur leur donne quelque crainte. Eux, travaillent le plus souvent sur les moteurs de cargo ou sur de grosses barges !
Le premier voyage à Jakarta nous assomme de déception… Le train pour Jakarta part à 3h 15 du matin… Les Betchaks, ces taxis triporteurs à pédales, ne sont pas encore arrivés au port, trop tôt. Il faut rejoindre la gare à pied. Le tortillard, jamais à l'heure, s'arrête partout dans les campagnes… Il nous faut 5 heures 30 de trajet pour atteindre Gambir à 200 km, gare centrale de Jakarta… Chez le concessionnaire, ce n'est pas mieux. Les pièces de notre moteur ne sont pas disponibles car ce moteur, fabriqué pour l'Europe est complètement inconnu en Indonésie. Coup de fil à Singapore, idem ! Il ne reste plus qu'à les commander directement au Japon. Bon, on y va…! Mais là un nouvel obstacle se dresse rapidement à nous : ce sont les tracasseries des dossiers, le paiement, les délais ! Les pièces, le transport par avion, les taxes douanières, la main d'œuvre, les dossiers d'importation à établir à Jakarta et les imprévus toujours nombreux à Cirebon… Chaque "poste" étant bien enveloppé dans la corruption avec de nombreux bakchichs… On se rend vite compte qu'il nous sera impossible de faire la réparation d'une façon "officielle"… En plus, notre cruising permit est bien entamé, il ne nous reste plus qu'un mois et demi seulement de "croisière". Mais plus gênant : nos visas touristiques se terminent eux, dans trois semaines. Ce qui veut dire obligatoirement quitter le pays et y revenir éventuellement avec de nouveaux visas. Les problèmes se cumulent et nous semblent inextricables. Pourtant petit à petit une certaine logique va se mettre en place et nous permettre de faire au final une réparation provisoire, tout simplement !
Certaines pièces commandées au Japon sont arrivées à Jakarta. Il faut y aller pour faire les dossiers. Y retourner pour les compléter… Y retourner encore pour se plier à la korupsih… Enfin les ramener et faire le travail aux ateliers du port. Dans ce pays de misère, tout se négocie à coups de tampons, de palabres interminables et de roupies… Mais la corruption vous épuise en plus de vous ruiner. Les anciens l'avaient bien dit… Un européen ne vit pas, il survit au Royaume de Batavia !
Deux jours avant l'expiration de nos visas, il nous faut partir à Singapore chacun notre tour pour ne pas laisser le bateau à la merci des pillards… Heureusement, cette enclave chinoise n'est qu'à deux heures d'avion, tout se passe bien. Le moteur a été dépanné. Deux des trois pistons avaient leurs segments cassés. Celui du milieu avait même un trou, le métal fondu. On pense que c'est dans les passes de Rinca et de Komodo que l'on a sans doute dépassé les limites de tolérance de la mécanique… Bon, les nouveaux pistons sont dépareillés mais tant pis. Le moteur tourne, c'est le principal. Il faudra faire tenir ainsi jusqu'à Singapour où il sera possible de le re-conditionner. Nous avons déjà prospecté, ceci pourra être effectué aux normes cette fois.
Le jour où le moteur se retrouve à nouveau dans le ventre de Kerguelen et opérationnel, nous sommes particulièrement con-tents. On peut enfin envisager de reprendre la route vers Karimata et la mer de Chine…
Cela fait un mois, jour pour jour que l'on s'y est arrêté à cause du Typhon dans un premier temps, puis du moteur dans un second. Kerguelen reprend la route, tout est oublié ou presque…
Trois jours après notre départ de Cirebon, nous sommes en plein milieu du détroit de Karimata… Non, vous n'y êtes pas du tout, il ne s'agit pas de typhon… Le journal télévisé du soir nous apprend (et nous montre) que le train de voyageurs de Cirebon, celui pour Gambir de 3h 15 du matin …a percuté un autre train arrivant en face. La catastrophe a fait 58 morts et plus de 250 blessés… Marie-Claude et Anne l'ont pris huit fois en 3 semaines ce train de 3h 15 et moi six fois…!
Il était forcément écrit dans les étoiles du ciel de Cirebon, dans la fameuse volée de météorites des Léonides, que Kerguelen et son équipage ne feraient que passer au Royaume de Batavia, sans aucun dommage !
Autrement …ça n'est pas possible.
Foi d'un chercheur d'absolu !
Suite du TOME II... Chapitre 220...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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