Chapitre 221 - A la Poursuite de l'Ican Bilis
Chapitre 221
A LA POURSUITE DE L'ICAN BILIS
Nous quittons Singapour avec une certaine nostalgie… Nous avons la sensation qu'un jour, on y reviendra faire un tour… Il y a tellement de choses à y voir, y découvrir, y apprendre que c'est certain, on y retournera …un jour !
En attendant, nous sommes tous "z'yeux" dehors pour quitter ce monde maritime dantesque, épouvantable de circulation... Des centaines de cargos sont au mouillage… Des dizaines de navires se croisent dans le chenal… Des sampans cherchent le vent… Des remorqueurs pressés cornent… Des barges monumentales zigzaguent… Des pilotines s'affairent… Des dizaines de ferries et d'hydroglisseurs croisent le trafic. Chacun rejoint son poste, son escale. Les îles indonésiennes sont juste en face… Quelques bâtiments de guerre errent ici où là en surveillant tout ce monde laborieux… Un petit voilier se fraye une route incertaine dans tout ce brouillamini … C'est Kerguelen !
Dans le Sud-Ouest de l'île, et bien qu'ayant des cartes marines récentes, rien ne ressemble à ce que nous découvrons devant nous. D'immenses palissades de palplanches prolongent des îles artificielles en construction… Singapour s'agrandit, gagne sur la mer chaque jour un peu plus… Des dragues et des suceuses vomissent du sable dans l'eau près des chenaux, devant nous, sur les côtés… Partout ! Des bouées inconnues apparaissent ici ou là… Et puis d'un coup, sans s'y attendre Kerguelen se plante sur un haut-fond invisible, un banc de sable. Echoué ! On est dans de beaux draps… La carte indique 18 mètres de profondeur à cet endroit ! Pourtant on est certain de notre position, tout concorde : les cartes de navigation " papier ", la carte électronique, les deux GPS, le radar aussi confirme… On est stupéfié !
Plantés les marins ! et grave…
Plus dramatique encore, le courant de marée et le vent nous poussent davantage sur le banc… Pour couronner cette galère, la commande de gaz du moteur cède au moment même où je sollicite les chevaux au maximum de la puissance pour nous dégager de ce mauvais pas. C'est la déconfiture totale !
Nous allons batailler durant près de deux heures avec l'aide d'une pilotine venue à la rescousse avant de pouvoir rejoindre l'eau libre… Deux autres viendront également prêter main forte… Heureusement, on s'en sort bien, rien n'est cassé sur le bateau. Mais quelle frayeur de se voir échoué alors que l'on se croyait en pleine eau ! D'autant plus que la nuit est tombée maintenant. Finalement nous trouvons un mouillage de fortune tout près de l'extrême pointe Sud de la côte malaise. Cette halte imprévue nous permet de nous remettre de nos émotions et aussi d'étudier plus dans le détail la suite de la route. Prochaine escale importante : Port Klang, en Malaisie, dans le détroit de Malacca…
Malacca, la ville, nous montre la cité la plus ancienne de toute la Malaisie. Son histoire a été immortalisée par son comptoir qui fut l'un des plus importants de la route maritime entre l'océan Indien et la mer de Chine. Son caractère pluri-racial est marquant également… Indiens, Chinois, Arabes, Malais mais aussi Portugais, Hollandais, Anglais, tous ont laissé des traces architecturales ponctuées de singularité. Un peu plus haut dans le détroit voici Port Dickson. Cette petite ville provinciale est une des rares stations balnéaires de la côte malaise. L'endroit est touristique et prisé. C'est aussi une citée industrielle moderne, grâce à son port, mais on ne s'y attarde pas. Puis surgit devant notre étrave Port Klang, le port le plus important de toute la péninsule. Caché au fond d'un delta marécageux, c'est aussi le port de desserte de Kuala Lumpur, capitale d'Etat de la Malaisie. Nous trouvons un poste d'amarrage au Yacht club. Cela nous permet d'aller visiter cette grande ville moderne et fascinante qu'est K.L. (Key El) comme disent les connaisseurs un peu blasés. Cette incursion vers l'intérieur permet de faire un peu plus connaissance avec ce pays si contrasté qu'est la Malaisie… Nous retrouvons avec plaisir les rudiments de bahassa, appris en Indonésie. Les Malais parlent la même langue que leurs voisins quoique légèrement adaptée …
La Malaisie a toujours été et reste encore un pays particulier. Au sein de l'ASEAN, la grande région économique du Sud-Est asiatique, elle est une terre de légendes. Si la trilogie d'autrefois …Sultans, Jungle et Pirates a fait place à une nouvelle représentation, plus moderne, elle reste néanmoins originale et fascinante… Ce pays est un kaléidoscope d'images contradic-toires…
D'abord sur le plan géographique, le pays est formé de deux parties distinctes séparées par la mer de Chine méridionale… Première partie, la Malaisie de l'Ouest ou continentale, formée par la péninsule du même nom. Seconde partie, la Malaisie de l'Est ou insulaire, constituée par la moitié Nord de l'île de Bornéo.
Ensuite sur le plan géopolitique… Le pays est une fédération composée de treize "provinces" réparties en neuf Sultanats et quatre Etats. Si les Sultans d'aujourd'hui ont plus un rôle honorifique que consultatif, ils sont toujours là et ce glorieux titre de noblesse est encore héréditaire !
Côté faune on y trouve une variété impressionnante de fauves et d'animaux rares… Tigres, panthères, léopards, éléphants, rhinocéros, séladang (buffle sauvage), tapir, orang-outang, écureuils volants, babiroussas… Toutes sortes de singes, serpents et insectes bizarres… Côté végétation, on y trouve la plus vieille forêt primaire équatoriale du monde ainsi que la rafflésie, une fleur étrange d'un mètre de diamètre. Je dis bien : un mètre !
Même si le pays a connu un développement spectaculaire, la crise asiatique de 1997 a plongé la Malaisie dans une léthargie inquiétante. Les principales productions sont le caoutchouc, l'étain, la bauxite, le pétrole, le bois, les composants électroniques… L'industrie de transformation traite surtout des produits dérivés du pétrole. Le tourisme se développe également mais tous les grands projets démarrés avant 97 sont en stand-by. Comme dans toute l'Asie, le riz demeure la base de l'alimentation d'une population en grande partie musulmane. La capitale est faite à l'image de ce pays aux multiples facettes : extrêmement diversifiée. Depuis Port Klang, il ne faut que vingt minutes d'autorail pour la rejoindre…
Kuala Lumpur est une ville étonnante. Si vous montez à l'assaut de la tour des Télécom… Premièrement, c'est que vous ne craignez vraiment pas le vertige (c'est un "tube" de 230 m de haut…!). Mais, deuxièmement, cela vous fait découvrir l'apparente anarchie d'architecture de la ville. En effet, la diversité des constructions est telle que la ville ressemble à un gros bazar de la foire du Trône. C'est aussi une cité gratte-ciel par excellence. Les plus spectaculaires sont les monumentales Twin Towers, emblème de la Pétronas. Ah, la compagnie pétro-lière nationale peut être fière de ses tours jumelles… Ce sont les plus hautes du monde avec 452 mètres de hauteur ! De leurs pieds, si on cherche leurs sommets, on y attrape à coup sûr, le "tourni" ; la frayeur est garantie. Peut-être est-ce une réminiscence du Gigantopithèque …ancêtre de l'Homo sapiens qui vivait en Asie, il y a fort longtemps ?…!
A côté de ces monstres de verre et d'acier, se côtoient des bâtiments hétéroclites d'architecture Victorienne, des mosquées éclatantes de minarets, des temples chinois facétieux de dragons, des shopping center animés d'escalators et de néons, des marchés brinquebalants de tôles et d'étals… Un mémorial à ne pas manquer, surtout si on a la chance de pouvoir le visiter de nuit : le "Merdeka". C'est une place magnifique, à l'architecture moderne, baignée d'arcades et de colonnes, éclatante de jets d'eau et de lumières, dédiée à l'indépendance ! La diversité des constructions montre une cohabitation "multi originelle". Une chose, curieuse à la vue, nous choque dans ce paysage grouillant de vie et de couleurs… Ce sont les ouvrages d'art non terminés, les immeubles abandonnés, les bâtisses hérissées de ferrailles rouillées… Des morceaux d'autoroute mènent nul part… Des bâtiments sont à moitié construits, à l'abandon… Des tronçons de pont enjambent des terrains vagues, sans début ni fin… Des projets immobiliers entiers sont parfois figés dans leurs échafaudages… Quand on parcourt les banlieues, il n'est pas rare de se retrouver devant des squelettes de béton vides et inertes… Il est clair que la crise économique de 97 a durement touché le pays. Cela ajoute encore au paysage contrasté qui se détache de cette grande capitale.
C'est le Kuala Lumpur du 21ième siècle !
La route continue…
Un peu plus au Nord dans le détroit de Malacca, voici Penang.
Kerguelen se présente sous le pont suspendu, majestueux, qui relie l'île de Penang au continent. En arrivant devant Georgetown, la capitale de l'île, nous sommes déçus car la marina qui avait été implantée récemment a été détruite par les tempêtes de mousson. Kerguelen devra se contenter du mouillage naturel de Jonk Anchorage devant le village chinois. Soit !
Sans y penser vraiment, quelque chose en nous s'apaise une fois atteint cette latitude de Penang. C'est probablement une crainte insidieuse des attaques de pirates qui surviennent de temps en temps dans le détroit de Malacca. On nous en a tant parlé… Durant notre séjour à Penang, les infos télévisées nous montrent une intervention musclée de l'armée malaise lors d'une attaque de ce type. Les gardes côtes ont intercepté une "cigarette" venue faire une opération commando sur les rivages malais et qui repartait vers Sumatra… Ce scénario est classique, dixit les autorités ! Dans le Nord de l'île indonésienne de Sumatra, un groupe révolutionnaire s'est installé dans le village de Hatché. Bien souvent ces extrémistes sont montrés du doigt par les autorités de leur pays autant que par celles de Singapour ou de Malaisie. Mais le plus souvent, les attaques ont lieu plus au Sud dans ''Philip Channel'' et ses environs. Endroit proche de la partie la plus étroite du détroit… C'est un sinueux passage entre un groupe d'îles indonésiennes et Singapour tout près. Pour les plaisanciers qui empruntent le détroit de Malacca, les autorités conseillent de suivre la côte malaise au plus près et d'éviter les mouillages isolés. Sans tomber dans le piège de la paranoïa, cette mise en garde est à observer jusqu'à la hauteur de Penang… Ce que nous avons fait ! On y est à Pénang, donc la "psychose" d'une piracy attack s'estompe…
Dans le bras de mer entre Penang et le continent nous faisons connaissance avec les pêcheurs de la côte malaise. Nombreux à partir de cet endroit, ils ont des bateaux bien particuliers pour une pêche bien curieuse aussi… Pour nous, ils ne pêchent pas, ils chassent. Le poisson qu'ils traquent c'est l'Ican Bilis. Un poisson ? Oui, littéralement : "bébé poisson" en bahassa. En fait ce sont des alevins de poissons blancs comme la sardine ou l'anchois. Les chalutiers sont équipés d'une immense senne tournante. Au-dessus de la cabine principale du bateau, une autre petite cabine est aménagée comme une vigie. C'est de là qu'ils scrutent la surface de l'eau et gouvernent le navire. Car la poursuite de l'Ican Bilis ne peut s'opérer que sur des eaux relativement calmes. Ils déambulent par groupe de dix à douze bateaux "pêcheurs", accompagnés d'un bateau "bouilleur". Dès qu'un chalutier aperçoit un banc d'alevins frétillant à la surface, le bateau leader du groupe part en chasse… Rugissant et fumant comme un bolide, il décrit un grand cercle tout en larguant son filet. Si la manœuvre est spectaculaire elle n'en est pas moins dangereuse… Il ne s'agit pas de se trouver sur sa route à cet instant… Après cela, l'équipage se met en place sur la plate-forme du chalutier et la bordée commence une longue et harassante remontée de la senne… Pendant ce temps, les autres bateaux de la flottille ont eux aussi, lancé la chasse, jeté leurs sennes alentours, profitant de l'affolement des bancs… Deux heures plus tard, il ne reste plus qu'une poche pleine à craquer d'Ican Bilis près du franc bord …si le coup de senne a été bon !
A partir de ce moment-là, c'est le bateau bouilleur qui entre en action… Il vient se mettre à couple du pêcheur et les marmites d'eau de mer sont mises à bouillir à bord. Cinq ou six énormes chaudrons installés sur le pont de pêche se mettent à fumer. Petit à petit tous les alevins sont ainsi ébouillantés vivants et mis en panier sur le champ ! Quand cette fournée est terminée la traque reprend jusqu'à la prise suivante qui se termine inéluctablement sur le bouilleur. Puis toute la flottille repart à la poursuite de l'Ican Bilis…
Ainsi de suite, jusqu'à la nuit tombante...
Rentrés au port, les lourds paniers d'Ican Bilis sont débarqués. Ces alevins de poissons, ébouillantés dès leur cueillette, sont étalés au grand air sur des nattes pour sécher. D'immenses plate-formes, qui jouxtent le port près des habitations, sont spécialement apprêtées à cet effet. Ce sont les femmes qui ont en charge la gestion des stocks, le tri, l'ensachage, la vente… L'Ican Bilis dans un bol de riz couvert de satay, (sauce très épicée à la cacahuète pilée) c'est le tout premier plat que l'on goûte ici à Penang dans tous les Kampong malais, tous les villages de la côte !
Prochaine escale pour les Kerguelen : Langkawi. C'est le dernier archipel tout au Nord de la Malaisie… C'est le St-Tropez des Malais et des Singapouriens. Tout un programme pour occuper "l'hiver", si on peut dire !
En effet, la saison météo est bien avancée et la mousson de Sud-ouest va s'établir. Avec elle, les coups de vents, le mauvais temps. Kerguelen devra trouver un abri, attendre toute une saison avant de pouvoir poursuivre la route vers l'Europe… Langkawi est un abri parfait. En attendant que passe la mousson, nous aussi on va se mettre en chasse…
…à la poursuite de l'Ican Bilis …et pour la noble cause !
Suite du TOME II...Chapitre 222...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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