Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 225 - Au Fil des Klongs

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Chapitre 225



AU FIL DES KLONGS

 

 

     Nous sommes penchés sur notre atlas à étudier nos prochains lieux d'exploration… La région de l'Asie qui nous intéressera cette fois c'est Bangkok, le plateau du Khorat, le Mékong, la route de l'opium…


     Pourtant en cette période de mousson, nous ne sommes pas vraiment à proximité. Kerguelen est mouillé dans un bras de mer complètement fermé, dans le fin fond de marécages oubliés à Langkawi, en Malaisie. Mais il y a une raison à cela… Quand on arrive en Thaïlande, les autorités ne vous donnent que vingt huit jours pour un visa touristique ordinaire. Passé ce délai, vous devez donc sortir du pays, traverser une frontière, et y revenir éventuellement. Si ce délai est convenable pour un séjour touristique ordinaire, il est loin d'être suffisant pour les "gens du voyage", les gens de bateaux, comme on nous appelle. Quand on se déplace avec sa maison flottante, entre le carénage, les réparations, les voyages d'explorations vers l'intérieur, les aléas de la météo, les problèmes administratifs et familiaux à régler, eh bien on manque rapidement de temps. Pas d'autre solution que de "jouer" sur une frontière proche et de passer d'un pays à l'autre au gré des nécessités, et des contraintes surtout de ces foutus visas. Voilà pourquoi nous sommes basés à Langkawi, la proximité de la Thaïlande nous permet facilement de jongler avec ce timing rigoureux que sont les durées de validité des visas. Les Etats sont loin d'être égalitaires dans ce domaine d'ailleurs, nous l'avons déjà constaté à bien des reprises. Si la Thaïlande "donne" vingt huit jours achetés au prix fort (en prime), la Malaisie sa voisine vous octroie d'emblée trois mois, gratuitement !

Mais c'est ainsi et on ne peut y couper.


     Voilà pourquoi nous étudions le Mékong, un fleuve grandiose de la Thaïlande, tout en étant basé en Malaisie. C'est simplement à cause du visa, du "temps", de celui qui nous sera décompté dès la frontière passée avec notre passeport tamponné !


     Comme la saison nous oblige à rester dix mois dans cette région, autant en profiter pour diviser le calendrier et ainsi mieux jouir des deux pays ensemble. Il faut composer avec le climat, les temps morts, les visas, les fêtes, les évènements culturels spécifiques à chacun, les bas prix de la hors saison… C'est ça l'organisation d'une vie quand on est gitans de la mer, plaisanciers de l'extrême, ou vagabonds des mers du Sud… Il faut composer !


Ce que nous avons fait.


     Depuis Satun, petit port thaïlandais et ville frontière avec la Malaisie, quinze heures de trains nous propulsent à Bangkok. Peu rapides mais confortables, ils reflètent la gloire de l'Orient Express…


     La capitale thaïlandaise est l'exemple même de la touffeur d'une métropole asiatique moderne. Heureusement Bangkok regorge de curiosités pour qui sait supporter la chaleur, le bruit, la circulation, la pollution, la promiscuité de l'urbanisation extrême. Sous ce vernis de modernité, se cache une identité thaïlandaise, insoupçonnée. Le nom de Bangkok est une ancienne appellation d'ailleurs donnée par le premier roi de la dynastie Chakri : Rama 1er… Car pour un Thaï, Bangkok est en fait Krung Thep. Ce nom est le premier mot d'une allégorie impossible à prononcer pour un occidental normalement constitué…mais qui veut dire, lui, "La ville des Anges". Personnellement, je n'y ai pas vu les anges (qui s'y cachent ?), seulement la ville. Bon !


     La ville des Anges donc, est immense mais la Chao Praya River, la rivière qui traverse Bangkok, et ses nombreux canaux, les Klong, vous permettent d'accéder aux divers sites avec une facilité surprenante. Les bateaux, les vedettes, les ferries sillonnent ce long serpent sinueux… Les centres d'intérêts sont nombreux dans cette capitale, mais pour un visiteur européen, ce qui frappe en premier ce sont les temples (les Wat) et les portraits du Roi. Ces deux emblèmes, indissociables de la Thaïlande, sont visibles, plutôt …exposés partout !

Au fil des Klong, la capitale nous livre ses secrets…

 


     Les Thaï ont une véritable dévotion pour leur famille royale. D'ailleurs dans le pays, le crime le plus grave que l'on puisse commettre n'est pas un homicide mais la faute de lèse-majesté. Non seulement personne n'oserait dire du mal de sa majesté ou de la famille royale, mais une dévotion toute particulière leur est entretenue. Tous les soirs, à la fin du journal TV, chaque citoyen peut connaître ce que sa Majesté, le roi Bhumibol, et tous les membres de sa famille ont effectué durant la journée pour le bien de leur peuple… Ce tour d'horizon royal est leur feuilleton préféré à eux, leur saga TV familiale, en somme ! Ce décorum apparent qui prolonge les fastes du Siam d'autrefois, ne nous empêche pas de voir, nous autres occidentaux (les géotrouvetout de l'analyse et de la synthèse…), que les rênes du pouvoir sont tenus en réalité, en sous mains, par les militaires. La Thaïlande est loin d'être le seul pays de ce genre… Tous les évènements importants de la vie gouvernementale, passent par la famille royale en premier certes, mais par les uniformes ensuite. Chaque jour, à 6 h et 18 h, toutes les radios et les chaînes de télévision du pays transmettent l'hymne national Thaï. Chaque citoyen se doit de stopper ses occupations pour l'écouter. Les militaires y veillent. Ceux-ci se font toutefois discrets. Si on les voit plus souvent qu'à leur tour dans les médias et sur le petit écran, au quotidien, dans la vie de tous les jours, on les remarque peu. Sauf, peut-être, autour du palais dans les carrefours à coté des portraits de Bhumibol, sa majesté Rama VIII…


     Toujours bien sapés, l'allure sportive et autoritaire, les policiers (de la route) comme chaque uniforme galonné du pays Thaï, sont craints et respectés avec une déférence presque royale. Sur les places publiques ou sur les boulevards, d'ailleurs, ce sont plutôt les portraits du monarque qui frappent, bien plus que les bidasses en faction ! Ils sont pourtant omniprésents dans le royaume du Siam. Nous avons été témoins, et à plusieurs reprises, de leur puissance, leur notoriété, de la crainte qu'ils inspirent…


Au fil des Klong, et des portraits de sa majesté Rama VIII, nous découvrons Bangkok…


     Parmi les choses marquantes, viennent ensuite les temples, les Wat, époustouflants de dorures, rutilants de couleurs et de toitures tarabiscotées… Ils sont partout, nous enivrent d'encens et sont associés aux moines. Ces curieux personnages, têtes rasées, habillés de leurs draperies orangées, ne passent pas inaperçus non plus ! Dans les rues, les magasins, le train, le bus, la ville ou la campagne, on les croise un peu partout et rarement seul… Le moine fait partie intégrante de la vie thaïlandaise. D'ailleurs socialement, il est du devoir de tout homme de passer une partie de sa vie, variable autour d'une année, comme moine. C'est en quelque sorte leur service national citoyen. Dans le pays, une famille acquiert beaucoup de mérite quand l'un de ses fils prend la robe safran et la sébile pour la vie. La Thaïlande d'aujourd'hui, de l'an 2547 de l'ère bouddhiste (2003 pour nous !), abrite plus de 32 000 monastères pour environs 465 000 moines. Beaucoup d'entre eux le sont pour la vie entière. Certains deviennent enseignants, chercheurs ou guérisseurs des corps comme des âmes… Le moine fait partie intégrante de l'image du pays.


     Le roi lui-même est fier d'être passé par cette étape de l'initiation bouddhique qui enseigne l'humilité, la méditation ; engendre la sagesse et l'érudition… Leur discipline est stricte comme par exemple ne se nourrir que de ce qu'ils glanent dans leurs sébiles, se raser le crâne, se dépouiller des biens matériels. Les seules choses dont le moine peut se targuer de posséder vraiment sont sa robe et sa sébile. Parmi ses règles de vie, entres autres, il ne doit jamais s'asseoir près d'une femme dans le bus ou les lieux publics. En montant une fois dans un bus, Anne qui était fatiguée est allé s'asseoir près d'un moine, eh bien notre ascète s'est levé et a changé de bus. Aucune autre place n'était libre !


     La visite de la ville de Bangkok, enfin Krung Thep, passe par le Palais Royal, les nombreux Wat, le musée des barques royales, le Palais de Teck… Celui-ci mérite une mention spéciale. C'est en effet la plus grande maison, au monde, jamais construite entièrement en teck. Elle possède quatre vingt une pièces sur trois étages et fut longtemps la demeure de Rama V, l'un des souverains les plus marquant de ces deux derniers siècles ! Une curieuse culture, "tendance" dirait-on maintenant, à la "Rama V" se développe d'ailleurs de nos jours… Depuis quelques années, une certaine classe de jeunes "nouveaux riches " (bourgeois ?) s'identifient à lui car il fut en son temps un modèle de réussite et d'impérialisme dans la dynastie Chakri.


Au fil des Klongs, au fil des Wat et de leurs moines, les visites s'enchaînent…


     Toujours parmi les sites d'intérêts, on ne peut pas rater non plus, la maison de Jim Thompson, le créateur de l'industrie de la soie en Thaïlande… Une splendeur, parmi les richesses de ce pays fabuleux. L'histoire de cet américain est assez cocasse pour être racontée…


     Thompson, architecte new-yorkais à l'origine, fut envoyé en Thaïlande à la fin de la dernière guerre mondiale comme "correspondant", en clair : agent de la CIA, n'ayons pas peur des mots (enfin l'OSS à l'époque ! ). Mais rapidement cet homme cultivé s'intéressa beaucoup plus à la vie Thaïlandaise qu'à ses rapports "confidentiels"… Il démissionne de son poste d'agent de renseignements et s'installe à Bangkok dans les affaires. Il avait remarqué que la soie fabriquée dans le pays était de qualité exceptionnelle. Aussitôt il envoya des échantillons dans toutes les grandes places de la mode et de la haute couture internationale …New York, Paris, Milan, Londres. La suite des évènements fut d'une logique toute naturelle, comme la soie… Une riche clientèle se mit à l'assaillir pour se fournir en soieries. Mais dans le pays, cette tradition, cet artisanat difficile était en perdition, presque à l'abandon. Rapidement cet homme d'affaires relança la sérici-culture, puis la production, le tissage et la commercialisation de cette soie si belle… Elle redevint rapidement productive de devises, de richesses, de convoitises… Mieux qu'un entrepreneur, Jim Thompson en devint rapidement un véritable ambassadeur de son pays d'adoption : la Thaïlande, le pays des soieries, des éléphants et de l'hospitalité… Il en était tombé complètement amoureux de ce pays, si accueillant, si chaleureux…


     Sa formation initiale d'architecte l'amena même à développer un nouvel art de vivre, en inversant complètement la facture des maisons traditionnelles thaïs, "à la Thompson" disait-on, cela voulait dire avec une note de modernité. L'artisanat de la soie était redevenu resplendissant, l'industrie du vêtement florissante…


     Jim Thompson disparut mystérieusement en 1967, en Malaisie, lors d'un séjour chez des amis en pleine forêt tropicale dans les monts Cameron… Sa dépouille n'a jamais été retrouvée… La même année, ce qui ajoute au trouble de sa disparition, sa sœur fut assassinée aux USA… On a tout dit sur la fin de cet homme hors du commun, devenu riche et célèbre hors de son pays… Difficile de survivre en terres lointaines quand on a été un "correspondant" avec seulement un numéro pour identité …allez, j'essaie, au hasard : 007 ?…!

Au fil des Klongs, au fil de la soie(!), la visite de Krung Thep continue…


     Le Serpentarium est encore une curiosité de la Ville des Anges. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce lieu n'est pas un zoo mais …l'institut Pasteur local ! C'est là que sont fabriqués toutes sortes de sérums antivenimeux par le centre de recherche de la Croix Rouge thaïlandaise. Le pays possédant l'une des plus grandes variétés de serpents venimeux au monde, ce centre à vocation éducative, est ouvert au public. La visite montre comment on extrait le venin des serpents les plus dangereux de la planète …cobras, bungares, vipères de Russel et autres trigonocéphales… Instructif et impressionnant !


     A Bangkok, si les curiosités ne manquent pas, les moyens de locomotion non plus ! Pour se déplacer dans le centre, en plus de la marche à pinces, vous avez le choix entre le taxi, le métro aérien, le bus, le ferry, le long-tail, le songtaew, le tùk-tùk…


Ah le tùk-tùk (se dit touktouk), une vraie mafia à Bangkok…


     Dans le Bangkok d'autrefois, on circulait volontiers à pied ou en bateau sur les canaux, nos fameux Klong, innombrables. Puis apparurent les rickshaws, ces pousse-pousse chinois tirés à bras d'hommes… De deux roues, l'engin est rapidement passé à trois car l'avènement du transport "roulé" permit de gagner en rendement… Le Samlor était né. Puis ce fut le moteur qui arriva… De "manuel" (si on peut dire…!), le pédalier passa du mollet au moteur avec une rapidité déconcertante. Le Samlor motorisé était né. L'allure bruyante, fumeuse et pétaradante, de ces engins est telle que cette onomatopée de "touk-touk" arriva tout naturellement ! Le "triporteur" thaï, le tùk-tùk est une institution à Bangkok. Ces taxis à trois roues, minuscules mais rapides et maniables comme l'éclair, sont des milliers à œuvrer dans la capitale… Ils sont tenus par une mafia qui se livre une guerre sans merci devant tous les sites touristiques, les hôtels... Si on apprend vite à se jouer de leurs gentilles arnaques, la vigilance doit rester de mise… Car les vols à la tire depuis ces engins qui vous frôlent à toute vitesse ne sont pas rares. Il en est dans "la ville des anges" comme dans tous les pays de tourisme de masse, of course !


     Une chose pittoresque également en Thaïlande, ce sont les marchés flottants. Mais il ne faut surtout pas tomber dans le piège des floating markets, les faux marchés flottants de la capitale… Il n'y en a aucun de véritable. Ceux qui existent à Bangkok sont tous des chausses trappes de chauffeurs de tùk-tùk, des purs pièges à touristes… Pourtant ils existent bien les vrais, on ne peut réellement en voir que dans les provinces sur la côte ou dans l'intérieur. A se rappeler pour ne pas mourir naïf.


     Allez, une dernière petite tournée par les klongs et on quitte Krung Thep, la ville des Anges pour les vieilles civilisations Thaïs… Nous allons tenter de remonter le temps par le Mékong…


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 


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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 2002 fois

Commentaires


PatCaro2 le 28/10/2006 à 08:46:59
Vous avez une manière très particulière (mais très juste) de raconter Bangkok. Je connais bien également, mais par le travail... Votre vision "touristique" est très réussie.
Pat...

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