Chapitre 227 - Si Vasco de Gama m'était Conté
Chapitre 227
SI VASCO DE GAMA
M'ETAIT CONTE
Nous sommes en Inde, à Cochin exactement. Ici est mort il y a fort longtemps, c'était en 1524, un navigateur portugais hors pair, Vasco de Gama. Si nous sommes venus à Cochin, c'est pour visiter un petit bout de ce pays étonnant, l'Inde, mais aussi pour comprendre comment ce découvreur infatigable y fut nommé vice-roi en 1503…
L'Inde est comme la Chine, le pays des superlatifs et ils ne sont pas usurpés. L'Inde, pour brosser un rapide portrait, c'est plus d'un milliard d'habitants pour "seulement" six fois la superficie de la France. Dans ce pays, nommé Bharat en langage Hindi par ses habitants, près d'une personne sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté absolue… Cela veut dire …disposant de moins de 1 Euro par jour pour survivre.
C'est aussi le pays des contrastes les plus inattendus. Si plus des trois quarts de ses habitants ne se déplacent qu'à pied ou à bicyclette, on y trouve aussi la bombe atomique. Si plus de 80% de ses habitants sont hindouistes donc végétariens, on y trouve des animaux en quantité mais ils ne servent jamais pour la nourriture. Les mammifères domestiques comme les vaches et les chevaux en particulier sont aussi dénutris que les gens qui les vénèrent. Pour exemple, le cheptel bovin de l'Inde est le premier du monde avec 195 millions de têtes. C'est aussi le premier pays au monde pour la quantité de bêtes au mètre carré ! Mais les vaches ne servent que de bêtes de somme ou de trait. Leur mise à mort est strictement interdite. Connaissant les problèmes de malnutrition au sein de l'Union Indienne, cet état de fait est totalement incompréhensible pour nous autres, occidentaux…
Les Indiens eux-mêmes sont divisés en complexes hiérarchies. Si les castes et les sous-castes existent toujours, tout comme les maharadjahs d'ailleurs, les sans castes sont les plus nombreux. Ce grand pays à l'histoire séculaire paraît complètement hermétique et insensé pour les occidentaux rationnels que nous sommes. Mais il en est ainsi en Inde !
L'Histoire de ce pays commence 3000 ans avant notre ère avec la civilisation de L'Indus. Puis les Aryens, surgis d'Asie centrale, investissent le Nord au pied de l'Himalaya. Plus près de nous Alexandre le Grand atteint également le bassin de l'Indus et y fonde vers 325 avant J.C. des colonies grecques. Plus tard ce sont les Arabes qui s'y installent. Les musulmans à leur tour suivent pour y implanter des Sultanats à partir du 13ième siècle. Durant plus de cinq siècles le pays va subir la domination musulmane avant que n'arrivent les Européens. Marco Polo de retour de Chine passe à Calicut vers 1295. Fort des enseignements rapportés par ce Vénitien deux siècles plus tôt, nous sommes en 1498, Vasco de Gama découvre la route des Indes par le cap de Bonne Espérance et s'y installe à son tour. Plus de 220 navires formant 33 convois venus de Lisbonne vont débarquer sur les côtes du Malabar ! Les Portugais s'allient avec la dynastie des Moghols, qui y règne, toute puissante durant un siècle. C'est une époque florissante pour les ports de Calicut, Goa, Mangalore, Cochin, Trivandrum… Période durant laquelle les Hollandais y débarquent également. Au 17ième siècle, ce sont les Britanniques puis les Français qui ouvrent leurs propres comptoirs. A partir de la fin du 18ième, la Colonie anglaise des Indes Orientales se consolide en pacifiant d'autres provinces comme le Bengale et le Pendjab. Petit à petit c'est la Couronne britannique elle-même qui aura des vues sur ce vaste royaume. Va alors démarrer le 20ième siècle et une période de désobéissance civile va surgir avec des grands noms comme Gandhi, Nehru. Une philosophie pacifiste voit le jour pour libérer le peuple du joug d'un colonialisme récurrent. Les soulèvements et les troubles suivent. Ce qui amènera le pays a une indépendance totale et définitive en 1947. Diverses partitions suivront comme celle du Pakistan puis du Népal, suit le Bengladesh, le Bhoutan, le problème du Tibet… De fréquentes tensions subsistent de nos jours comme au Cachemire, tiraillé entre l'ancien dissident le Pakistan et le gouvernement actuel… Cette immense nation cherche sa voie, sa place, ses marques dans une mondialisation galopante.
C'est l'aventure du 21ième siècle.
Cochin, la ville qui nous accueille est une particularité dans l'Etat indien. Au même titre que Pondichéry et Chandernagor, qui étaient les comptoirs de la France Orientale, Cochin fut un protectorat portugais puis hollandais. Sans être la plus grande ville de cette province du Kerala, Cochin est un parfait modèle de culture multi-ethniques et multi-confessionnelles. Ce mélange presque unique en Inde est magique. Côté religions, on y a trouvé depuis les temps anciens toutes les écoles… Animistes, dravidiens, bouddhistes, hindous, juifs, chrétiens, indo-aryens, jaïns, jacobites, anglicans, s'y sont succédés. Même les marxistes ont administré cette escale maritime qui fût longtemps classée comme "la reine des épices"… La diversité de style, d'ambiance, de caractère, d'architecture est troublante. Construit sur des îlots, le Cochin d'aujourd'hui est surtout connu comme étant un grand port de commerce et de pêche. Des canaux et des rivières se rejoignent, se recoupent, se jouxtent, à en faire la petite Venise de la côte de Malabar. Le tourisme s'y développe maintenant à grands pas. Il faut dire aussi que sa grande sœur voisine, la ville d'Ernakulam y est pour beaucoup. Assise elle, sur le continent, elle sert de base arrière et de grenier à cette vieille cité historique. Le moyen le plus efficace et le plus aisé de visiter Fort Cochin, c'est le ferry. Il y en a partout et leur prix est dérisoire, seulement quelques roupies. C'est à dire l'équivalent de deux à dix centimes d'Euro pour un parcours moyen !
Aujourd'hui est un jour emprunt de solennité pour nous. Nous visitons la vieille ville de Fort Cochin noyée dans sa citadelle fortifiée par les Hollandais. Si l'église de San Francisco nous paraît modeste, elle n'en demeure pas moins historique. Elle fût la toute première bâtisse chrétienne construite aux Indes et devint le lieu d'inhumation de Vasco de Gama en 1524. Son corps a été rapatrié beaucoup plus tard au Portugal, son pays natal. Son tombeau est toujours là, solennel, et s'il pouvait parler, il en aurait des aventures à nous conter…
Le Dutch Palace est une curiosité locale aussi. Contrairement à ce que son nom laisse entendre ce palais n'est pas une création hollandaise mais portugaise. Seule la décoration intérieure fût réalisée par les Bataves qui comptaient dans leurs rangs de fiers ébénistes et d'excellents charpentiers de marine. Le long de la rivière, dans l'entrée du port, un autre coup d'œil à ne pas manquer : les filets chinois, les chinese nets… C'est un souvenir encore bien vivant des relations que les comptoirs entretenaient avec la Chine dès cette époque lointaine. Ces filets sont des pêcheries, sortes d'immenses carrelets comme on peut en voir dans tous les grands estuaires de France ou de Navarre. Mais là une spécificité tout de même, ils sont construits exclusivement en bois et en fibre végétale. Même les contrepoids qui équilibrent leurs mises à l'eau sont des énormes galets suspendus et savamment répartis… Personnellement, ces apparaux de pêche dignes de la préhistoire et toujours en service aujourd'hui m'ont vraiment épaté.
Dans les arrières d'Ernakulam, de longs canaux, les Back Waters, nous permettent de visiter les campagnes environnantes. Ce sont principalement les femmes qui travaillent dans les champs et les rizières. Les mamies s'échinent dans des corderies sans fin à tresser la bourre de coco. Dans ce pays qui sait utiliser la bombe H, incroyable, on fabrique encore des cordages de fibres végétales comme à l'âge des pyramides. C'est ça aussi l'Inde du 21ième siècle…
Kerguelen est sagement mouillé devant le Bolgatty Resort. C'est un hôtel de luxe installé sur l'île du même nom. Nous n'avons pas vraiment choisi l'endroit même s'il est difficile d'accès. Si les fonds sont faibles, forment des chicanes que l'on doit négocier pour s'y rendre, le mouillage est néanmoins très sûr et bien protégé. Ce sont les autorités portuaires qui nous assignent à cet endroit pour notre sécurité. Il ne faut pas oublier que plus de 300 millions d'indiens ne mangent pas à leur faim… Si en pays occidental, on nous traite volontiers de routards vagabonds avec nos voiliers encombrés, ici en Inde, on aurait plutôt une allure de richissimes navigateurs… C'est une question d'environnement ! Mais il n'y a jamais d'ennui dans ce mouillage. On mesure ainsi la droiture et la soumission de ce peuple qui a une confiance aveugle, totale, dans sa religion. Nous allons profiter de ce joli et tranquille anchorage pour aller visiter l'intérieur du pays.
Ooty est une station climatique à plus de 2200 m d'altitude qui fut fondée au 19ième siècle pour accueillir le gouvernement de Madras qui voulait prendre le frais l'été. Autrefois cette région était habitée par les Todas, un peuple tribal assez étrange, polygame et vouant une adoration totale aux buffles. Si leur nombre a diminué, ils existent toujours cependant et il n'est pas rare d'en rencontrer. Ils viennent avec leurs buffles vendre de l'artisanat sur les marchés. Mais là n'est pas le top du voyage. Non, le nec plus ultra de cette balade fantastique est de monter à Ooty par le petit train à crémaillère qui part de la ville de Mettupalayam. Ce tortillard à vapeur vous emporte dans une ambiance très british dans des paysages à couper le souffle. Falaises vertigineuses, ponts, tunnels, forêt dense, pâturages, plantations de thé, villages isolés… Le décor serait digne d'un cinémascope ! Arrivés là-haut, après avoir percé la couche nuageuse, l'envie vous prend de redescendre aussitôt pour goûter une deuxième fois à ce voyage dans l'irréel. Comme les Anglais d'autrefois dans leur colonie, vous pouvez profiter de la fraîcheur de l'altitude. Les balades alentours sont nombreuses, faciles d'accès dans des sites souvent grandioses. Forêts d'eucalyptus ou de pins, vallons fleuris, cascades, plantations de thé… Si les touristes viennent plus nombreux ici maintenant, ce sont aussi les nantis de "haute société" indienne qui s'affichent à Ooty. Les montagnes alentours sont couvertes de plantation de thé. L'Inde est d'ailleurs le tout premier producteur mondial de thé. C'est l'occasion de découvrir cette plante curieuse si appréciée par les Anglais. Dans cette région du Tamil Nadu, on ne fait pas du vulgaire thé mais du "Nilgiri" vous diront les spécialistes. C'est "l'appellation contrôlée" en somme de ce thé rebaptisé du nom des montagnes qui dominent les plantations…
On trouve deux grandes variétés de thé. Le thé d'Assam et le thé de Chine (ou Yunnan), en fait du nom des deux grandes régions d'Asie dont cette plante est originaire. Le théier, la "plante", est un arbuste à feuilles persistantes qui peut atteindre 15 m de hauteur à l'état sauvage. Mais pour une raison évidente de cueillette, dans les plantations, il est taillé régulièrement et sa hauteur ne dépasse pas 1,20 m. On le trouve dans les zones tropicales au climat chaud et humide, mais surtout là où les pluies sont douces et régulières. Les Gaths du Dekkan indien, lui conviennent parfaitement.
La cueillette se fait tous les 15 jours. Ceci durant toute l'année. Les trois plus jeunes pousses, qui sont les feuilles terminales, sont coupées. Le bourgeon lui-même constitue le Pekoe et les deux feuilles suivantes l'Orange Pekoe. Si en Chine on cueille jusqu'à la cinquième feuille, ici, en Inde on se contente d'arrêter à la troisième. C'est la qualité Nilgiri, de la région d'Ooty. Ce sont surtout les femmes qui ramassent le thé dans les plantations, elles peuvent cueillir chacune jusqu'à 10 kilos de feuilles fraîches qui donneront près de 2 kilos de thé une fois torréfiées. Généralement le thé noir provient de la variété d'Assam et le thé vert de celui de Yunnan. Le thé une fois ramassé subi différentes opérations : le flétrissage, le roulage, la fermentation, puis la torréfaction et l'ensachage. Il peut être consommé nature ou aromatisé à la bergamote, au jasmin ou d'autres parfums encore, suivant la mode ou le pays... Ce breuvage est devenu une boisson incontournable des temps modernes. Si un Anglais en consomme plus de 1250 tasses par an, un Irlandais pur souche dépasse les 1600 tasses et un français moyen seulement 80 ! C'est dire l'importance du Tea Time dans la vie de tout British qui se respecte !
Dégustant un thé, un Nilgiri s'il vous plait, bien fumant pour nous réchauffer un peu, nous regardons le brouillard se lever et admirons le paysage autour de nous, sublime ! C'est Ooty, tout là-haut dans les Gaths de l'intérieur, sur le plateau du Dekkan indien.
L'équipage de Kerguelen profite une dernière fois de la fraîcheur des cimes. Le retour en petit train à crémaillère va de nouveau nous combler les yeux. Puis nous allons reprendre la mer, repartir sur la route des épices, vers l'Europe, après avoir croisé celle de Vasco de Gama, le découvreur de la Route des Indes…
L'inde est un pays à mille facettes, si grand et si varié qu'il nous faudra y revenir. Mais la saison elle, avance. Alors, vite, larguons les amarres avant que l'envie nous prenne de repartir vers d'autres paysages de ce pays incroyable…
La terre de l'irrationnel…
Un pays tellement curieux qu'un jour un aventurier, navigateur étranger ,explorateur infatigable y fut nommé vice-roi, il y a bien longtemps… C'était Vasco de Gama.
Suite du TOME II...Chapitre228...
Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...
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