Chapitre 230 - Nefertiti Venait d'ici
Chapitre 230
Nous sommes bloqués dans le port de Djibouti depuis bientôt dix jours. Nous avons fait expédier de France un nouveau pilote électronique et les services locaux de la poste ne l'ont toujours pas réceptionné. Pas d'autre solution que de patienter. Nous en profitons pour découvrir cette place forte militaire stratégi-quement située à l'entrée de la mer Rouge.
Cet ancien territoire français des Afars et des Issas est devenu indépendant en 1977. Djibouti signifie "assiette" en afar pourtant ce territoire grand comme quatre départements français est plutôt constitué de plateaux montagneux que de bassins. Il est vrai que les deux grands lacs salés intérieurs, qui sont situés en dessous du niveau de la mer, ressemblent à des assiettes. Une immense faille géologique, la Grande Faille Africaine, plus connue sous le nom de Rift Valley, traverse le pays en direction du Nord-Est. Elle se prolonge en mer près de la ville même de Djibouti : c'est le golfe de Tadjoura. Côté habitants Djibouti est envahi aujourd'hui par des milliers de réfugiés venant des pays voisins, de Somalie, d'Ethiopie, aussi du Soudan. Les autorités considèrent que le tiers de la population présente est d'origine "étrangère". Ce qui en fait un pays africain effroyable de pauvreté, de misère et d'abandon. Personnellement, nous avons trouvé ce pays plus miséreux que l'Inde. Dans les rues de la ville, nous étions assaillis en permanence par des hordes d'enfants affamés, de mendiants et d'éclopés, au point que cela en devenait insupportable. C'est dire l'état de délabrement de cet ancien protectorat français de la mer Rouge qui fut aussi appelé Côte Française des Somalis.
Cette escale de Djibouti n'est pas spécialement fréquentée par les bateaux anglo-saxons. Eux s'arrêtent plus volontiers en face, à Aden, la capitale du Yémen. Mais pour nous, la présence d'une base militaire française dans le port de Djibouti est une sorte de garantie. C'est aussi grâce à leur surveillance dissuasive que sont minimisées les attaques de pirates. Si elles sont loin d'être éradiquées, près de la frontière somalienne, il est rassurant de les savoir à l'écoute des navires et prêts à intervenir en cas de nécessité ou de détresse.
Notre pilote automatique est enfin arrivé à bon port. Si le douanier a joué de pression et de ruse pour être gratifié d'un bakchich royal, nous lui cédons. Au moins nous avons récupéré rapidement notre bien, ce qui est tout de même le principal. Nous voulons partir au plus vite de cet endroit de misère, direction l'Erythrée.
Le détroit de Bab El Mandeb est embouqué au triple galop avec un vent fort "à décorner les bœufs" comme on dit en Bretagne… Mais il en est toujours ainsi dans ce goulet d'étranglement qui permet d'accéder à la mer Rouge. Nous y voilà, une nouvelle étape a été franchie. On abandonne la vie océanique des grandes traversées monotones pour entrer dans un monde plus sportif. La Mer Rouge est celui d'une mer intérieure, sauvage et capricieuse, d'un point de vue météo. Elle oblige les navigateurs à effectuer de courtes étapes, des navigations précises et chronométrées, à une extrême vigilance. Les statistiques sont là d'ailleurs pour le rappeler… Sur les 120 à 150 bateaux de plaisance qui la remontent chaque année, entre cinq et dix d'entre eux sont perdus ou endommagés chaque saison… C'est dire que passer la Mer Rouge est affaire d'attention toute particulière…
Cartographie incomplète ou pire, erronée… Nombreux bancs de coraux isolés… Profondeurs variant brutalement... Courants erratiques... Marées changeantes… Visibilité parfois nulle à cause des tempêtes de sable… Soleil aveuglant, toujours de face à cause de la disposition même de la côte… En effet, seule la côte "Ouest" de la mer Rouge est utilisable comme lieu de mouillage. Cette disposition oblige donc à quitter les mouillages le matin avec le soleil levant en pleine poire, atterrir le soir avec le soleil couchant cette fois en pleine pomme(!)… D'où la difficulté à déceler les "patates" sous la surface dans les zones abritées… Mouillages exposés, souvent de mauvaise tenue… Vents tempétueux fréquents… Trafic maritime important… Tous les ingrédients, sans exception, sont présents pour se "cuisiner" un plantage en Mer Rouge. Cette étape est classée coriace, sinon dangereuse. Quand on s'y lance, il faut vraiment avoir confiance dans l'équipage et compter sur tous les moyens de propulsion du bord, voiles comme moteur ! Les anglo-saxons, (encore eux vous allez me dire, eh bien oui !), eux, s'organisent en réseau avant de se lancer dans l'aventure de la "Red Sea". Ils mettent au point chaque année, aux étapes de Salaalah et Aden, des fréquences radios, des vacations, des relais… Ainsi avec leur réseau radio, tous les navigateurs peuvent communiquer pour s'entraider, se relayer la météo, se transmettre des infos pratiques, se secourir mutuellement en cas de panne… Ce réseau, chaque année a été d'un grand secours pour un bon nombre de bateaux et très efficace. Nous-mêmes avons profité de moult informations données sur le réseau, en particulier pour la météo qui était de loin la meilleure de toutes celles reçues. Pour donner un aperçu de la difficulté, deux mois minimum en général sont nécessaires aux navigateurs pour remonter la mer Rouge. La distance n'est pourtant que de 1200 nautiques, mais ils sont à effectuer face au vent pour les 2/3 du parcours sinon parfois les ¾ ! La mer rouge est un très bon entraînement à la régate, je peux vous l'affirmer !
Prochaine escale attendue après deux semaines de navigation probatoire, Massaoua, port principal de l'Erythrée. Ce petit pays dissident de son grand frère l'Ethiopie est indépendant depuis peu de temps : 1993. Cette autonomie a été acquise après vingt longues années de guerre.
A l'origine l'Erythrée était une simple province de l'Ethiopie. Mais sa position stratégique sur la mer Rouge lui conférait une domination évidente au sein de l'union provinciale. Ce nom même signe cet attachement car Eritrea en grec signifie Rouge. Vers la fin du 19ième siècle c'est l'Italie qui s'intéresse à ce petit Etat en achetant (6000 thalers) le port d'Assab sur la mer Rouge. La province se développe, les italiens introduisent alors la culture de la vigne, de l'olivier, du blé… Grâce au commerce avec l'Europe et les pays arabes, Assab devient même le principal port de la mer Rouge pour le trafic des épices, des aromates et de l'ivoire. Cette période florissante dure jusqu'à la seconde guerre mondiale. Cette fois c'est le port de Massaoua qui prend de l'importance et se développe, sa position est stratégique. Durant le conflit ce sont les Britanniques qui convoitent cet Eldorado en y implantant une base arrière. Puis c'est l'ONU qui s'en mêle à son tour pour en faire une " Entité autonome fédérée à l'Ethiopie"… Eux, qui étaient en bonne voie de développement, presque autonome, deviennent les vaches nourricières pour le reste de l'Ethiopie démuni et affamé. Non, inacceptable ! Un front populaire s'érige et une guerre de sécession se déclare vers 1973. Elle va durer vingt longues années. Car en toile de fond, derrière l'Ethiopie se cache Cuba et l'URSS qui alimentent l'armée officielle en chars, armement, moyens techniques… De l'autre côté, le Front National de Libération de l'Erythrée trouve des appuis indirects chez les occidentaux… La moitié des habitants fuient le pays pour se réfugier au Soudan. C'est la misère. Des famines viennent surajouter le désastre de la guerre… En 1993 finalement, le cessez-le-feu est signé et un référendum gagné à plus de 99% donne l'indépendance à ce nouvel Etat, devenu rapidement membre de l'ONU.
Depuis quelques années l'Erythrée essaie de se relever de ces vingt années de guerre mais la tâche est rude. Tout est à faire ou à refaire dans ce pays qui enregistre sur le plan climatique les températures parmi les plus élevées de tout le globe… Très récemment c'est le tourisme qui fait son apparition. L'Erythrée ne manque pas d'atout. A commencer par les femmes de ce pays qui ont une beauté bien singulière. Si en Oman on remarquait surtout les hommes pour leur beauté, ici c'est exactement l'inverse. On voit principalement des femmes et elles sont particulièrement fines et belles. Drapées dans leurs boubous chatoyants elles sont très coquettes. Leur sourire, naturel, fait le reste. Sur les billets de banque de l'Erythrée un hommage leur est rendu. Sur toutes les coupures de Nakfa figure au verso un groupe de femmes. Sur le billet de 1 Nakfa, ce sont même les deux faces du billet qui représentent différents groupes ethniques au féminin. C'est dire l'importance des femmes en Erythrée, elles sont réellement un emblème pour leur pays.
Se promenant dans les rues de Massaoua, Marie-Claude surprise par la ressemblance du type de ces femmes avec la reine égyptienne Néfertiti, m'a fait part de son étonnement. Après quelques recherches, c'est moi qui fut estomaqué par la similitude. On ne peut pas ne pas se poser la question. Et si Néfertiti était d'ici, d'Erythrée…? Si vous allez visiter un jour le musée du Louvre à Paris ou bien le Staaliche Museum de Berlin, photographiez bien dans votre tête les divers bustes en calcaire polychrome de cette reine, car, incroyable mais vrai, beaucoup de femmes érythréennes lui ressemblent. On la trouve aussi en "photo", croquée, calligraphiée dans n'importe quelle encyclopédie. Jetez y un œil, cette femme était d'une beauté saisissante, on ne peut oublier son visage. Plus tard, nous aurons l'occasion de voir au musée du Caire, un buste inachevé en quartzite rose d'un portrait encore plus étonnant de cette reine extraordinaire… Sa beauté est vraiment émouvante. Première épouse du grand pharaon Aménophis IV (appelé Akhénaton plus tard sous l'influence de son épouse Néfertiti justement qui relança le fameux "culte d'Aton"), elle est la seule reine de l'Egypte ancienne pour qui existe des traces écrites de son règne. En effet, des tablettes d'argile gravées d'écriture cunéiforme raconte son histoire. "C'était une femme d'une rare beauté, d'origine étrangère", disent-elles entre autres…! C'est dire l'importance de cette femme qui gagna avec les années un pouvoir considérable, un aura devenu éternel. D'ailleurs Akhénaton lui même s'en rendit compte et l'évinça pour épouser l'une de leurs propres fille !
Si un jour vous allez dans les rues d'Asmara la capitale, Massaoua ou Assab sur la côte, vous verrez, le pays est plein de "Néfertiti"… Des déesses les érythréennes, je vous le dis.
Dans la ville de Massaoua, les stigmates de la guerre sont encore bien présents. Bon nombre de bâtiments publics bombardés n'ont pas été reconstruits. Mais les habitants sont néanmoins accueillants, les commerces nombreux et bien achalandés. Le pays semble repartir d'un bon pied et par comparaison avec Djibouti, l'ambiance est bien différente ici. L'Italie entretient toujours de bonnes relations avec leur ancien territoire. Massaoua est une escale de choix pour les navigateurs remontant la mer Rouge.
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Commentaires
TitaNox le 06/01/2006 à 08:51:33Je connaissais pas du tout Massawa, si un jour on passe la mer Rouge, je note cette escale super apparamment ! Merci du tuyau !