Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 231 - De Marsa en Khor et de Khor en Marsa

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Chapitre 231

           

DE MARSA EN KHOR ET

                                            DE KHOR EN MARSA

 

 

     Après avoir quitté Massaoua en Erythrée et ses superbes femmes "Néfertitiennes", un dilemme se pose au navigateur pour remonter la suite de la mer Rouge… Faut-il passer par la côte où bien par le large ?


     En effet, le long des côtes soudanaises de la mer Rouge, de nombreux récifs de corail délimitent une sorte de couloir. Deux options s'offrent alors aux marins. Soit on passe près des rivages, par l'intérieur de la ceinture de corail, soit on passe par le large, par l'extérieur de cette longue bande de récifs. Ce choix est lourd de conséquences suivant la route choisie. En premier, si l'on opte pour une navigation le long de la côte, il vous faut zigzaguer en permanence entre les coraux et faire escale chaque soir. Bien évidement dans ces eaux truffées de "patates", il est impossible de router durant la nuit. Avantages cependant, les abris sont nombreux, mêmes s'ils ne sont pas toujours bons, et les étapes courtes. De plus la proximité de la côte peut offrir quelques agréments de visite "touristique". Maintenant l'option du large…


     Si elle a le mérite de vous éloigner des récifs, cette solution vous jette aussi dans le flot des cargos. Vous oblige encore, en cas de coup de vent, à subir la tempête au dehors. Sans oublier de vous faire traverser la ceinture de corail régulièrement lorsqu'il s'agit de rechercher un nouveau mouillage ! Pas simple… A la réflexion, on a bien du mal à trancher. Mais ..."De deux mots il faut choisir le moindre" dit le proverbe… Beaucoup de navigateurs ont choisi en cette année 2003 de "faire" l'intérieur. Pour notre part et après quelques hésitations, nous avons choisi de mixer les deux possibilités. Pourquoi ce choix hybride ? Eh bien en raison des évènements politico-guerriers une fois de plus. Le Soudan comme le Yémen sont des pays montrés du doigt par la coalition anti-Irakienne. Rester coincés par un blocus maritime dans leurs eaux intérieures, c'est s'exposer et prendre un risque que nous ne souhaitons pas. Finalement, nous mitigeons. D'où ce choix intermédiaire, on remontera une partie des côtes soudanaises au dehors et une autre en dedans !


     Quand on aborde ce pays, le plus vaste d'Afrique par sa superficie, deux villes importantes sur sa façade maritime offrent des escales intéressantes ; ce sont Souakin et Port Soudan. Mais voilà justement, ces deux villes sont enclavées derrière la barrière de corail. Y faire relâche oblige, très tôt dans le Sud, à pénétrer dans les chenaux coralliens intérieurs avec les désagréments déjà soulignés. Nous, préférons sagement partir au large pour toute cette bande côtière semée d'embûches. Nous atterrirons plus au Nord vers Dungunab, un petit port perdu dans les marsa et les khor du désert. Ces noms curieux sont donnés à de grandes baies, plus ou moins échancrées, creusées dans des plateaux calcaires et ouvertes sur la mer Rouge dans le désert de Nubie. Ces formations géologiques étonnantes sont nombreuses sur la côte Ouest de la mer Rouge. Mais c'est principalement dans la partie Nord du Soudan qu'on les trouve. Elles révèlent au visiteur une beauté extraordinaire et nous rappellent la Patagonie argentine.


     Ce parcours au large nous a imposé cinq journées de navigation difficile face à un vent fort et soutenu. Une tempête de sable est venue aussi troubler l'atterrissage sur la côte. Heureuse-ment le radar, mis à contribution, nous permet de rentrer dans ces échancrures si bizarres de la côte Nubienne, les marsa et les khor. Nous voici arrivés dans Marsa Inkefail.


     Dans le milieu marin des navigateurs hauturiers, tout le monde parle de ces marsa et de ces khor de la mer Rouge. A tel point que l'on finit par les attendre avec impatience… Nous installant dans Marsa Inkefail, celle-ci est la première que nous découvrons. C'est vrai, cette baie, contenue dans un silence absolu, est d'une beauté irréelle. Nous sommes en plein cœur du désert de Nubie. Un plateau désertique s'étend à perte de vue vers le Nord comme le Sud. A l'Ouest, loin dans le soleil couchant, une chaîne de montagne dénudée s'érige comme un rempart fortifié, c'est le Jebel Erba. Au milieu de ce paysage fabuleux, une faille dans le plateau a fait sa place. Son sillon mène à la mer et forme cette baie échancrée, c'est la marsa ! Les khor eux, sont des formations identiques, mais plus vastes encore (!) et tout aussi jolis, sinon plus grandioses !


     Le désert de Nubie est vraiment un endroit extraordinaire et cela éveille notre curiosité au point de partir chaque jour en exploration dans ces paysages sublimes. Personne n'habite cette région. Une piste routière longe le pied du djebel Erba mais seuls les véhicules tout-terrains peuvent l'emprunter, ils sont rares. Dans ce paysage lunaire, des dizaines de chameaux sauvages fréquentent en famille les maigres pâturages. On les retrouve aussi le soir près d'un point d'eau dans un marécage. Un après-midi alors que l'on dévale une immense dune faite de sable et de petits galets mordorés, mon pied heurte une roche enfouie. Je m'arrête immédiatement pour m'asseoir car, bien malgré moi, je me suis fait mal en me tordant la cheville… Et là, surprise, ma chaussure à mis au jour une pierre taillée, une hache, comme ces "coup de poing" préhistoriques en silex que l'on a tous vus un jour ou l'autre dans n'importe quel muséum d'histoire naturelle. Je n'en reviens pas. Celui-ci est noir, assez gros, et taillé dans un morceau de roche vitrifiée genre d'obsidienne, semble t-il…


Quelle trouvaille !


     Revenus à bord de Kerguelen, on se jette sur notre encyclopédie pour savoir quel peuple pouvait bien habiter dans ce désert et connaître des outils de pierre, comme les nôtres, finalement…? Celui-ci a servi, son tranchant usé le prouve !


     On y découvre que la Nubie possède une drôle d'histoire. Cet immense désert sépare l'Etat du Soudan, du 21ième siècle, en deux régions très différentes l'une de l'autre… Ce pays, qui fait près de cinq fois la France en surface, est historiquement coupé en deux. La partie septentrionale, le Nord, par sa langue et sa religion appartient au monde arabo-musulman. Tandis que la partie Sud, animiste et chrétienne, est profondément ancrée dans le domaine africain. Ce clivage de la domination politique du Nord sur le Sud a, de tous temps, alimenté des conflits et une guerre civile sans fin. Cela dure depuis les temps les plus anciens ; même l'indépendance de 1956 n'y a rien changé ! Ces tensions sont même ravivées depuis ces dernières années par une influence islamique renforcée.


     Cette partie Nord composée des déserts de Libye vers l'intérieur et de celui de Nubie sur la côte offre un climat difficile. Les écarts de températures y sont énormes, ce gradient peut atteindre 45° entre le jour et la nuit… Plus au Sud, le centre du pays est couvert d'immenses forêts d'acacias et de mimosas. D'ailleurs cette opportunité est exploitée à bon escient puisque le Soudan est le premier exportateur mondial de gomme arabique. Cette richesse naturelle est exploitée depuis plus de 2000 ans dans ce pays. Cette pâte élastique est très utilisée comme liant aromatique en confiserie, parfumerie, alimentation, cosmétique… La partie la plus Sud du Soudan possède, elle, un climat tropical et permet toutes sortes de cultures vivrières.


     Côté habitants le pays est formé d'une impressionnante mosaïque d'ethnies. On en dénombre plus de 500 différentes ! Cette diversité explique la difficulté des gouvernants à tenir le pays. Le Soudan vit au rythme des coups d'état militaires, des rebellions, de la guerre civile. En sous-main, depuis quelques années, une nouvelle tendance prédomine, c'est celle du Congrès Populaire Islamique. Toujours et encore, on y revient, c'est la partition Nord-Sud et ses implications religieuses qui entretiennent les conflits. Avec cette récente inflexion, de nombreux Soudanais ont émigrés vers les pays du golfe arabo-persique. Ils y trouvent du travail et une certaine neutralité favorisant la création d'une diaspora. Bien évidemment, ce regroupement extérieur, alimente et soutient davantage encore la dissidence…


     Si le Soudan d'aujourd'hui vit en équilibre instable, pour la province qui nous concerne, la Nubie, ce désert autrefois protégeait déjà une Dynastie égyptienne qui vivait ici 3000 ans avant J.C. C'est-à-dire aux temps des pharaons et des pyramides du Caire ! En effet ce territoire de Nubie était la province égyptienne de Koush. Des vestiges archéologiques et des monuments en témoignent. Mais cette partie de l'histoire égyptienne que nous avons retrouvée, grâce à notre hache préhistorique, est méconnue. Elle a été complètement évincée devant celle, plus spectaculaire il est vrai, des pyramides et des pharaons de la vallée du Nil. Pourtant il y eut ici la dynastie Koushite et qui régna très longtemps sur ce pays, sur toute la partie Nord du Soudan actuel. Parvenue à son apogée elle gagna même les bords de la méditerranée. C'est l'arrivée d'Alexandre le Grand, trois siècle avant J.C. qui la fit reculer dans le désert. Plus tard encore, cette fois c'est l'empire Ottoman qui la refoula de plus belle jusqu'aux confins de la Nubie et du Haut Nil… Le dur climat de ces zones extrêmement arides fit le reste et la Dynastie Koushite disparut. Contrairement aux autres dynasties égyptiennes, les Koushites étaient de race noir ("kouch" en hébreux veut dire noir !) Partant de ce point très particulier, on pense immédiatement à Néfertiti… Elle était métisse, d'origine "étrangère", les coïncidences se multiplient. Pour moi, elle était fort probablement de descendance Koushite !


Histoire étonnante que ce peuple du désert !


     Nous sommes toujours là dans notre Marsa Inkefail à contempler notre hache préhistorique. Cette drôle de roche à "cassure conchoïdale", dit-on, au tranchant usé et à ses faces polies par les siècles… Qui a pu fabriquer, utiliser cet outil, pour faire quoi ? On s'imagine le quotidien d'une vie au sein de cette civilisation presque inconnue, totalement oubliée… Dans les sables nous avons aussi déniché des morceaux de poteries anciennes, très anciennes probablement…! C'est aussi cela le "Trésor des Kerguelen", toutes ces petites choses accumulées par des années, des décades oui, enfin d'explorations aux quatre coins du monde…


     A partir du petit port de Dungunab, les marsa et les khor se suivent à courte distance les unes des autres… A chaque fois l'émerveillement est total. Dans ces baies en forme de canyons tarabiscotés l'eau est d'une limpidité cristalline, sa température parfaite : 25° à 26°C. Les coraux sont innombrables et superbes, certains fluorescents… Quand aux poissons nous n'en avons jamais vu de si petits, si différents, nombreux, colorés, si beaux et par si faible profondeur. Le superlatif de supériorité n'est vraiment pas usurpé…Une fois le masque sous l'eau, Marie-Claude et Anne ne veulent plus sortir la tête. Souvent c'est l'arrivée de la nuit seulement qui les fait sortir enfin de cette féerie nautique, dans laquelle nous sommes plongés à chaque fois. Avec l'archipel des Abrollhos au Brésil, les marsa et les khor du Soudan sont vraiment les endroits au monde les plus sensationnels pour cette discipline de l'exploration sous-marine.


     Après Khor Shinab et Marsa Abu Imana, voici Marsa Wasi. Cette marsa est importante car elle possède un point d'eau, un puits. Dieu sait si l'eau douce est une denrée rare, un précieux capital dans le désert de Nubie. On y trouve donc aussi de la vie par la présence d'un petit campement de chameliers. Ces nomades qui vivent ici sont des Bejas. Ce peuple très ancien occupe, en petites communautés éparses, tous les djebels et les plaines côtières de la Nubie. Ils élèvent des chameaux et des chèvres, de générations en générations. Leurs camélidés sont parmi les plus prisés sur le marché du Caire. Régulièrement ils montent des caravanes de 50 à 60 têtes conduites par trois ou quatre jeunes hommes de confiance. Ces caravanes doivent traverser la moitié du désert de Nubie, parcourir plus de 1200 kilomètres avant d'atteindre le Caire en Egypte.. Entre huit et dix semaines de voyage sont nécessaires pour rejoindre la capitale égyptienne. Fiers de leurs cheptels, ils ne les vendent qu'au marché international du Caire. Ce marché bruyant, polluant et blatérant au mieux, se tenait très récemment encore dans les faubourgs Ouest du Caire à Imbasa. Maintenant, il a été transféré à Birquash. C'est un village situé à 35 km dans le Nord-ouest de la capitale. Celui-ci, de tous temps, a toujours été le plus important et le plus coté de toute l'Afrique du Nord. Lors d'un séjour en Egypte, si l'occasion vous en est donné, ce foirail mérite une visite toute particulière.


     De marsa en khor et de khor en marsa, la visite des failles du plateau Nubien se poursuit. La Marsa Umbeilla qui nous accueille pour la toute dernière escale soudanaise est la plus petite mais aussi la plus extraordinaire pour ses fonds marins. C'est le hasard qui nous a fait nous arrêter là. En effet aujourd'hui premier mai, c'est mon anniversaire. Comme la météo était au beau fixe, nous suivions tranquillement les rivages à en "accrocher les bords". Passant devant ce petit trou anodin, cette toute petite marsa presque invisible, nous décidons d'y entrer, juste pour le plaisir de la visiter. Devant la beauté du site nous y restons finalement pour déjeuner. Ce jour n'est pas comme les autres, quand même. Pris par l'ambiance et le décor, on décide en plus de se mettre à l'eau. Le dessous de la surface était un aquarium indescriptible. Le plus beau que nous n'ayons jamais vu. Subjugués, nous y sommes restés plusieurs jours et sachant que l'on quittait la Nubie, le Soudan, pour l'Egypte avec, probablement bien d'autres soucis, nous ne voulions plus en partir.


     Un personnage mythique de la découverte sous-marine l'avait bien compris d'ailleurs cette beauté Nubienne… Car c'est là, devant un petit îlot au large de Port Soudan, que le commandant Cousteau avait installé ses maisons sous la mer. Nous sommes passés avec Kerguelen juste au-dessus d'elles, mais elles sont abandonnées maintenant…


     De tout notre périple en mer Rouge, les balades de marsa en khor et de khor en marsa, devant le désert de Nubie, c'est vraiment ce que nous avons réalisé de plus sensationnel. On comprend bien maintenant pourquoi tant d'engouement des navigateurs à communiquer sur ces marsa et ces khor… En matière de vision aquatique, de beauté environnementale, de jeu d'ombre et de lumière, c'est assurément ce qu'il se fait de plus extraordinaire à explorer, à découvrir.


     Nous voulions nous aussi, à notre tour, à tout prix vous le faire partager ! Ceci était encore un petit morceau de la "route" enfin du Trésor des Kerguelen …sur le Retour des Antipodes.


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Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...

 

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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 4400 fois

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