Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 233 - Une Histoire d'Eau

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Chapitre 233


UNE HISTOIRE D'EAU

 

 

     Lorsque l'on approche du Canal de Suez en bateau, on est rapidement pris par la fièvre. Oh, pas la fièvre maladive, non, mais celle des autorités du Canal. Quelle que soit votre navigation, dans un sens comme dans l'autre, dès le premier appel radio vers les S.C.A., les fameuses Suez Canal Authorities, vous devenez automatiquement un gibier potentiel !


La traque est sans pitié…


     Lorsque l'on se présente à l'entrée du Canal de Suez, on se doit, comme dans la majorité des ports de commerce, d'appeler le service du port sur VHF. Eh bien à Suez, ce petit exercice très simple au demeurant, est une prouesse ! En effet, dès que l'on s'annonce sur la fréquence en tant que voilier, une bonne demi douzaine d'agences maritimes vous répondent en même temps. Toutes, évidemment, vous demandant expressément de passer en priorité avec la leur sur un numéro de canal VHF différent… Le foutoir qui s'en suit sur la fréquence est indescriptible ! Je me demande comment des autorités portuaires peuvent tolérer à ce point pareil chahut ! On nous avait prévenu que ce n'était pas facile de se faire entendre sur le VHF, mais à ce point, non. Cela dépasse vraiment l'entendement… Lassés de demander pour la énième fois l'autorisation de pénétrer sur le Canal afin de rejoindre le Yacht Club de Suez, nous avons fini par couper notre radiotéléphone et entrer sans ne plus rien demander à personne ! Pour accéder au Yacht club, il faut remonter le canal sur un demi mille nautique. Ce n'est pas grand chose mais le trafic est dense en plus d'être alterné. De guerre lasse, nous nous sommes faufilés en rasant les bords. On s'aperçut après coup que bien d'autres plaisanciers procédaient ainsi sans ne rien solliciter. Les agences maritimes dégoûtent vite les candidats au passage. Alors chacun impose sa loi et une étrange tension s'instaure rapidement entre les autorités et les "gens de bateaux". Passé ce premier obstacle, on nous attribue une bouée sur les corps-morts du Club et là les "charognards" arrivent au galop. Ces "rapaces", dûment patentés, sont les agents maritimes qui servent d'intermédiaires entre vous et le fameux SCA, le Suez Canal Authorities, toujours ! En fait, il n'est pas du tout obligatoire de passer par leur service. Mais les officiels du SCA vous mettent tellement de bâtons dans les roues pour présenter le dossier que 95 % des voiliers acceptent leur service. Ces agents en profitent pour vous soutirer le maximum de dollars, en doublant ou triplant les prix, sans aucun complexe ! Le montage du dossier de passage est un monstrueux racket. Dès les premiers instants avec eux, c'est une guerre ouverte qui se joue. Il faut tout contester, tout négocier, argumenter et surtout ne rien accepter à la première offre, tout vérifier… Ils sont sans pitié !


     Avant de passer le Canal de Suez, que l'on pourrait penser être seulement une histoire "d'eau" …il vaut donc mieux bien se "tuyauter" (!). C'est réellement un gage d'économie de temps, de salive et d'argent. Quand on est plaisancier, il est vraiment excellent pour le moral comme pour le porte-monnaie de savoir par avance les us et coutumes du Canal, SCA et agences… Cela permet d'éviter bien des déboires et quelques traquenards. Savoir aussi que de toutes manières le ver est dans le fruit. Il faut donc se tenir prêt à cracher l'intrus puisque de toutes les façons il vous faudra croquer la pomme…


     Lors de notre escale de Safaga, nous avons eu la chance de rencontrer Hans, un Allemand qui le passait pour la troisième fois et par là même de connaître un minimum de ces procédures… Lui était vacciné et particulièrement "remonté" contre les agences. A chacun de ses passages, il présentait son dossier tout seul, envers et contre tout ! Cela nécessite d'être blindé et Hans l'était, vraiment !


     Revenons à ce Canal de Suez au sens plus noble de la voie navigable et à son histoire…


     D'après le petit Larousse un canal est un cours d'eau artificiel ! Hé bien, le Canal n'est pas seulement une Histoire d'Eau, il est devenu avec les années une histoire d'argent …de gros sous. C'est beaucoup plus dense, même si cela est toujours du "liquide"…


     Pour les navigateurs faisant le tour du monde en voilier, on a déjà vu qu'il est parfois nécessaire de choisir une option de route. Eh bien le passage par le Canal de Suez est l'une de ces options majeures à trancher. En effet pour rejoindre l'Europe depuis l'Asie, deux possibilités s'offrent aux impétrants… Le premier est la route classique des grands clippers d'autrefois par le Cap de Bonne Espérance avec le contournement de l'Afrique par l'Ouest. En second se trouve le passage par le Canal de Suez avec les risques déjà soulignés des attaques de pirates et les taxes, parfois rédhibitoires, du Canal qui s'y rattachent !


     Cette voie navigable constitue pourtant une voie royale pour rejoindre l'Europe. Pour le trafic commercial, pas d'état d'âme particulier. Le prix des taxes ne fait que "réajuster" en partie, si on peut dire, les pertes de temps et de carburant qu'engendreraient le détour par l'Afrique du Sud. La quantité énorme des marchandises transportées permet aux compagnies de minimiser cet impôt et donc de rendre concurrentielle cette taxe. Pour les voiliers, c'est loin d'être le cas. D'une part, le déplacement à la voile, ne fait pas varier vraiment le "prix" d'un parcours sinon par du temps supplémentaire passé en navigation ! D'autre part, le coût des charges du Canal ne peut se répercuter sur la marchandise, puisque par définition nous n'en avons pas ! Alors nous devenons rapidement de bons contribuables pour les autorités du Canal. Plus encore, ce sont les agences maritimes par lesquelles nous sommes obligés de passer pour présenter les dossiers qui nous rackettent… Il est donc important de connaître les procédures afin d'éviter leurs pièges. Seul avantage de passer par le Canal au final, pour les plaisanciers, ce sont les visites, la découverte des pays traversés sur cette route. C'est bien cet argument qui a joué lors de notre choix pour nous aussi… Nous voulions profiter des escales offertes, au maximum. La route par le Sud est nettement plus longue, c'est une autre "histoire d'eau" en somme, mais pas plus dangereuse. Elle n'offre que peu d'escales et de pays à visiter. Les deux routes sont utilisées par les navigateurs chaque année. Nous sommes passés par le Canal et étions conscients d'avoir à faire face aux Suez Canal Authorities et à leurs histoires de dollars…


     Le canal au départ était pourtant bien seulement une histoire d'eau …artificielle, celle-là !


     Peu connu, c'est au 13ième siècle avant J.C. que fut creusé le tout premier canal qui permettait aux bateaux de joindre la mer Rouge à la méditerranée par une jonction artificielle au Nil. C'est probablement le pharaon Ramsès II qui le fit creuser ; c'est aussi l'époque de Moïse le prophète et des Plaies d'Egypte… Au fur et à mesure que passaient les dynasties, ce canal "intérieur" fut utilisé durant plus de mille ans avant de tomber dans l'oubli. Le déclin de l'ancienne Egypte s'accomplit. Puis l'émergence de la nouvelle ère, dite chrétienne, ne semblait pas susciter de nou-veaux besoins maritimes… Il faudra attendre longtemps, 1854 et le génie créateur d'un ingénieur français, consul de France à Alexandrie pour que germe à nouveau l'idée d'un canal. Ferdinand de Lesseps su intéresser le vice-roi d'Egypte, Saïd Pacha au projet et ils fondèrent aussitôt la Compagnie Universelle du Canal. Les études commencèrent en 1859 et le creusement entreprit sans délai pour faire rejoindre le golfe de Suez à Port Saïd sur la méditerranée. Dix ans plus tard le 17 novembre 1869 exacte-ment, le premier bateau empruntait le Canal de Suez.


     Plus tard, l'occupation Britannique en Egypte vint semer le trouble à plusieurs reprises. Puis en 1948 c'est la création de l'Etat d'Israël qui posa problème. L'Egypte interdit le passage du Canal aux navires de guerre de ce nouvel Etat. Cette sanction, fut suivie d'une riposte Franco-Britannique afin de faire respecter la neutra-lité du Canal mais l'armée égyptienne, éconduite, coula 40 navires marchands dans le canal. Cela provoqua un blocus total qui dura un an. En 1967 cette fois ce fut Israël qui attaqua le Sinaï. Cette région montagneuse constitue toute la rive Est du Canal de Suez. Provoquant "la guerre des six jours" cela entraîna un nouveau blocus du Canal.

 


     Depuis 1979 avec le traité de paix israélo-égyptien, tout semblait être tranquille. Pourtant en 2003 la guerre d'Irak a levé bien des débats sur un éventuel blocus du canal. Une chance, nous avons pu y passer sans encombre jusqu'au bout ! Mais lorsqu'on y passe, on remarque bien évidemment un armement considérable disposé sur ses berges. Dispositifs militaires tels, qu'on se dit que les tensions sont là, que le canal est un volcan qui couve… Depuis ces dix dernières années, les revenus du pétrole stagnent, ceux du tourisme chutent… D'un autre côté, la manne économique engendrée par les droits de passage du Canal sont en constante hausse. Elles sont les réelles ressources montantes de l'Egypte… Il faut donc préserver plus que jamais cette excellente source de devises.

 


     Pour un petit voilier comme le nôtre, cela coûte environ 300 dollars US, pour passer dans le sens Suez - Port Saïd. Eh oui, pour ceux qui passent dans l'autre sens (méditerranée - mer Rouge), cela coûte le double ! On ne sait pas pourquoi ce distinguo, les autorités avancent l'argument que dans un sens vous arrivez de l'étranger et dans l'autre d'Egypte. Ce qui est faux bien sûr puisque 95 % des navires marchands et 65% des voiliers, font seulement le transit du Canal. Ils ne s'arrêtent qu'au canal et pas ailleurs en Egypte ! Les villes de Suez et de Port Saïd étant toutes les deux des villes (d'entrée et de sortie) douanières, ceci dans les deux sens. Le calcul des taxes prête à contestation également. Un inspecteur des S.C.A. dûment rétribué mesure le bateau dans tous les sens pour parvenir à une jauge qui est curieusement toujours le double de celle portée aux actes officiels du navire. Le prix étant calculé avec ce jaugeage spécial "Canal", on voit de suite où se trouve les intérêts des uns et des autres… Pourtant il existe bien un Certificat de Jauge International (que nous avions!), reconnu par toutes les instances du même nom… Toutes, non, pas celle de S.C.A. qui sait calculer mieux que quiconque !


     Les agences de courtage maritime dans le même ordre d'idée sont toutes de connivence. Elles vous mettent la pression et mentent à qui mieux mieux pour organiser les convois. Il faut vraiment se regrouper entre plaisanciers, connaître les prix réels et imposer sa loi pour ne pas se faire croquer. Le Canal de Suez n'est pas seulement une histoire d'eau je vous dis, mais une histoire de dollars, surtout !


     Quant au passage lui-même, les aventures les plus folles surviennent parfois à propos des pilotes embarqués à bord...


     Dans le sens où nous l'avons effectué, mer Rouge Méditerranée, nous embarquons le premier pilote au Yacht club de Suez. Si le départ s'effectue bien en groupe, très rapidement, les bateaux ayant des vitesses propres différentes, le convoi s'étire. La distance à parcourir pour cette première partie est quand même de 50 milles nautiques. Ce qui signifie près de dix heures de route. Pour nous, ce galop d'essai sur Suez Canal s'est bien déroulé. Notre pilote ne nous a pas spécialement harcelé pour battre des records de vitesse. Le brave homme a fait ses ablutions, prières et devoirs de bon musulman… Il nous a même offert des gâteaux que son épouse lui avait remis pour la collation durant le voyage. Arrivés au lac Timsah, nous allons au yacht club d'Ismaïlia et c'est là que débarque notre premier pilote, la station est voisine du port de plaisance. R.A.S., comme on dit : Rien à signaler !


     Pour la seconde partie de Suez Canal eh bien à nouveau nous embarquons un pilote à Ismaïlia qui descendra cette fois à la sortie de Port Saïd. Nous le lâcherons au vol celui-ci… Lui sera nettement plus enquiquineur, mais toutefois sans plus. Certains plaisanciers malheureux en sont arrivés aux mains …Parfois pour un manque de respect notoire mais aussi pour des histoires "d'indélicatesse" dirons-nous, envers les femmes du bord… Il faut savoir que ces ennuis ne sont pas rares. Un site Internet a d'ailleurs été créé sur le sujet ; il est bien utile aux futurs candidats à cette "épreuve" car c'en est une, une vraie !


     Le passage du Canal de Suez,


     Oh là là, pas seulement une histoire d'eau…!


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Article ajouté le 2005-11-21 , consulté 4057 fois

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