Le Trésor Des Kerguelen

Le Trésor Des Kerguelen

Chapitre 138 - Ciel de Cendres, Océan de Flammes

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Chapitre 138


CIEL DE CENDRES,           

                       OCEAN DE FLAMMES

 

 


     Dès notre arrivée dans le port de Deseado, nous contactons les autorités portuaires pour leur demander un amarrage de sécurité. Le coup de vent est annoncé sévère et nous savons que dans la région ce genre de prévision est à prendre très au sérieux. Nous avons bien l'intention de mettre en application le proverbe "il vaut mieux prévenir que guérir". Les choses, malheureusement, ne se présentent pas très bien. La Prefectura Maritima nous informe qu'il n'y a aucun mouillage sûr dans le port, pas plus que de quai prévu pour les bateaux de passage. La seule solution est de se mettre à couple de la vedette garde-côte.


     - Ce serait avec plaisir, leur dit-on en retour, mais le problème c'est qu'il y a déjà un voilier à couple de la vedette !

     - No hay otra possibilidad, lo siento mucho, realmente...


     Pas d'autre possibilité, nous le regrettons vraiment...

     - C'est un voilier français, m'annonce Moïse qui scrute dans la nuit tombante les abords du garde-côte...


     Français ou pas, il y a déjà un bateau, et se mettre en deuxième ligne avec la tempête qui arrive, cela ne nous convient pas du tout. Mais que faire d'autre ? La nuit tombe, on ne connaît pas du tout les lieux, les courants dans le port sont très forts, le marnage dépasse cinq mètres... Nous n'avons vraiment pas le choix. Nous venons donc nous mettre à couple de Prince Azur, c'est le nom du voilier... Pour la soirée, il n'y a personne à bord. Nous installons Kerguelen le mieux possible en espérant que le mauvais temps ne nous maltraitera pas trop contre notre voisin...


     La nuit passe sur Puerto Deseado, le Port Désiré. Magellan l'a baptisé ainsi en 1520, soulagé de découvrir enfin un abri dans cet estuaire après un mois de mauvais temps le long des côtes inhospitalières de Patagonie ! Pour nous également ce port est presque désiré, le "baro" plonge, le coup de tabac s'annonce...


     A cinq heures du matin la tempête arrive et nous fait sortir de nos bannettes à cette heure honteusement matinale. Nous faisons alors connaissance avec nos voisins que nous n'avions pas encore vu. Le skipper, et propriétaire du voilier, est Olivier Stern-Veyrin, célèbre navigateur hauturier français... L'équipage est constitué de Claude, sa compagne, et d'Alberto, un sympathique équipier uruguayen, vigoureux sexagénaire lui aussi. Ils arrivent du Horn et rentrent sur la France.


     Le fleuve s'agite rapidement. Nous augmentons les défenses entre nos deux bateaux et cherchons dans le jour naissant s'il n'y a pas une autre possibilité de mouillage ou d'amarrage pour nous. Nous apercevons à quatre cents mètres de là, vers l'amont du fleuve, un large ponton flottant contre lequel nous pourrions facilement nous installer. Il y a bien déjà un remorqueur, mais la place ne manque pas sur les autres côtés...


     Commence alors une longue, très longue, trop longue série d'appels VHF avec les autorités du port... Le ponton de la Gypsie Company est privé, nous répète-t-on et, sans l'autorisation du propriétaire, il est interdit de s'y installer. Pendant ce temps la tempête, elle, s'installe sur la Patagonie pour de bon et sans demander d'autorisation à personne... Le vent n'arrête pas de grimper dans son échelle "Beaufortine" provoquant un clapot de plus en plus creux sur le plan d'eau...


     Heureusement, pour le moment, il y a une restinga, un haut-fond, qui protège en partie le mouillage du secteur Ouest, mais que se passera-t-il lorsque la marée haute va le couvrir, lorsque le vent va tourner plus vers le Sud ? Nous n'osons pas y penser. Pour le moment les discussions continuent, mais toujours pas d'autorisation en vue. La Prefectura n'arrive pas à joindre le patron de l'entreprise... Nous rageons intérieurement quand nous voyons ce ponton, parfaitement protégé, où Kerguelen serait tellement mieux qu'ici. Mais dès à présent la manœuvre serait périlleuse dans cet endroit truffé de hauts fonds, avec un vent dépassant déjà les 40 nœuds et, pour agrémenter le tout, de forts courants traversiers. Kerguelen n'a pas le moteur d'un remorqueur, loin de là !


     Etre amarré à couple d'un autre voilier ne pose pas de problème par temps calme ou dans un port protégé. Par contre cela devient beaucoup plus malsain, et même dangereux, sur un plan d'eau agité. Nous avons la nette impression que les autorités ne sont pas du tout conscientes de ce danger. Et puis nos bateaux sont nos maisons, et cela, ils ne le mesurent pas !... Les palabres continuent !


     Maintenant l'aiguille de l'anémomètre est bloquée sur sa butée, soixante nœuds ...y pico comme disent les argentins : et plus... Dorénavant, il est bien trop tard pour changer quoi que ce soit, nous abandonnons les discussions...


     La tempête fait rage. Le vent, en tournant plus au Sud, balaye à présent toute la largeur du fleuve avant de nous atteindre directement par le travers... La marée haute recouvre les hauts-fonds qui ne nous apportent plus aucune protection. Le port est devenu un enfer pour des petits bateaux comme les nôtres : il y a deux mètres de creux dans le mouillage ! Les deux voiliers tapent très dur l'un contre l'autre. Entre les deux coques nous ajoutons, en guise de protection, tout ce qui nous tombe sous la main. Les pare battages, dont c'est pourtant la fonction essentielle, ont éclaté dès les premiers chocs... Avec Olivier et Alberto nous investissons un vieux chalutier coréen, désaffecté et saisi par les douanes, accosté entre le quai et le garde-côte. Nous sautons à bord où nous récupérons des morceaux de filets, des aussières, des boules de cordages, des bouées... Tout est bon pour servir de défense entre nos deux bateaux... Des amis à Olivier, appelés en renfort, nous apportent également de vieux pneus... Mais trop, c'est trop, le fleuve est déchaîné ! Notre bateau fait des bonds de plus d'un mètre cinquante... La quille apparaît et sort de l'eau parfois en arrivant à la hauteur du pont du Prince Azur...


     A bord de la vedette garde-côte l'équipage qui est en alerte, comme à chaque tempête, nous donne un coup de main malgré tout. Ils essayent de nous remonter le moral... Mais il aurait été plus efficace de nous accorder le droit de rejoindre le ponton de la Gypsie Company !


     Nous assistons, les équipages des deux voiliers, à la destruction de nos deux maisons...!


     Sur Kerguelen, tous les hublots tribords éclatent, défoncés, le liston est arraché sur près de deux mètres, les chandeliers sont pliés sur le pont, je ne parle pas des bosses ou des creux, ça, ce n'est rien !... Plus grave, le liston en s'arrachant à fait s'ouvrir une soudure de la coque et maintenant nous avons deux "boutonnières" de trente centimètres chacune sur tribord. Dans la mâture, ce n'est guère mieux, toute la tête de mat est détruite, antennes, feux, poulies ont disparu, arrachées ...les ferrures tordues ! Un coup de chance extraordinaire (si on peut dire !) les barres de flèches sont articulées dans le sens avant arrière et amortissent énormément les chocs entre les deux grands mâts... Bien sûr le bateau d'Olivier n'a pas été épargné par la casse... Une barre de flèche a cédé ; la coque en aluminium est défoncée, les aménagements intérieurs cèdent sous les coups de boutoir de notre ketch, plus lourd... A chaque instant nous nous attendons à voir dégringoler les mâts des deux bateaux...


     Nous pensons très sérieusement que si le coup de vent dure, les deux bateaux vont couler le long de la vedette. Il n'y a pas d'autre issue possible. Marie-Claude a préparé la "valise d'urgence" : une grosse boîte étanche qui contient tous nos papiers et les choses importantes. Les enfants ont très peur. Le spectacle est épouvantable. A chaque vague on a l'impression que l'un des deux bateaux va s'écraser sur l'autre. Le bruit à l'intérieur est infernal. La vision des hublots qui éclatent les uns après les autres effrayante. Nous avons déjà préparé les enfants à l'éventualité d'un naufrage, au jour néfaste où il faudrait abandonner d'urgence notre maison flottante... Ce jour est arrivé, semble-t-il...! Ils sont prêts à évacuer et nous aussi, à tout moment...


     Le repas de ce midi, devant cette porte des enfers...? Un biscuit sec et un pruneau ! Il est impossible d'avaler quoique ce soit tant l'émotion nous étreint la gorge. Le cœur est serré, l'attente de quitter le bateau est insoutenable...


     En début d'après-midi, un appel des autorités maritimes nous annonce que le feu vert vient d'être accordé pour se rendre au ponton de la Gypsie Company ! Merci bien les amis, mais cela arrive un peu tard...


     Vers la fin de l'après-midi le vent diminue d'intensité et semble vouloir se stabiliser aux environs de quarante nœuds. Nous pensons alors tenter le tout pour le tout et nous propulser enfin vers le dock de la Gypsie. Auparavant, il faut faire du nettoyage et alléger au maximum le bateau tout en conservant la meilleure protection contre le Prince Azur. Il y a plus d'une demi tonne de saloperies en tout genre qui pendouillent autour du pont de Kerguelen ! Commence alors une série de manœuvres harassantes car il faut pouvoir larguer toutes nos amarres en même temps. Les marineros du garde-côte nous donnent un sérieux coup de main. Tout est prêt, l'œil rivé sur l'anémomètre, nous attendons le moment favorable...


     Au premier essai nous n'arrivons pas à "décoller" le bateau car les accalmies sont vraiment trop brèves. Il faut encore simplifier l'amarrage. Enfin le sieur Eole nous donne l'opportunité attendue : le vent se maintient à trente-cinq nœuds, une vraie calmasse...!


C'est parti !


     Toutes les amarres ont glissé en un seul geste. Le moteur peine contre ce clapot d'enfer mais nous avançons. A l'instant où nous arrivons sur le dock flottant nous apercevons juste devant nous, barrant notre route, un câble d'acier qui plonge dans l'eau. C'est un câble qui sert d'ancrage au ponton. Un grand coup de marche arrière nous freine un peu mais la manœuvre, qui ne nous empêche pas de le toucher, aspire l'une des aussières qui traînaient derrière nous… Le moteur cale, hélice bloquée... Il ne manquait plus que ça ! Heureusement le courant nous déporte parallèlement au ponton et c'est in extremis que nous attrapons une bitte en jouant du lasso... (Ne sommes-nous pas au pays des gauchos ?) Nous poussons un extrême soupir de soulagement maintenant que nous avons un bout' sur le dock. Mais si le coup de lasso avait manqué le bollard, nous repartions à la dérive ...sans moteur ! Que d'angoisses...


     Le bateau est à peine amarré depuis un quart d'heure que la tempête reprend de plus belle ! Mais nous sommes à l'abri maintenant, hors de danger. Par contre notre compagnon de misère, Prince Azur, se fait toujours durement secouer le long du garde-côte ! Au moins il se trouve soulagé de l'angoissant étau dans lequel il était enfermé...


     Depuis le début du coup de vent une fine poussière grise envahit l'atmosphère. Elle se colle dans nos cheveux, s'incruste dans nos vêtements, s'infiltre partout dans le bateau. Nous pensions qu'il s'agissait de la terre des plateaux emportée par la tempête... Nous apprendrons le lendemain que ces poussières sont des cendres provenant de l'éruption, il y a quelque temps, du volcan Hudson, dans la Cordillère des Andes. Des milliers de tonnes de cendre sont alors tombées dans les hauts plateaux intérieurs du Santa Cruz ensevelissant villages et pâturages. Des troupeaux entiers de moutons ont péri étouffés sous la cendre. Et à chaque coup de vent ces impalpables poussières sont emportées à travers les plateaux désertiques jusqu'à la côte atlantique. Pénétrant par les moindres interstices des portes et fenêtres elles recouvrent les meubles dans les maisons, les marchandises sur les rayons des magasins. Désagrément supplémentaire dont se seraient bien passés les habitants de ce pays aride où la vie est déjà bien difficile...


Dans la nuit, la tempête s'arrêtera nette, aussi vite qu'elle était arrivée, d'un coup.


     Le lendemain, l'heure est au bilan. L'air est glacé. Tout est recouvert de cendres grises et collantes. Mais ne nous plaignons pas, notre maison est sauve, mieux, le chauffage fonctionne : c'est la première fois que nous l'étrennons. Quelle occasion !


     Nous avons des milliers de dollars de dégâts sur notre bateau. Mais pire encore, il y en a autant sur le voilier d'Olivier, et nous sommes responsables de tout cela... Eux qui devaient rentrer en France avec la belle saison, leur voyage est compromis... Nous, nous espérions passer dans le Pacifique avant l'hiver. Il arrive ici à grands pas. C'est bien mal engagé pour nous aussi...


Nous sommes en plein désarroi.


     Heureusement, dans notre malheur, Olivier est un sage, un vieux loup de mer qui en a vu de "toutes les couleurs", aussi de toutes les latitudes... C'est lui qui nous remonte le moral, il prend cette fortune de mer avec philosophie. Il finit par me convaincre qu'avec un peu de travail et beaucoup de bonne volonté, on devrait pouvoir repartir tous les deux sur nos routes respectives... Devant les autorités, les procès d'avaries sont signés en bonne et due forme...

 


     Puerto Deseado est un gros village essentiellement tourné vers la pêche industrielle. Il est bien difficile de trouver des matériaux sur place. Avec Alberto nous finissons quand même par dénicher un soudeur qui pourra réparer leurs barres de flèches. Pour le reste, Olivier prévoit de faire un check-up plus approfondi en Uruguay... Quant à notre Ketch, nous bouchons tous les hublots tribord avec des planches de coffrage, c'est le seul bois que l'on trouve ici ! Il n'y a pas de forêt, il n'y a même pas d'arbre sur ces plateaux semi-désertiques. La Patagonie est battue par les vents et boudée par la pluie... La tête de mât retrouve ses fonctions grâce à quelques pansements, les emménagements intérieurs aussi. Trois chandeliers reçoivent des "jambes de bois". Les prothèses, en réalité, sont en tube aluminium, mais est-ce important...? Pour le reste, ça attendra ! Si nous voulons passer le Horn avant l'arrivée de l'automne, le 21 mars, c'est maintenant ou jamais.


     Pendant que les travaux avancent sur les bateaux, Moïse a fait connaissance avec le club de kayak "Capitan Onetto". Il s'est lié d'amitié avec les jeunes et ne les quitte plus. C'est pour eux la fin des grandes vacances scolaires, ils sortent tous les jours sur le fleuve. Nous, nous faisons connaissance avec son président, Marcos Oliva-Day et son épouse Malala qui nous invitent à un assadito (grillades) au kayak-club. Leur aide sera précieuse pour remettre le bateau en état de repartir...


     Prince Azur a repris la route. Entre temps ce sont nos amis Yves et Marie, sur Toupa, qui arrivent. Un autre voilier, argentin celui-là, nous rejoint également. C'est le "Malabar" avec Tony et Aurora. Ce sont nos amis de Buenos Aires qui reviennent d'un voyage aux Malouines avec un équipage nombreux dont un journaliste caméraman de la télévision... Ce voyage est tout un symbole pour les argentins, toujours interdits de séjour sur ces îles qu'ils revendiquent... Une page de leur Histoire...


     Les trois équipages se retrouvent à la Prefectura pour fêter cet exploit. Ensuite c'est à bord de Toupa que nous fêterons, d'une façon un peu plus "intime", les retrouvailles de trois "vagabonds des mers du Sud"...


     L'heure est aux adieux. Malabar remonte sur la Capitale Fédérale et Toupa doit attendre encore un peu avant de router vers le Horn. Le président Marcos nous donne plusieurs enveloppes de courrier à remettre en Terre de Feu aux stations isolées, ainsi que des photos pour Eugenio. Eugenio habite l'île Hoste avec sa famille : ce sont les habitants "les plus australs du monde..." ! Ces photos sont des souvenirs de l'expédition en kayak que Marcos a effectuée autour du Horn l'an passé...


     Nous sommes déjà le 13 mars, et un vendredi en plus ! Mais qu'importe, nous croyons seulement en notre bonne étoile. Alors tout le reste ne compte pas... En cette fin de semana les mains s'agitent, les bisous s'envolent. Kerguelen, pansé, boiteux, rafistolé comme un poilu du Chemin des Dames, s'enfonce dans le champ de bataille. Le brouillard se dissipe rapidement sur l'estuaire du rio Deseado...


     Direction Puerto Williams, petite base Chilienne sur l'île Navarino, blottie derrière le Cap Horn. Une fois là, cela voudra dire que le plus dur sera passé, mais ...les huit derniers degrés à parcourir sont dans les cinquantièmes, les cinquantièmes hurlants... Rien que le mot nous fait déjà frémir. Que va-t-il nous tomber encore sur le coin de la cafetière ?... En plus hier soir, aux infos TV, la photo satellite de NOAA 11 nous a montré un tempano (iceberg tabulaire) exceptionnel qui s'est détaché de la banquise et qui dérive vers le Nord... Il mesure 80 kilomètres par 60, cela fait en surface, les deux tiers d'un département français moyen ! Il dépasse de soixante mètres au-dessus de la surface ! Imaginez alors le dessous et le nombre de growlers que va donner ce monstre lors de sa fragmentation...


     Cela fait juste quatre jours que nous faisons route directe sur le détroit de Le Maire, accompagnés d'un petit vent et d'une mer belle, quand le baromètre se met à plonger à la verticale. Ce dérapage soudain veut dire tempête dans quelques heures. Et, fidèle aux prévisions, elle arrive d'un coup, du Sud, avec des rafales de neige et de givre ! La température a chuté aussitôt de dix degrés… Le vent, décidément bien soupe au lait dans la région, est passé d'un gentil force 5 aux extrémités de l'échelle Beaufort, c'est à dire au-delà des 60 nœuds !


Trajectoire de Kerguelen faite durant les 5 jours de tempête entre le Cap Hoin et les îles Malouines (ou Falkland).


     Kerguelen se retrouve à la cape dans une mer en furie. Nous ne pouvons rien faire d'autre que de perdre le chemin que nous avons gaillardement gagné ces derniers jours... Nous avons conservé toutefois notre grand-voile spéciale, arisée au troisième ris. C'est un essai, et le résultat semble prometteur car notre perte est réduite au minimum. Mieux, même, nous parvenons à diriger notre dérive. Pour le moment, nous n'avons pas d'inquiétude, il y a de l'eau sous la quille... Au troisième jour de cape le graphe du baromètre se stabilise enfin. Le vent est encore très fort, mais l'aiguille a enfin "décollé" de sa butée, elle redescend à 50-55 nœuds. Nous reprenons la route dans la soirée, juste après dîner.


Route impressionnante de montagnes liquides...


Vue des montagnes de l'ïle des Etats (partie blanche enneigée). Les crêtes déferlantes se confondent avec les montagnes tellement la mer est mauvaise avec les escarceos...


     Marie-Claude n'a pas terminé le premier quart de la nuit que le baromètre se remet à descendre. Au changement de quart, lorsqu'elle me montre le tracé, je n'en reviens pas ! Et au petit matin le tracé du graphe ...sort de la feuille d'enregistrement ! Nous avons du mal à l'admettre nous-mêmes, tellement cela nous semble incroyable, et pourtant... Le constructeur du barographe a prévu les plus fortes tempêtes à 970 millibars et l'aiguille du nôtre est en train de passer en dessous ! Deux dépressions se suivent, collées l'une à l'autre...


     Aujourd'hui, c'est le 19 Mars : anniversaire de Marie-Claude...

     - Eh bien puisque c'est jour de fête, et si ce jour doit être le dernier, au moins, qu'il soit le plus beau ! Nous allons ouvrir les meilleures conserves et la meilleure bouteille que nous ayons à bord…


On se rappelle aussi très bien que nous avions déjà eu la même réaction pendant le second cyclone, Frédéric...

     - Bon anniversaire Cloclo !


Il n'est pas donné à tout le monde de fêter ses 41printemps en pleine tempête et au pied du Cap Horn !


     La mer qui était grosse devient énorme. L'artimon de Kerguelen fait 11 mètres de hauteur, eh bien c'est facile, tient, il y a autour de 11 mètres de creux. A se faire peur...!!! Le chauffage bien sûr n'arrive plus à fonctionner avec ce vent à décorner les bœufs. Il fait à peine 6° dans le bateau… Le thermomètre extérieur indique -3°... Pour tenter de réchauffer "l'atmosphère" nous allumons le four de la cuisinière, nous transformons même en "brique réfractaire" une brique souvenir du bagne des Iles du Salut. Avec tout ça nous réussissons bien à faire monter la température de ...1 ou 2 degrés. Les mouvements de rappel du bateau rendent tout déplacement pénible, voire dangereux. Les enfants ne quittent plus leurs duvets...


Encore une fois, l'épreuve n'est pas de "passer" le cap Horn, non, c'est d'y arriver...!


     A bord, nous avons protégé tout ce qui peut l'être. Dehors (je m'y risque de temps en temps et je me demande bien pourquoi mais j'y suis attiré !) j'ai tissé la "toile d'araignée" dans le cockpit pour permettre de se tenir en cas de retournement du bateau... La température de l'eau, elle, est tombée à sept degrés, quelles perspectives !


     Nous rageons d'autant plus contre les éléments que nous étions arrivés à seulement 15 milles de l'Île des États quand il nous a fallu renoncer à faire route face à un vent déchaîné. Il ne nous a manqué que trois ou quatre heures pour y trouver un bon abri... Mais cette seconde dépression est là, elle passe encore plus près, sur nous, et nous chasse violemment en direction des Malouines... Nous sommes ballottés comme feuilles mortes au vent. Nous grelottons de froid et éclusons les deux fonds de bouteilles d'alcool (Calvados et Cognac) qui nous restaient. Même les enfants y ont droit : ça réchauffe nos corps engourdis et même le moral en plus. Toutes les demi-heures environ, nous jetons un coup d'œil radar. Il est bien le seul à percer l'aveuglante neige qui ne cesse de balayer l'océan. Le ciel est couleur de cendre, l'océan danse de mille flammes, vision inoubliable, spectacle fascinant de la nature en furie... C'est peut-être ça l'enfer "promis" de nos aïeuls cap-horniers...!


     Écoutant les "avurnav" nous apprenons qu'un cargo a signalé la présence d'un iceberg entre Rio Gallegos et les Malvinas... Justement, comme par hasard, c'est dans ce coin-là que nous sommes en train de dériver... Nous ne quittons plus des yeux l'écran du radar. Les quarts se transforment donc en veille radar : un coup de "scope" toutes les trente minutes... Heureusement que nous avons fait l'acquisition de cet "équipier" à l'œil perçant car sans lui, que d'angoisses supplémentaires...


     Finalement nous ne verrons que deux cargos (au radar, sans les voir à vue) passer sur notre travers. Tous deux sortaient sans doute du canal Magellan en route vers l'Afrique du Sud... Nous les avons aussi appelés au VHF mais aucun des deux n'a répondu à nos appels. Nous aurions bien aimé les joindre, ne serait-ce que pour faire savoir aux autorités argentinas que tout allait (encore) bien à bord de Kerguelen !


     A Mar Del Plata, le Centro Coordonator de Buscada y Salvamiento (le CCBS), le CROSS argentin quoi, nous avait été présenté au moment où nous effectuions les formalités de départ pour le grand Sud. Il nous est demandé, en particulier, de communiquer notre position le plus régulièrement possible. L'idéal eut été d'avoir une radio HF-BLU. Mais nous ne possédons pas encore cette petite merveille ...bientôt, peut-être...! Pour l'instant, nous ne disposons que d'une radio VHF, au bon vouloir des cargos qui veulent bien répondre...


La tempête passe...


     Durant ces deux jours supplémentaires, nous allons perdre cent trente nautiques en arrière en direction des Malouines ! Les déferlantes nous plient de nouveau les chandeliers aux "jambes de bois". Les vitres de la capote cèdent sous les assauts répétés de la mer en furie... Nous implorons notre bonne étoile, (Si vous voulez tout savoir, c'est Proxima du Centaure : constellation la plus proche de la terre, donc l'étoile la plus propice à nous entendre...!) de faire cesser notre calvaire rapidement...


     Au lever du jour, en ce dimanche 22 mars, nous remettons en route malgré un vent encore très fort : 40 à 45 nœuds. Il nous faut absolument atterrir de jour sur l'île des États, et si possible à l'étale de marée. En effet les courants de marée autour de cette île sont si puissants (ils peuvent atteindre 10 nœuds !) qu'alliés à un vent contraire ils provoquent un infernal clapot cause de la quasi-totalité des naufrages autour du Horn. Ces zones de clapot extrêmement dangereuses, appelées en espagnol escarceos, sont capables de faire perdre toute manœuvrabilité aux navires, les précipitant sur les récifs ou les retournant comme des petites coques de noix du genre de Kerguelen ! Les principaux naufrages datent essentiellement de la période florissante de la marine à voile qui est aussi celle du début de la vapeur : 1890 à 1915. Plus de 1500 épaves ont été ainsi répertoriées dans ce coin pourri !!!


     Le lendemain midi, à l'heure de la pleine mer, Kerguelen fait une entrée acrobatique dans les impressionnants escarceos qui gardent la Bahia Hopner. C'est l'une des nombreuses baies (fjord serait plus approprié) qui échancrent la côte Nord de La Isla de los Estados. Nous sommes enfin dans un abri. Et, miracle à chaque fois renouvelé de la navigation, nous passons sans transition de l'enfer de la tempête au calme irréel d'une minuscule petite baie blottie au pied des sommets enneigés, sauvage et belle comme la nature sait l'être quand l'homme ne s'en mêle pas... Tour à tour il neige, il grêle, il pleut, sans discontinuer. Le vent hurle sur les crêtes des montagnes avoisinantes mais dans cette petite baie enserrée et rassurante, l'ancre plonge, les bouts' se déroulent à terre... Le chauffage fonctionne à nouveau et, tous les quatre : les Kerguelen, nous nous écroulons sur nos couchettes, vidés.


     Quelques jours de repos nous remettent de nos émotions. Nous avons aussi débarqué notre planche à voile qui, amarrée contre le pavois, nous a donné de sérieux soucis dans les moments difficiles. Nous y inscrivons un message en souvenir de l'équipage de Kerguelen, peut-être servira-t-elle un jour à un rescapé, à un naufragé...?


     Une semaine exactement après être arrivés sur l'île des États, nous nous lançons à l'assaut du dernier obstacle avant le Cabo de Horno : le détroit de Lemaire. Il fait beau, le ciel est clair, le vent s'est enfin calmé, profitons-en, ça ne dure jamais bien longtemps dans la région. Après avoir savamment calculé les hauteurs d'eau, les marées, les courants, plus l'heure de la soupe, nous nous jetons dans le passage ! Nous retrouvons le Toupa qui se hasarde lui aussi au même moment, ce qui nous rassure sur nos calculs ...ou bien eux aussi se sont gourés dans les virgules (flottantes) ! Tout se passe au mieux et nous poursuivons tard dans la nuit pour atterrir dans la Bahia Aguirre. Il est quatre heures du matin lorsque nous mouillons enfin, cachés, protèges derrière le Horn. C'est fini, le fameux cap de tous les extrêmes est tout proche, nous sommes à l'embouchure du canal Beagle. C'est la porte d'entrée aux canaux de la Terre de Feu...


     Encore quelques jours de balades : ce sont nos premiers pas en Terre de Feu, terre de rêves et de légendes...


     Un matin, dès l'aube, Toupa tente le passage vers le Beagle mais la météo est dure, il est refoulé sur la Bahia Aguirre. Nouvel essai le lendemain, cette fois c'est le bon... Au revoir les amis...! Nous, nous attendons une journée supplémentaire car nous voulons aller voir l'île Horn, ce fameux rocher... C'est l'assaut final ! Mais dès l'après-midi midi le temps se gâte très vite, nous sommes obligés de battre en retraite derrière l'îlot Deceit. Ah nous l'avons vu ce rocher maudit de tant de marins, tant de capitaines, il a un air triste et lugubre ! Non, nous ne mouillerons pas contre tes flancs, pas cette fois...! Nous passerons la nuit à capeyer entre Deceit et Picton, tes voisines, en attendant le jour. En fin de matinée nous atteignons Banner, un autre îlot du groupe du Cap Horn, dans l'entrée du Beagle.


Vue aérienne de ce fameux Cap Horn.

Au fond, juste derrière, le Canal Beagle par lequel on remonte jusqu'à Ushuaïa.


Nous sommes maintenant dans les canaux fuégiens.


     Mer plate, vent maniable (en dehors des violentes "claques" des williwaws !) c'est le menu de cette navigation dans les canaux de Patagonie. D'après un proverbe fuégien l'automne est la plus belle saison en Terre de Feu, les tempêtes sont moins violentes et plus espacées. Bien sûr tout est relatif... Le beau temps pour un Fuégien n'est pas le même que pour un Antillais. Peut-être avons-nous eu droit au bouquet final d'équinoxe apportant les premières neiges sur les terres australes ? Les jours aussi raccourcissent, malheureusement, et c'est au final le plus gros handicap pour passer par là en cette saison.


     Nous touchons Puerto Williams, la base militaire chilienne tapie au cœur de ces canaux perdus au bout du monde. C'est par un ciel radieux, dans un décor extraordinaire de montagnes aux sommets étincelants de neige, aux pentes rayonnantes des couleurs dorées par l'automne, que nous nous amarrons à couple du "Micalvi", le Iote-club de "Puerto-Will", comme disent les marineros de la Armada...


     Plus que jamais, l'aventure se poursuit.


     Après un ciel de cendres et son océan de flammes…

     La bien nommée " Terre de feu " nous ouvre ses bras...

     Dans ce silence de l'extrême, la veillée peut enfin commencer.


Suite du livre... Chapitre 139...


Photo de Kerguelen dans les glaces près du Cap Horn...


Podium des sites annuaires pour le nombre de visites sur notre Blog...


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20/11/2005
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